Pour le premier numéro du podcast, « Les Mots du temps », nous avons voulu analyser la maladie inventée par Ionesco dans sa pièce Rhinocéros.

Dans la pièce de Ionesco, qui raconte comment des hommes se changent peu à peu en rhinocéros, Monsieur Papillon exhortait Mme Daisy à ne pas lui faire un cours ; et nous pouvons le comprendre. Le rhinocéros, c’est une pâle couleur, le gris ; c’est un pachyderme, lourd, pesant, enfermé dans sa carapace ; c’est enfin un monument de force et de stupidité, un animal qui se contente d’obéir bêtement à ses instincts carnassiers. Rien de bien étonnant jusque-là, rien de bien particulier… si ce n’est que dans la pièce de Ionesco, véritable allégorie politique sur le fanatisme politique, le rhinocéros n’est pas totalement rhinocéros. C’est le fruit d’une lente et profonde métamorphose qui conduit un homme à se changer en bête. Le gris du rhinocéros, c’est le gris de l’habit nazi ; le pachyderme, lourd, pesant, enfermé dans sa carapace, c’est l’homme qui se coupe de toute communication avec autrui ; la force et la stupidité, c’est l’ivresse de celui qui veut réduire le monde à son envie. Bref, le rhinocéros n’est pas intéressant ; sa transformation, oui. 

Ionesco de nous dire que le rhinocéros méprise la presse : « Je ne crois pas les journalistes. Les journalistes sont tous des menteurs, je sais à quoi m’en tenir, je ne crois que ce que je vois, de mes propres yeux », dit Botard. Il se contente de travailler et méprise Dieu si celui-ci s’oppose à la loi du marché : « Moi, je travaille aussi le dimanche. Je n’écoute pas les curés qui vous font venir à l’église pour vous empêcher de faire votre boulot, et de gagner votre pain à la sueur de votre front ». Il professe le mépris de l’élitisme et propage l’éloge du bon sens bourgeois : « Ce qui manque aux universitaires, ce sont les idées claires, l’esprit d’observation, le sens pratique ». En réalité, le rhinocéros, en bon fanatique, remet en cause tous les garde-fous de l’État de droit, ce même État qui entrave son désir bestial. Telle est la rhinocérique, une maladie qui nous change en fanatique. 

Ionesco est né en Roumanie, et il le sait mieux que quiconque, tant le pays a connu dans les années 30, pensons aux articles roumains de Cioran, le désir fou de trouver dans la « barbarie » une manière de détruire et de balayer les formes démocratiques qui aliénaient le surhomme, soit l’homme libéré de ce qui entrave l’expression libre de sa force et de sa bestialité. À l’ouest également, Kressman Taylor, dans une petite nouvelle, intitulée Inconnue à cette adresse raconte de la même façon la transformation de Martin Shulse en rhinocéros : « Seuls ces derniers, les hommes d’action, comptent. Et ici, en Allemagne, un de ces hommes énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui. […] Maintenant, je suis vraiment un homme ; avant, je n’étais qu’une voix. Je ne m’interroge pas sur la finalité de notre action : elle est vitale, donc elle est bonne ». Martin Shulse distingue les totalitaires des libéraux en précisant que les premiers sont des pragmatiques et les seconds des manipulateurs ; les uns obtiennent des résultats par l’instauration du despotisme ; les autres, un échec par le régime démocratique. Il est également marqué par l’ivresse de l’énergie, de la vitalité, qui se trouve au coeur même d’un pouvoir fondé sur la force collective, là où un pouvoir fondé sur la liberté individuelle réduit presque à néant la personne de Martin. « La naissance est un acte brutal », dira Martin. Pris dans la force, soit dans cette tension qui réduit tout à l’état de chose, il se sent ivre de la maîtrise qu’il possède sur le monde sans s’apercevoir du fait que la force a déjà pris possession de lui. 

Martin est déjà un rhinocéros, et si Martin est intéressant, c’est qu’il nous livre un avertissement. Les jours qui précèdent ont été marqués par l’entrée dans une mosquée d’un homme désirant en découdre avec des musulmans, tout comme d’autres avaient pu par le passé égorger un prêtre au nom de leur haine. Dans ce climat où la violence frappe injustement, où les paroles se font de plus en plus violentes, où la facilité, l’ivresse de la force pourraient tenter beaucoup de gens, n’oublions pas combien la rhinocérite est repérable, et observons scrupuleusement la manière dont une personne nous écoute ou non, méprise la presse, la démocratie, s’interroge sur notre religion ou notre ethnie, observons attentivement, car les rhinocéros ne sont jamais loin. 

Pour aller plus loin :

Eugène Ionesco, Rhinocéros, Paris, Gallimard, coll « Folio théâtre », 1999.

Kressman Taylor, Inconnu à cette adresse, Paris, Autrement, 2013

Emil Cioran, Apologie de la barbarie, Paris, Cahiers de l’Herne, 2015.

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