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Articles

Hokusai aux doigts d’encre, de Bruno Smolarz, Ed. Arléa, 2011,

par Alain Franchi

Ce vieux fou de dessin.
Lorsque l’on veut écrire sur l’art de l’Ukiyo-e (les images du monde flottant), courant pictural apparu au Japon dès le 17ème siècle, Hokusai (L’atelier du nord) est un peintre qui fait figure de proue dans ce domaine.

Certains critiques d’art contemporain affirment même qu’il est à l’initiative du dessin appelé Manga, illustrations qui représentent au départ uniquement des paysages, même si aujourd’hui le terme de Manga est associé directement à celui de la bande-dessinée.

Le livre de Bruno Smolarz évoque le parcours de Katsushika Hokusai, celui qui vers la fin de sa vie signait ses œuvres (dans la tradition des peintres japonais il était courant de posséder plusieurs noms d’artistes) du nom de Gakyojin (Le vieux fou de dessin). Avec son Hokusai aux doigts d’encre, Bruno Smolarz, géographe de formation et non critique d’art, comme on pourrait s’y attendre, nous invite à suivre l’artiste des 36 vues du Mont Fuji, pour ne citer que cette œuvre, dans son quotidien.
L’ouvrage de Smolarz écrit à la première personne, dans un style qui va
à l’essentiel , séduit le lecteur car il raconte la vie de ce peintre hors-norme, en la teintant de détails anecdotiques et non moins indispensables à la construction du récit. Dans son roman, tout en ne mettant pas de côté les indices biographiques, l’auteur laisse libre cours à son imaginaire et c’est grâce à cette alchimie, ce balancement, entre éléments biographiques et romanesques que son récit fonctionne et que la magie opère.

Un ouvrage haut en couleurs qui donne une image assez fidèle de ce peintre, dont une des originalités est, de « voyager dans l’indépendance des écoles », comme le souligne l’auteur lui-même, lorsqu’il fait dire à son personnage : « Je renonçai à fonder, à diriger une école, comme les autres. Je voulais être indépendant, être mon propre atelier ».

Le livre de Bruno Smolarz nous parle de l’itinéraire, poursuivi pendant quatre-vingt deux ans, (Hokusai a commencé à peindre dès l’âge de six ans), par le vieux fou de dessin et entraîne le lecteur dans le sillage de ce peintre pour lequel : « Le dessin, la peinture, ce n’est pas la représentation des
montagnes, des rochers, des arbres, des fleurs tels qu’ils sont en
réalité, mais tels qu’on les perçoit dans l’atmosphère et l’état
d’esprit du moment 
».

Ce roman réussi (il s’agit du premier roman de
l’auteur) nous permet d’évoluer au fil du récit dans ce « monde
flottant 
» en même temps qu’il nous invite, dès les premières pages, à
découvrir dans un texte court et en guise d’introduction, la
profession d’artiste, signé de la main même du maître. Ce texte (qu’il
faut lire absolument) puisqu’il est la clé qui permet de comprendre la
portée universelle de l’art d’Hokusai, nous donne l’opportunité, de
lier connaissance avec ce peintre, dont le caractère modeste et humble
s’accorde avant tout avec la vision d’un univers sans cesse en
mouvement et dont chacune des estampes restitue un peu des vibrations,
tout en se situant dans un universel polyphonique qui se joue des
frontières.

Article réédité, première publication Musanostra novembre 2011

Articles

Chutes…Editions Materia Scritta, lecture d'Alain Franchi

« L’œuvre de Gilles Zerlini c’est d’abord, un mouvement, comme il en existe en musique. »
Gilles Zerlini dont le recueil Mauvaises nouvelles avait été plébiscité par les lecteurs, a obtenu un succès certain avec son dernier ouvrage, Chutes ; n‛hésitez pas à les découvrir, ce sont deux romans très différents et fort agréables à lire !
L’œuvre de Gilles Zerlini c’est d’abord, un mouvement, comme il en existe en musique, une nébuleuse autour de laquelle se déroulent les constellations qui forment une voie lactée dont les mots illustrent l’incandescence. Le monde est là dans son apparence la plus abrupte comme perdu dans un univers chargé d’infini. C’est de la société dont nous parle Gilles Zerlini, et plus particulièrement, de celle articulée autour du travail, ce monde ni beau, ni laid, simplement là et toujours en « branle », un monde où les hommes sacrifient jusqu’à leur propre « Je ».
L’humain est au centre de cette cosmogonie, malmené par le système mais étonnement résistant, l’homme moderne chez G. Zerlini est d’abord celui qui ploie. Il est indomptable et c’est de là que nait son identi té, même si la société participe de l’identi té des personnages et qu’elle les réduit au ferment qui les fait grandir jusqu’à leur dégénérescence.
C’est la lutte quoti dienne de l’homme qui cherche son bourreau, au milieu du vide généré par une société du spectacle aux repères de plus en plus fragiles. Et c’est de
cette fragilité, qui n’est jamais vécue comme une tare dans l’univers dont nous parle l’auteur, que jaillit la lumière, même salie, même encombrée des scories du temps qui passe.
Toujours sur la brèche, les personnages enfermés dans un jusqu’auboutisme à tout crin prennent une apparence presque baudelairienne. Car dès qu’ils apparaissent, dans la trame de l’espace fictionnel, on perçoit bien avant qu’il ne se déclare ouvertement la présence d’un décadentisme latent. Le vers de Baudelaire a sans cesse accompagné ma lecture de La chute ou les mésaventures de Monsieur Durand : « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !». C’est ce que font les personnages du roman de Gilles Zerlini une fois atteint le seuil de leur désespérance.
Ne peut-on déceler en toile de fond dans ce roman une transposition consciente ou inconsciente de certains mythes fondateurs grecs ? L’homme qui s’isole dans son labyrinthe, l’homme monstrueux, minotaure prêt à tout dévorer et prisonnier ici d’un système aux exigences toujours plus meurtrières ? Cett e interprétati on mise à part, on notera qu’avec ce roman l’auteur atteint la quintessence de son art, car il nous livre en partage une vision à fleur de peau de la société dont les racines profondes sont à rechercher au cœur même de son intelligence sensible.
   Alain Franchi