EXTRAIT – Jean-Paul Marcheschi, peintre, sculpteur, écrivain, originaire de Sisco, a choisi un extrait des Lettres à Lucilius de Sénèque. Son dernier ouvrage, Cayenne, Quartier de la réclusion, écrit avec Pascal Quignard, est à découvrir aux éditions Art 3 Galerie Plessis. Sa monographie du Greco, Un grand sommeil noir, est également disponible chez le même éditeur.

Je viens de voir Bassus Aufidius, excellent homme, battu en brèche par le temps contre lequel il lutte avec vigueur ; mais la charge devient trop forte pour qu’il se puisse relever ; la vieillesse est venue l’assaillir tout entière et de tout son poids. Tu sais qu’il fut toujours d’une complexion débile et appauvrie : longtemps il l’a maintenue et, pour dire plus vrai, rajustée : elle vient de manquer tout à coup. Quand l’eau s’infiltre dans un navire par une ou deux voies, on y remédie ; mais s’il s’entrouvre et cède en plusieurs endroits, si ses flancs éclatent de toutes parts, tout secours devient impossible : ainsi un corps vieillissant trouve des supports momentanés pour étayer sa  décadence; mais si le ruineux édifice se disjoint dans toute sa charpente ; si, quand on le soutient d’un côté, un autre se détache, il faut chercher par où faire retraite. Notre Bassus n’en garde pas moins tout l’enjouement de son esprit. C’est à la philosophie qu’il le doit : en présence de la mort il est gai : quel que soit son état physique, il est courageux et serein, et ne s’abandonne pas quand ses organes l’abandonnent. Un bon pilote tient encore la mer avec sa voile déchirée ; dégarni même de ses agrès, il radoube encore ces débris pour de nouvelles courses. Ainsi fait notre Bassus : il voit venir sa fin avec une sécurité d’esprit et de visage qui, s’il regardait de même celle d’autrui, passerait pour insensibilité. C’est une grande chose, Lucilius, et qui demande un long apprentissage, que de savoir, quand arrive l’heure inévitable, partir sans murmure. Aux autres causes de trépas se mêle encore de l’espérance. Une maladie cesse, un incendie se laisse éteindre ; un écroulement qui semblait devoir nous écraser, nous porte mollement jusqu’à terre ; le flot qui nous engloutissait nous rejette par cette même force d’absorption sains et saufs sur la rive ; le soldat a baissé son glaive devant la tête qu’il allait trancher ; mais plus d’espoir pour l’homme que la vieillesse traîne à la mort : auprès d’elle seule point d’intercession possible. C’est la plus douce mais aussi la plus longue façon de mourir. Bassus me semblait suivre ses propres obsèques et s’enterrer, et comme se survivre, et agir en sage qui se regrette sans faiblesse. Car la mort est son texte ordinaire ; et il met tous ses soins à nous persuader que s’il y a du dommage ou de la crainte à éprouver dans cette affaire, c’est la faute du mourant, non de la mort ; qu’il n’y a en elle rien de fâcheux, pas plus qu’après elle. Or on est aussi fou de craindre un dommage qui n’aura pas lieu qu’un coup qu’on ne sentira point. Peut-on croire qu’il nous arrivera de sentir ce par quoi nous ne sentons plus ? « Oui, dit-il, la mort est tellement exempte de tout mal, qu’elle l’est même de toute crainte de mal. »

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