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Entretien

« Il faudra inventer d’autres formes si on veut que le spectacle vivant continue à exister »

INTERVIEW – Durant le confinement, nous avons pris des nouvelles d’Alice Zeniter, l’auteure du roman, L’Art de perdre, publié aux éditions Flammarion, consacré par une douzaine de prix littéraires, dont le Prix Goncourt des Lycéens 2017. En plus de la situation actuelle, elle évoque pour nous ses projets éditoriaux et théâtraux.

MUSANOSTRA : T’ennuies-tu durant le confinement ?

ALICE ZENITER : Je suis loin de m’ennuyer… J’écris beaucoup, ou plutôt, j’écris lentement donc ça occupe la plupart de mes journées. Et puis j’essaie de profiter de cette longue période que je peux passer dans ma maison, moi qui bouge sans cesse depuis trois ans. Je bricole dans des recoins oubliés, je jardine puisque je vis à la campagne et je téléphone dix fois plus qu’avant, pour prendre des nouvelles. Même quand je ne fais rien, je ne m’ennuie pas – parce qu’alors je m’inquiète et c’est le contraire de l’ennui.

M: Quelles sont tes lectures du moment ?

A.L : Dans mes errements de bricoleuse, je suis retombée sur un carton de livres que j’avais acheté chez Emmaüs un jour où je cherchais des meubles (bien sûr, je suis repartie sans meubles mais les bras chargées de bouquins). J’avais oublié qu’il existait et j’ai découvert son contenu avec plaisir. Il y avait Sourires de loup, de Zadie Smith, Sermon sur la chute de Rome de Ferrari et Les Veilleurs, de Vincent Message, que j’avais lu à sa parution, il y a dix ans, et dans lequel je me suis replongée avec une joie féroce. Il y avait aussi Updike, Bernhard et Lucrèce. Un assortiment bizarre.

M: As-tu un roman en préparation ?

A.L : Mon prochain roman paraîtra en septembre, je l’ai terminé au début du confinement. J’ai un peu peur de ce que sera la situation des métiers du livre dans quelques mois, peur que certaines librairies indépendantes n’arrivent pas à se remettre de leur fermeture printanière malgré les aides, que les grands groupes éditoriaux comme les petites maisons d’édition licencient pour compenser leurs pertes et que de trop nombreux auteurs, déjà fragilisés par l’arrêt des ateliers et des salons durant le confinement, ne parviennent pas à faire connaître leur livre, dans l’embouteillage terrible qui se prépare en septembre. Ce sera une rentrée particulière…

M: Le théâtre est ta grande passion. Tu as beaucoup de projets théâtraux. Peux-tu nous en parler ?

Je prépare un seul-en-scène pour l’automne prochain, c’est une forme hybride, entre la conférence et le spectacle, qui parlera de la place du récit et de la fiction dans notre société et dans ma vie. C’est une Histoire des histoires, en quelque sorte. Préparer un spectacle en ce moment, c’est une activité étrange parce que personne ne sait quand les salles vont rouvrir et si les spectateurs et spectatrices seront au rendez-vous. Peut-être que nous aurons tous peur désormais des lieux clos et de la promiscuité… Ce qui veut dire qu’il faudra inventer d’autres formes si on veut que le spectacle vivant continue à exister.

M: Quels sont les sujets qui t’intéressent pour écrire un futur roman ?

A.L : Tout sauf le confinement, j’imagine. Vivre mon propre confinement et celui des autres, qu’il s’agisse des amis que j’ai au téléphone, des inconnus qui postent des photos sur les réseaux sociaux ou de ceux qui témoignent dans les JT, me suffit largement. J’ai beau avoir conscience que chaque famille confinée est confinée à sa manière, pour détourner Tolstoï, je n’ai pas envie d’écrire ou de lire une ligne de plus à ce sujet.

M: Penses-tu que cette crise va changer les choses, ne serait-ce qu’au niveau environnemental ?

Au début de la pandémie, je dois avouer que j’ai ressenti un léger frisson d’excitation, une drôle d’impression en-deçà de la peur : quelque chose était en train de se passer, il y avait là un événement. Et puis j’ai aussi eu un fol espoir : cette crise allait montrer la nécessité d’un autre système politique, dans lequel l’accès au soin rapide et gratuit pour tous deviendrait un souci absolu, la hiérarchie actuelle des salaires révélerait sa totale vanité et « la main invisible » du marché exhiberait ses échecs et ses injustices… La relocalisation d’une partie de la production en France s’est avérée un énorme enjeu ces dernières semaines et je trouve que cette question réunit les enjeux écologiques et sociaux, qu’elle peut être une base politique commune pour penser différemment l’après. Les semaines passant, j’ai revu mes espoirs à la baisse en constatant que la pandémie produisait surtout chez les dirigeants des discours, des trémolos et des métaphores guerrières.

Articles

L’Art de perdre , Alice Zeniter , où il est question de l’Algérie aussi

par Marie-France Bereni Canazzi

Plongée en Algérie, en quelques mois , en suivant un fil que je n’ai pas maitrisé.  Tout d’abord avec le roman Zabor de Kamel Daoud, puis avec Climats de France de Marie Richeux, enfin avec L’art de perdre d’Alice Zeniter
Si le premier m’a intéressée, s’il a avec talent montré le rôle de la lecture et de l’écriture, de la chose littéraire , dans la construction, la séduction, la survie de certains êtres, il a en commun avec les deux autres de m’avoir fait naviguer entre deux rives et tous ont constitué des ponts à leur façon.
Dans Climats de France j’ai retrouvé l’atmosphère de l’Algérie comme la présentent dans livres et films ceux qui ont dû la quitter trop vite, celle d’un coin de France en plus lumineux et festif, plus attendrissant peut–être. La construction de J Pouillon, son travail appréhendé par comparaison à ce qui a été fait en France avec la Cité radieuse sont aussi représentatifs d’un souhait de propager un mode de vie qu’on juge bon alors. Dans ce roman où le personnage s’appelle Marie mais n’aurait que peu de l’auteure, on est entre deux mondes et deux cultures qui se rejoignent.

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Je m ‘attarderai davantage ici sur L’art de perdre, d’Alice Zeniter, qui a su m’expliquer tellement de choses avec une belle écriture, en bon nombre de pages, il faut quand même le préciser, plus de 500 !  : NaÏma, une jeune femme française, moderne, apparaît assez vite dans le roman, car pour moi c’en est un . On comprend qu’elle mène un genre d’ enquête pour savoir pourquoi on est et on n’est pas l’autre, de chaque côté de la Méditerranée, pour savoir pourquoi on ne parle pas beaucoup de la vie d’avant et d’ailleurs dans sa famille paternelle, harkie, ce qu’elle apprend assez tard.
A travers le récit de la vie de son grand père , propriétaire en Algérie, le grand et jadis riche Ali, de son père Hamid dont la jeunesse fut une immense lutte pour échapper au déterminisme et aux camps aménagés en hâte par l’état pour recevoir ces français différents, c’est une période qui est interrogée, celle de la décolonisation, celle de ses répercussions.
L’écriture d’Alice Zeniter, jeune auteur de 31 ans, est lyrique souvent, toujours précise et efficace. L’empathie, le respect des autres, son absence de jugements, l’amènent à défendre les points de vue opposés et à nous faire relativiser. On est avec le FLN , avec Akli qui aura la gorge coupée pour avoir résisté, on est Ali, on est harki, on est Hamid et son goût pour le normal, l’intégré, on a de l’affection pour Yema, obligée de remplacer le ciel d’Algérie par des petits riens si importants qui ensoleillent sa cuisine.
U n très beau roman sur l’indicible de certains événements, sur le secret des familles, sur la difficulté à prendre parti, sur la honte vis-à-vis des siens si on croit avoir fait le mauvais choix…
Un livre qui fait se poser des questions sans jamais indiquer quelle est la bonne réponse, ce qui est plutôt rare.

Cafés littéraires

Rencontre Musanostra avec Alice Zeniter et Gilles Zerlini Bastia L'Alboru   Juste avant l'Oubli – La chute ou les mésaventures de M.Durand

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Compte rendu  par Odile de Petriconi

Alice Zeniter est normalienne, doctorante en études théâtrales et chargée d’enseignement à l’Université Sorbonne Nouvelle. Elle a également enseigné le français en Hongrie, où elle a vécu plusieurs années. Elle a publié son premier roman, Deux moins un égal zéro (Éditions du Petit Véhicule), à 16 ans. Nantes, France, Éditions du Petit Véhicule, coll. « Plaine Page », 2003, 112 p.Suivi de : Jusque dans nos bras, Paris, Albin Michel  en 2010Il a obtenu le Prix Littéraire de la Porte Dorée 2010Et en 2011 le Prix littéraire Laurence Trân   Il est traduit en anglais sous le titre Take This Man.  Puis en 2013 il y a eu Sombre dimanche;  236 p. publié chez Albin Michel , qui s’est vu décerner les – Prix de la Closerie des Lilas en 2013- Prix du livre Inter 2013- Prix des lecteurs de l’Express 2013Enfin Juste avant l’oubli, édité chez Flammarion en 2015, 288 p. qui a obtenu le Renaudot des lycéens 2015  

Gilles Zerlini est enseignant ; il a déjà publié chez le même éditeur un recueil  Mauvaises nouvelles et est l’auteur de Chutes les mésaventures de M.Durand

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Vendredi 13 mai, 19 heures, l’Alb’oru, centre culturel bastiais, est éclairé malgré l’heure tardive car à la médiathèque se retrouveront des auteurs et des lecteurs pour échanger autour d’un thème des plus classiques en littérature, l’intertextualité. « Le livre dans le livre » justement dans l’œuvre imaginée par Alice Zeniter dans « Juste avant l’oubli », son dernier roman, un succès de librairie qui a d’ailleurs obtenu le Renaudot des lycéens tant l’auteur sait embarquer tous les lecteurs. Arrivée le matin même, elle a visité Bastia, admirant ses panoramas…A l’Alb’Oru où Jocelyne Casta et l’équipe de Musanostra l’attendaient, elle a révélé en toute simplicité, avec beaucoup de grâce, ce qui la motive pour écrire, ses passions littéraires, sa façon d’écrire, sur le papier d’abord, malgré ses 29 ans, ses rapports à ses personnages, à la littérature en général.Nous avons eu le plaisir de l’entendre lire un passage de son roman et elle a répondu aux questions de Nathalie Malpelli, questions relatives à la forme, au style ainsi qu’au fond, ce qui a permis à ceux qui avaient lu l’œuvre de mieux en saisir la richesse et à ceux qui allaient la lire de s’en faire déjà une idée.
Une leçon de lecture, d’écriture, d’humilité.

Gilles Zerlini était le second invité de ce moment littéraire ; il a présenté, aidé par Bénédicte Savelli (pour la présentation) et de Jacques Filippi (pour la lecture) son premier roman « Chutes ou les mésaventures de M.Durand ».
Comment un individu peut-il résister à la pression du monde actuel, dans la sphère professionnelle, sociale ? M. Durand va laisser tomber les barrières du bien vivre ensemble et va révéler dans cette parabole ce qu’est sans doute au fond tout homme, un être tragique.Le thème « le livre dans le livre » est bien présent là encore puisque ce livre est un hommage à GJ Arnaud, à Giono…et à quelques maîtres que Gilles Zerlini évoque, rêveur. Son roman est édité chez Materia scritta où Claire Cecchini, la responsable, fait merveille.

 


 
 

C’était véritablement passionnant et une très grande réussite, vos deux auteurs invités Alice Zeniter et Gilles Zerlini ont communiqué leur passion au public et donné envie de découvrir leurs romans. Moment très intéressant aussi celui où ils ont expliqué quelle était leur démarche d’écrivain… Alice Zeniter qui écrit sur le papier avant de déposer son texte sur son ordinateur, et Gilles Zerlini qui utilise des cahiers d’écoliers avec des crayons papiers… démarche très poétique et humaine, qui remet l’ordinateur à sa place d’outil… L’écrivain homme conserve sa place, n’est pas dématérialisé, la survie du brouillon d’écrivains est ainsi assurée… Et de même qu’il y a débat entre le livre papier et la liseuse, il en existe un entre l’écrivain qui pianote allégrement sur son PC et celui peut-être plus laborieux, studieux, classique ou romantique (pourquoi pas?) qui sera fidèle au support papier… Grande liberté pour chacun, c’est très bien ainsi et l’important n’est-il pas au final, que l’Ecrivain soit vraiment un homme ou une femme digne de ce titre, et qu’il nous offre des textes de grande qualité, porteurs d’émotions, de réflexions, ou générant de très bons moments d’hilarité chez le lecteur? Une magnifique soirée, merci aux invités, aux organisateurs et naturellement à vous Marie-France, qui animez si bien les rencontres de l’Asso Musanostra
  Odile de Petriconi


 
 
 

 

Articles

Juste avant l'Oubli – Alice Zeniter – Flammarion/Albin Michel – 287 pages   

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Un roman de moins de 300 pages, très intéressant et agréable, comme on les aime : Alice Zeniter , Juste avant l’oubli (Albin Michel/Flammarion) Paru en 2015, estampillé « rentrée littéraire » sur le bandeau attirant , une jeune femme se baignant dans une eau qui m’a paru si froide et au dos, la photo du visage ouvert, lumineux, du jeune auteur, 29 ans. C’est son 3e roman, mais ce nom ne me disait rien ! Il parait qu’on doit avoir lu aussi « Sombre dimanche », d’elle, je ne vais pas m’en priver. C’est un roman d’amour mais pas que; c’est aussi un roman qui donne à voir des universitaires et qui dit la passion des études et surtout de la littérature. Enfin c’est un polar au bon sens du terme, un livre qu’on lit en se demandant quel cadavre on va déterrer ! Franck, le narrateur, a rejoint Emilie sur une île près de l’Ecosse : cette fois, c’est à elle, la jeune doctorante qui se passionne pour les personnages féminins dans l’oeuvre, d’animer un moment privilégié ! Elle est chargée de s’occuper des invités (professeurs, éditeurs, étudiants…) et des journées d’étude consacrées à l’oeuvre de Galwin Donnel, décédé dans ce coin perdu du globe, où il s’était retiré : des communications, bien sûr, avec des moments de repas, des promenades en pleine nature…Et toujours la mer, en bas !  Franck voudrait un enfant d’ elle ; mais elle s’éloigne, toute à son univers livresque et heureusement qu’il y a Jock, le gardien roux de l’île, pour boire une bière, voir les savants avec un peu de recul, qui pérorent et nous amusent car on retrouve les travers de nos profs de fac . Alors là, la description de ce beau monde vaut le détour : le prof d’un âge certain et son étudiante disciple, le chercheur ayant droit de l’auteur, habitué à être courtisé. Les clichés sont là, bien amenés, tout sonne malheureusement bien vrai ! C’est un roman qui parle d’amour, un roman avec une énigme aussi et des rebondissements, un roman sur le savoir et la littérature (oh la glose, on jurerait entendre…). Bref j’ai vraiment beaucoup aimé et si les 15 premières pages peuvent être vues comme un peu longues, après ce ne fut que du bonheur ! Au fait ce grand auteur dont on dissèque tous les trois ans la vie et l’oeuvre, ce G. Donnel, vous le connaissiez ? Alice Zeniter peut vous en dire long !

                                                                                                                                Flore Amati