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Yôko Ogawa, Petits oiseaux , Babel. Actes Sud.

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par Pierre Lieutaud

Un livre qui parle d’un monde où les oiseaux remplacent les hommes et leur montrent le monde qu’ils ont perdu. Deux frères, deux jeunes êtres résignés qui refusent un monde ordonné qui les ignore, vivent seuls après la mort de leurs parents dans le silence feutré d’une maison entourée d’un jardin. Leur simplicité frise le dénuement. L’ainé parle une langue qu’il a inventée lorsqu’il était enfant, une langue incompréhensible faite de mots oubliés. Son frère le comprend et lui sert d’interprète. Tous les jours, pendant de longues heures, derrière le grillage de clôture d’un domaine entouré d’un jardin où est une volière, l’ainé observe les oiseaux, étudie leurs comportements, partage leurs vies et comprend peu à peu leur langage. Quand il meurt, sans bruit, son frère demande à être chargé de l’entretien de la volière.
Les oiseaux deviennent sa raison de vivre. Il n’a plus qu’eux. Dans le domaine devenu jardin d’enfants, les enfants l’entourent, l’interrogent, l’appellent « Le monsieur aux petits oiseaux ». Il cherche à tout connaitre du monde des oiseaux, il lit tout ce qui parle de leurs vies.
Par timidité, difficulté à s’exprimer, il passe à côté de l’amour de la jeune bibliothécaire qui l’aide dans ses recherches, la directrice du jardin d’enfants le suspecte d’avoir enlevé une petite fille, les gens du quartier l’évitent et quand le coupable est arrêté, Il s’isole un peu plus, sans en vouloir à personne. Plus tard, ll prend sa retraite dans l’indifférence des employés et quand le jardin d’enfant disparait, il assiste à une cérémonie où on lui demande de dire quelques mots. Incapable de parler, il siffle le chant d’un oiseau. Un jour, il découvre devant sa fenêtre un oiseau blessé, l’aile cassée, il le soigne, le nourrit comme un enfant qu’il n’aura jamais et il meurt un matin avec dans ses bras la cage où se balance sur le perchoir l’oiseau guéri qui chante pour lui.
Yoko Ogawa, trace sa route de petits cailloux étincelants où le tréfond des âmes s’exprime avec pudeur, clarté, compassion, où les drames qui couvent semblent inévitables, attendus, acceptés, où les destins sont tragiques et tranquilles, les morts silencieuses, les joies retenues.
Avec une écriture ciselée et minutieuses, elle nous livre ici une description aux détails infinis du monde des oiseaux et parvient à rendre presque crédible cette chronique douce amère de vies où la beauté, la joie de vivre, la fidélité, la tendresse, le courage, la droiture, se retrouvent dans le monde des oiseaux que côtoie une humanité figée, à l’ordonnancement parfait et à l’indifférence absolue.

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Le charme discret de l’intestin Giulia ENDERS Actes Sud, Babel 2015 Illustrations de Jill ENDERS Traduction de l'allemand par Isabelle LIBER

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En près de 35o pages on découvre ce qu’est l’entretien du système digestif. Dire qu’on le connait si mal et qu’on le néglige ! Ce livre est un phénomène de librairie, il s’en est vendu des milliers d’exemplaires partout dans le monde ! Pourquoi ?
On sait qu’on mange et que les aliments réapparaissent transformés au bout du circuit, méconnaissables ! Voilà grosso modo ce qu’on en aurait pu en dire avant cette lecture : mais Giulia Enders, jeune scientifique allemande pas trop coincée, attire notre attention sur l’impact de cette partie cachée et presque honteuse de nous même sur notre santé, notre confort, notre moral.
L’intestin est notre deuxième cerveau et on peut remédier à de nombreux soucis qui nous minent rien qu’en suivant quelques conseils de diététique. Le sujet ne m’intéressait pas vraiment, mon estomac, j’ai de la chance, j’ connais pas ! Bien sûr j’en vois qui se tordent de douleur à la fin des repas, d’autres qui gonflent selon leur état de stress…Mais je ne pouvais supposer que de la bouche à l’anus tout soit si bien orchestré ! Sans pudeur mal placée, avec humour, Giulia Enders en 18 chapitres explique simplement comment fonctionnent nos intestins, le rôle des bactéries, ce qui est bon pour nous ; elle montre les erreurs commises, conseille. Et on sourit, car elle a beaucoup d’humour pour parler de ce qui souvent fâche en société : selles, pets, rots … ce qui a fait l’objet de sa thèse
Les dessins sont de sa sœur Jill et l’ouvrage , sérieux, documenté et de grande qualité, se lit à la vitesse d’un roman qui fascine. Une réussite, un livre utile qui plaira à tous.

 
Rose MARINI

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Ouragan et Eldorado de Laurent Gaudé par B. Giusti Savelli

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Si l’on devait évoquer de façon schématique l’œuvre de Laurent Gaudé, on pourrait la séparer en deux pans : d’un côté, les œuvres qui reprennent les grands thèmes antiques ou historiques et mettent en scène des personnages hors normes, de l’autre les romans qui parlent des oubliés, de ceux qui n’ont plus d’identité, sortes d’ombres errantes ballottées par une actualité qui les dépassent.
C’est à cette deuxième catégorie que se rattachent Ouragan, évocation de l’ouragan Katrina qui dévasta la Nouvelle Orléans en 2005 et Eldorado, qui s’attache au sort douloureux des migrants.
Poussés par des événements tragiques, des hommes et des femmes vont être amenés à fuir ce qui, jusque-là, représentait leur vie, leur identité et à entamer un cheminement, au sens physique certes, mais surtout doublé d’un voyage intérieur. Au cours de cette errance, les personnages vont devoir se dépouiller de leurs masques, se mettre à nu pour, au bout de cette quête, découvrir leur vérité et donner enfin un sens à leur vie. Mais avec Gaudé, tout se paie et le prix à payer ici est celui de la douleur, de la souffrance, de l’horreur. La proximité avec la mort les confronte à leurs blessures les plus intimes, les amène à affronter ce sentiment de vacuité que chacun de nous éprouve. Gaudé est en prise directe avec l’actualité, mais chacun des parcours évoqués se mue en épopée et l’actualité finit par s’effacer pour devenir symbole : dans Ouragan, le cataclysme extérieur fait écho à la tempête intérieure des personnages. Gaudé peint des êtres dévastés. Il dresse le portrait d’hommes qui peuvent être tour à tour des lâches ou des héros, nous rappelant ainsi combien les frontières, réelles ou symboliques, sont souvent fluctuantes et ténues. Quand tous les repères ont disparu, comment avance-t-on ?
Le registre épique est servi par une écriture naturaliste, très zolienne qui transfigure le banal et le quotidien en instants héroïques ou monstrueux, portés par la force du rythme et un souffle poétique qui transcendent la réalité en mythe.
Pas d’angélisme chez Laurent Gaudé, pas de happy end mais ses personnages, malgré « les gifles » que la vie leur inflige « restent debout » ; aussi longtemps qu’ils  sont capables de croire en quelque chose, en cet Eldorado auquel ils s’accrochent même s’ils savent bien qu’il n’est qu’un mythe, alors, ces oubliés peuvent devenir des héros.
Depuis Cris, son premier roman, livre après livre, Laurent Gaudé crie. Il crie sa rage pour nous rappeler qu’il n’y a que la violence de la détermination et de l’obstination pour nous sauver, non de la mort, mais de nous-mêmes.
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