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HHhH de Laurent Binet

par Marie Anne Perfettini


Voici un livre surprenant !

D’abord par son titre : HHhH était le nom donné par les SS à Heydrich «Himmlers Hirn heiβt Heydrich » ce qui signifie : le cerveau d’Hitler s’appelle Heydrich. Cet homme (si on peut lui donner ce nom) fut un des chefs de la Gestapo et des services secrets nazis, le planificateur de la Solution finale et « le bourreau de Prague ».

Laurent Binet s’attache à nous raconter l’attentat qui lui coûta la vie, à Prague, en 1942. Pour cela, pendant de longues années, il a réuni une impressionnante documentation historique, romanesque, filmographique…  et il s’est rendu sur place de nombreuses fois. Cependant, l’auteur n’aspire pas seulement à produire un document historique : il veut, aussi (surtout ?),  raconter l’histoire de son livre. Il se met alors en scène et explique comment, perdu dans une foule de détails, il doit faire des choix. Il nous fait partager son angoisse quand, alors qu’il voudrait citer tous ceux qui ont pris des risques et donné leur vie pour qu’ait lieu cet attentat, il se rend compte que beaucoup sont restés anonymes et que, ne les connaissant pas, il ne pourra leur rendre l’hommage qu’ils méritent.


Il nous fait part de ses dilemmes quand,  alors qu’il ne doit rien inventer, il veut donner vie à son récit. Ainsi, quand, parfois, il se laisse aller à de grandes envolées lyriques ou donne libre cours à son imagination, il se reprend en disant qu’il a tort d’écrire cela et qu’il ne le gardera pas dans son livre ! Bref, tout en nous racontant ce vrai moment d’Histoire où héroïsme, horreur, grandeur et lâcheté se mêlent, il nous fait part de la difficulté d’écrire ce genre d’ouvrage.Tout au long du livre, nous avons envie de savoir comment les héros vont réussir à tuer Heydrich et comment l’auteur va réussir à écrire son roman. C’est un double suspens et c’est fort bien fait !

Article réédité , première publication Musanostra octobre 2011

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L’alivi, de Rinatu Coti


L’Alivi di li me loca
Vistuta di fronda verdi
A to tràmula m’alegra
Disgrazia à chì ti perdi
Di li sèculi antichi
Ci manteni li vistichi.

Chì ti cogli hè cuntenti
Di lu stantu chì li veni
U to fruttu hè divizia
Chì adolca tanti peni
À lu fronti di lu natu
Cù lu segnu distinatu.

Quandu Cristu s’appruntava
Ad andà à lu turmentu
S’arrimbava à l’alivi
È li purtava lu ventu
U spaventu più atroci
Chè lu legnu di la croci.

Quandu tù alivi dolci
Da la màcina sè franta
È ci dà tuttu lu suchju
Chì si sbarsa è si smanta
Lu to oru hè framanti
Lu to donu hè lampanti.

À lu pòvaru chì pienghji
Parchì pati caristìa
Nant’à un pezzu di pani
Sè sustanza d’aligrìa
È di tè faci lusingu
Di lu to priziosu pingu.

Oliu di l’alivi nosci
Da frighja è da cundiscia
Chì t’aprada si ni vanta
Di avè la peddi liscia
Curi ancu li malanni
Di la ghjenti di cent’anni.

Si ralègrani li morti
Quandu casca lu graneddu
Altu sìmbulu di paci
Hè pruvenda di l’aceddu
Chì insegna zifulendu
Chì si campa sempri dendu.

I paesa sò smurtiti
Ùn ferma più mulatteri
Ci hè più casi ch’è parsoni
Sò frusti li sunaglieri
Ma lu cori paisanu
Senti nascia lu so branu.

Rimuderna quiddu franghju
Cù l’amor di lu maestru
Chì la màcina righjira
Ricurdendu lu so estru
Quandu si senti cantà
A ghjenti ‘n u benistà.

O tù sè lu nosciu vittu
Sè lu sboccu naturali
Di la noscia terra amata
Di la pàtria carnali
Dundi sò in a so fossa
Di l’antichi tutti l’ossa.

Oghji corri pà li stretti
Una brama chì ci porta
Ad andà in l’alivetu
Chì l’alivi ùn hè morta
È la ràdica funduta
Da noialtri hè di valuta.

Chì la luna fuss’ à falcia
O furmessi una conca
Virdieghja lu frundamu
Ancu di la vetta tronca
A campa lu nosciu stintu
Ad avà mai s’hè spintu.

A virtù hè fior anticu
À ghjuvori di dumani
Com’a rama di l’alivi
Chì si carca pà li mani
Di la nostr’umanità
In cerca di dignità.

Réédition d’un poème, première publication Musanostra en 2011

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« Après le tremblement de terre »de Haruki Murakami

par Marie Anne Perfettini

Un petit recueil de nouvelles qui ont toutes pour toile de fond et fil conducteur le tremblement de terre de Kobé. Au début on se sent frustré car les personnages sont très forts et un peu à l’étroit dans l’espace d’une
nouvelle.

On voudrait connaître la suite, rester plus longtemps en leur compagnie, les suivre plus longtemps sur le chemin tracé par l’auteur. Mais non, nous assistons à des moments de leur vie, des moments souvent fondamentaux, et on les quitte. La vie est souvent ainsi, on croise des gens on vit des événements avec eux, on a une conversation plus ou moins forte et parfois d’autant plus forte qu’onsent qu’on ne les reverra plus et que nos propos seront sans conséquence et puis ils disparaissent…Ces six récits sont tendres, surprenants, déroutants, mais toujours profonds.

L’écriture de Murakami est toujours un délice, elle semble évidente et pourtant est envoutante. A lire, à la suite ou en laissant un peu de temps entre chaque récit, légère mélancolie et grand plaisir assurés !

Article réédité , première publication Musanostra 2011



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CUSMUGRAFIA, Marcu Biancarelli, Ed. Colonna 2011 « SE DEVOYER AVEC MARCU BIANCARELLI »

par Bénédicte Giusti

Cusmugrafia est une sélection de chroniques littéraires rédigées par
Marcu Biancarelli et parues dans la presse corse ou sur internet en
2009 et 2010. Ecrites en corse, elles ont été traduites par Olivier
Jehasse.

Je dois reconnaître que ce titre, Cusmugrafia, m’agace… Parce qu’il est parfait ! « Cosmographie » est ainsi défini sur la quatrième de couverture : mot venu du grec ancien, composé de cosmos, l’univers, et de graphie, l’écriture, la description. La cosmographie est l’écriture de l’univers, la volonté de parler et de voyager dans toutes les dimensions de l’humain. Et c’est bien cela que nous propose l’auteur : un véritable voyage littéraire nous amenant au plus près de l’âme humaine.


J’ai toujours vu la littérature comme une errance (peu importe si
j’enfonce des portes ouvertes) : j’aime en effet ne pas savoir où je
vais lorsque j’ouvre un livre et plus encore, me rendre là où je
n’aurais jamais imaginé aller. Et Biancarelli nous invite, au travers
de ses chroniques, à des voyages peu ordinaires : de la révolution
américaine du XVIIIe siècle à l’« Irlande de l’émancipation », en
passant par la Sibérie décrite par un officier de l’armée russe, tout
en faisant quelques détours par la Corse, il préfèrera toujours les
chemins de traverse, empruntés seulement par quelques voyageurs et
vagabonds téméraires, personnages qu’il affectionne particulièrement.
Lui-même d’ailleurs est une sorte de « hobo » de la littérature, qui
aborde, d’une chronique à l’autre, tel ou tel écrivain, célèbre ou
plus confidentiel, sous un angle tout personnel visant à nous
rapprocher de l’homme pour mieux comprendre l’écrivain : ainsi s’il
évoque Dostoïevski, c’est pour parler du traumatisme de sa « fausse
exécution » qui l’amena à mettre tout son « génie dans la construction
de son œuvre » ; quand il écrit sur Rimbaud, c’est pour évoquer un
poème disparu (n’ayant peut-être jamais existé !) et nous amener à
réfléchir sur « toutes les chimères littéraires » ; sur Poe, c’est
pour nous inviter à lire Les aventures de Gordon Pym, pourtant renié
par son auteur et éreinté par la critique. Et puis, il y a ces très
belles pages sur des auteurs corses : les écrivains Marceddu Jureczek,
Stefanu Cesari, ou encore Alain di Meglio …tous s’inscrivant dans une
modernité littéraire remarquable.



Marcu Biancarelli explore des horizons littéraires et artistiques très
variés et célèbre tout particulièrement les écrivains voyageurs,
engagés, en relation étroite avec les aspects les plus effroyables de
la réalité mais intimement convaincus de la puissance de l’écriture
comme moyen de révolte et d’accès à la liberté. L’art nous malmène,
nous violente, nous transforme : après avoir vu Orange mécanique au
cinéma de plein air, l’auteur et sa « troupe de gosses » sont arrivés
« à un autre stade de conscience » et ont certainement perdu « une
partie de [leur] naïveté ». La violence, même lorsqu’elle est vue au
travers du miroir grossissant de l’art, est bien réelle ; elle vient
de l’homme, cet animal monstrueux qui fascine tant d’artistes. Et
Biancarelli affronte cet Autre dans toute sa vérité : si l’Autre est
souvent ignoble, il peut aussi se révéler un grand « défenseur de
l’humanité » et rester debout malgré tout !


Ses chroniques nous rappellent que les écrivains, au-delà des époques
et des frontières, se répondent tout en dialoguant avec nous ; ainsi
lorsqu’il évoque Marceddu Jureczek, il estime qu’on peut y « retrouver
le meilleur d’Orwell » ou penser au « Pasolini des Ecrits corsaires ».
C’est le talent de Biancarelli de nous faire entendre ces voix qui,
tout au long de l’ouvrage, se complètent et s’enrichissent. C’est son
talent de mettre en évidence cette « proximité des âmes » qui fait que
nous sommes tous, écrivains et lecteurs, emportés dans le même voyage,
celui de la littérature.

Réédition, première publication Musanostra décembre 2011

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Hokusai aux doigts d’encre, de Bruno Smolarz, Ed. Arléa, 2011,

par Alain Franchi

Ce vieux fou de dessin.
Lorsque l’on veut écrire sur l’art de l’Ukiyo-e (les images du monde flottant), courant pictural apparu au Japon dès le 17ème siècle, Hokusai (L’atelier du nord) est un peintre qui fait figure de proue dans ce domaine.

Certains critiques d’art contemporain affirment même qu’il est à l’initiative du dessin appelé Manga, illustrations qui représentent au départ uniquement des paysages, même si aujourd’hui le terme de Manga est associé directement à celui de la bande-dessinée.

Le livre de Bruno Smolarz évoque le parcours de Katsushika Hokusai, celui qui vers la fin de sa vie signait ses œuvres (dans la tradition des peintres japonais il était courant de posséder plusieurs noms d’artistes) du nom de Gakyojin (Le vieux fou de dessin). Avec son Hokusai aux doigts d’encre, Bruno Smolarz, géographe de formation et non critique d’art, comme on pourrait s’y attendre, nous invite à suivre l’artiste des 36 vues du Mont Fuji, pour ne citer que cette œuvre, dans son quotidien.
L’ouvrage de Smolarz écrit à la première personne, dans un style qui va
à l’essentiel , séduit le lecteur car il raconte la vie de ce peintre hors-norme, en la teintant de détails anecdotiques et non moins indispensables à la construction du récit. Dans son roman, tout en ne mettant pas de côté les indices biographiques, l’auteur laisse libre cours à son imaginaire et c’est grâce à cette alchimie, ce balancement, entre éléments biographiques et romanesques que son récit fonctionne et que la magie opère.

Un ouvrage haut en couleurs qui donne une image assez fidèle de ce peintre, dont une des originalités est, de « voyager dans l’indépendance des écoles », comme le souligne l’auteur lui-même, lorsqu’il fait dire à son personnage : « Je renonçai à fonder, à diriger une école, comme les autres. Je voulais être indépendant, être mon propre atelier ».

Le livre de Bruno Smolarz nous parle de l’itinéraire, poursuivi pendant quatre-vingt deux ans, (Hokusai a commencé à peindre dès l’âge de six ans), par le vieux fou de dessin et entraîne le lecteur dans le sillage de ce peintre pour lequel : « Le dessin, la peinture, ce n’est pas la représentation des
montagnes, des rochers, des arbres, des fleurs tels qu’ils sont en
réalité, mais tels qu’on les perçoit dans l’atmosphère et l’état
d’esprit du moment 
».

Ce roman réussi (il s’agit du premier roman de
l’auteur) nous permet d’évoluer au fil du récit dans ce « monde
flottant 
» en même temps qu’il nous invite, dès les premières pages, à
découvrir dans un texte court et en guise d’introduction, la
profession d’artiste, signé de la main même du maître. Ce texte (qu’il
faut lire absolument) puisqu’il est la clé qui permet de comprendre la
portée universelle de l’art d’Hokusai, nous donne l’opportunité, de
lier connaissance avec ce peintre, dont le caractère modeste et humble
s’accorde avant tout avec la vision d’un univers sans cesse en
mouvement et dont chacune des estampes restitue un peu des vibrations,
tout en se situant dans un universel polyphonique qui se joue des
frontières.

Article réédité, première publication Musanostra novembre 2011