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Casanova l’européen

ARCHIVE – Claire Giudici présente la figure de Casanova, Histoire de ma vie, publié dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont. Il sera cette année au programme du concours externe de l’agrégation de Lettres modernes. C’est le temps où l’Europe parlait français que nous raconte Casanova.

Un Casanova, l’expression désigne souvent, par approximation, un Don Juan, un séducteur, un prédateur … Amalgame. La lecture dHistoire de ma vie de Giacomo Casanova permet de découvrir l’odyssée d’un aventurier à travers l’Europe du XXIIIe siècle, celle d’un homme de son siècle,  d’un libertin comme d’autres alors, dans une Europe dont on se rend compte qu’elle est aussi réelle que celle d’aujourd’hui. On y circule facilement, les frontières sont loin d’être infranchissables, on y commerce, on y négocie, on y complote. Bref, on y vit. Les échanges y sont relativement faciles : la « bonne société » parle latin. Puis Casanova est polyglotte. A un point tel que ses Mémoires ont été écrits en français !

Giacomo est né le 2 avril 1725 à Venise et mort le 4 juin 1798 à Dux en Bohême. C’est là qu’il rédigea ce livre. Fils de comédiens, confié à sa grand-mère maternelle, il fut tour à tour religieux et spécialiste de droit canon, violoniste, écrivain, magicien (pour escroquer une riche veuve peut-être, mais magicien tout de même), espion, diplomate, puis à la fin de sa vie, bibliothécaire. Il fit fortune, il fit faillite, il alla en prison et en sortit. Il a même été enfermé sous les Plombs, la redoutable prison située sous les combles du Palais des Doges à Venise. Une prison dont on ne s’évade pas, sauf quand on s’appelle Casanova : il a filé au bout de 14 mois en perçant le toit et raconte avec brio cette aventure, dans ses Mémoires mais également dans un fascicule paru à part.

Faisant face à l’adversité, il rebondit à chaque fois, trouvant toujours des amis, des moyens financiers, une femme… Des femmes, il en a connu beaucoup. Plus de 120 mentionnées dans les 3 tomes. On y lit, dans des descriptions explicites, l’humeur d’un libertin bien sûr, et aussi l’expression sincère du respect, du sentiment. Il a séduit et s’est laissé séduire. Il a aimé aussi. Il a aidé souvent. Avec lui on visite l’Europe du siècle des Lumières. Grandes et petites gens, frontières perméables, croyances, mœurs et intrigues. Tout y est. 

Sans doute  parce qu’il était franc-maçon, peut-être (ou surtout) parce qu’il avait l’âme d’un aventurier, il a rencontré  Voltaire, Goethe, Mozart, Jean-Jacques Rousseau, le pape Clément XIII, le roi du Royaume-Uni George III, le roi de Prusse Frédéric II ou l’impératrice de Russie Catherine II… Le style est léger, le récit se veut sans posture, même si l’on sent parfois qu’en bon fils de comédiens, il se met en scène et qu’il fixe sur papier ce qu’il a dû souvent raconter, à la demande, dans les salons. Et il embellit sans doute. Sinon, comment aurait-il pu retenir autant de détails ?

L’œuvre de Casanova ne se limite pas à cet ouvrage, mais elle avait été on s’en doute  mise à l’index, puis un peu oubliée. Une première publication d’extraits des Mémoires, traduits de l’allemand et nettement expurgée de tout ce qui semblait contraire aux bonnes mœurs est parue en 1925. La BNF acquiert en 2010 les 3700 pages du manuscrit, rédigé en français dans une écriture serrée. Les Editions Laffont avaient déjà fait une publication. Ils la réactualisent. Une édition est également disponible dans la collection La Pléiade aux éditions Garnier. Les textes, tombés dans le domaine public sont accessibles aussi au format PDF et si vous le souhaitez, sur Librivox ou sur Youtube, on votrouve de nombreux extraits, très agréables à écouter, dont la fameuse « Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise» en 6 heures et 52 minutes, ou ses rencontres féminines à Paris ou ailleurs en Europe. 

Rencontres qui n’ont rien à voir avec celles de Don Juan. Au contraire de Casanova ce dernier n’est pas un personnage historique, même si on aime à penser qu’il serait d’origine balanine, un Don Miguel de Mañara (Mannarini à l’origine) qui, après des années de frasques, aurait à Séville, fini sa vie dans la piété.  Don Juan – dans les récits – n’a pas le même souci des femmes. C’est un collectionneur qui se contente de séduire avant d’abandonner.  

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"La vie nous a été donnée d'autorité" : une lecture de l'oeuvre de Claude Arnaud.

En proposant une lecture de trois oeuvres de Claude Arnaud, Kévin Petroni livre une réflexion sur le lien entre la vie et les textes. Claude Arnaud explique alors sa démarche d’auteur : rendre compte d’une existence qui refuse toute explication théorique, mais qui s’éprouve, se module et se forme au contact direct du monde. 

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Kévin Petroni: Je souhaitais citer cette phrase de vos Portraits crachés : « la vie nous a été donnée d’autorité » (P.XIV) afin d’évoquer avec vous le lien presque indissociable qui s’établit entre le sujet et l’auteur dans le portrait. Si je m’attarde sur cette citation, je la considèrerai dans son sens premier : il s’agit d’une manière de rendre compte de notre condition – nous sommes donnés dans le monde, agis sans pouvoir agir ; mais je peux également interpréter cette phrase dans le sens d’une démesure. Tout en se mettant à la place de Dieu, il s’agit d’indiquer combien la vie, notre existence biographique, prend sens par la façon de se dire au sein d’un texte dont je suis le responsable – l’auctor.

En ce sens, cette vie qui est donnée d’autorité rassemble tout un ensemble d’éléments, de particularités, qui fait signe vers un nom propre : la personne désignée par le portrait. Or cette définition de l’auteur, qui obéit à un cadre schématique, le responsable d’un texte, ne rend pas compte de cette ère du soupçon (P.XIII) concernant le sujet, ce soupçon qui est porté par le portrait en tant que représentation de soi : « Qui suis-je ? Et combien de « je » cohabitent en nous ? » Pour prendre en compte cette pluralité du sujet, cette incapacité à le définir, il faut percevoir la dimension profondément fonctionnelle de cette notion : il existe une pluralité de sujets dans la mesure où ces derniers appartiennent à une histoire, sont sans cesse à venir et se construisent à travers un discours dans lequel ils souhaitent rendre une image d’eux – l’ethos. Dès lors, s’il existe une pluralité de sujets, l’on comprendra que la question de la responsabilité du portrait revêt tout de suite un enjeu juridique problématique : peut-on m’imputer un texte dans lequel je ne me reconnais pas ? Si je suis Stendhal, peut-on me reconnaître sous le portrait de Henry Beyle ?

La réponse est bien sûr négative. Plus encore, l’on comprend combien la dimension générique du portrait sera soumise aux évolutions du sujet dans le temps : d’un genre aristocratique, associé à la galerie des portraits, c’est-à-dire à la mise en scène positive de soi afin de s’illustrer auprès des membres de la cour, vous montrez parfaitement comment l’on passe dans le moment démocratique à la « dissipation », moment au cours duquel l’inconscient ouvre la voie d’une surréalité, n’assurant plus au sujet sa pleine conscience de lui-même. Cela se traduit dans le portrait par une certaine forme de latence (P.XXII). Enfin, l’on n’oublie pas que le sujet, tout comme l’auteur, est une construction et qu’il a pour but de se donner une figure– de se dire, de se laisser dire, de faire dire, d’amener à dire etc. Le portrait sert alors à donner un cadre au moi, à lui donner ce que Paul Ricoeur nomme « une synthèse de l’hétérogène », même s’il faut convenir que cette synthèse est toujours placée sous le thème de la fictionnalisation de soi ; de la même façon, nous pouvons convenir avec Michel Foucault dans Qu’est-ce qu’un auteur ? que celui-ci n’est pas une personne, mais un principe de cohérence, un régulateur du sens lorsqu’il se veut « la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier » (P.1267) – la rupture peut être perçue comme ce qui organise une structure de significations, mais elle peut aussi être évaluée comme un outil arbitraire. En ce sens, ce que montre cet ouvrage consacré au portrait, c’est la capacité de l’esprit à se bâtir des mondes, à créer du sens, à discerner et à fabriquer des discours qui permettent de mettre en œuvre un sujet capable de circuler dans la société ; mais en désignant le sujet, elle en révèle aussi les artifices, les subterfuges, les doutes – la figuration de ce « je » dont on peint toujours le passage.

Dès lors, je souhaitais vous demander si cette anthologie ne pouvait pas se lire comme une introduction à certaines de vos œuvres ? J’entends par là le fait que les oeuvres que j’ai eu le temps de lire, Qui dit Je en nous, Les Dernières brèves, témoignent au de votre propre projet d’auteur : la volonté de réunir des textes tous susceptibles de décrire des moments de votre vie, voire des vies différentes, une vie sans cesse bouleversée par le vécu.

***

Claude Arnaud : Oui, ce livre est aussi, à travers les choix qu’il opère, les préférences et les goûts qu’il trahit, une sorte d’autoportrait en filigrane.

Il est organiquement lié à ma trilogie autobiographique, ( Je ne voulais pas être moi disant, pour finir, que j’avais essayé, à ma façon, d’être autre chose, en tout cas autrement, que ce que j’étais a priori, que j’ai voulu obtenir plus de moi que ce qui m’avait été a priori donné). Mais il fait aussi pièce à Qui dit je en nous?, l’essai dans lequel j’avais démonter les ressorts intimes de tant d’affabulateurs, d’imposteurs, et d’être réinventés .

Je suis intimement convaincu que la vie est à penser comme une co-création permanente, interactive et donc évolutive – et non une création ex-nihilo, un donné ou un acquis échappant au temps. Elle se fait en se défaisant, se construisant en redistribuant sans cesse ses cartes, et c’est la succession de ces mues, l’empilement de ces “alter” qui finit par donner corps à notre passage sur terre, non une essence que le temps ne ferait que fatiguer, rider ou épuiser.Un portrait n’est donc possible, à mes yeux, qu’en quatre dimensions, temps et perspective compris.

Une biographie – celle de Cocteau en tout premier lieu – n’est envisageable que si elle ambitionne de rassembler tous les êtres qui se seront succédé dans l’enveloppe corporelle du biographé.

Je cherche à esquisser une pensée de la vie qui ne serait pas théorique, mais au contraire, serait sans cesse confrontée à son altération par le vivant: d’où mon recours à des genres aussi divers que le roman, la biographie, l’essai, l’autobiographie -, afin de rendre le plus de facettes possibles de cette permanente altération.

 

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Claude Arnaud : Qui dit je en nous ? ( 2006) / Portraits Crachés ( 2017)

Lecture de  Jean-François Pietri

Dans ces deux livres, Claude Arnaud écrit  sur cet insaisissable Moi, objet de vénérations et de détestations, d’attachements et détachements multiples, de réflexions et d’inspirations diverses, tant littéraires que philosophiques.
A la célèbre question «  Qui suis-je ? », Paul Valéry répondait: « Je ne suis ce que je paraîs  être que par circonstance, je suis pour n’être pas tel et tel » ( Cahiers, Ego Scriptor).
Claude Arnaud– double prénom qui fait un nom- constate que « L’écriture est un des rares métiers où l’on peut devenir beaucoup de monde en restant soi( …) L’auteur souverain de sa personne: ainsi se définirait le processus d’auto-engendrement propre à notre époque. Il devient possible de changer d’être- du moins d’y croire – en changeant de vie. »

Changer de vie : un projet raconté dans   Je ne voulais pas être moi , publié en 2016, poursuivant l’examen de conscience douloureux d’un précédent roman autobiogra-phique,  Qu’as-tu fait de tes frères ?  (2010). Ce chemin d’écriture est exploré méthodiquement : en mongol, le mot Toli désigne à la fois le miroir et le dictionnaire, les fonctions de ces deux objets sont ici activées, par le reflet et l’absence de chronologie de nos deux textes.
Leurs personnages sont les auteurs de fictions exemplaires, de Saint Augustin à Sartre, de Montaigne à Flaubert et Pessoa.de Balzac à Houellebecq.

Qui suis-je ? Le Prosopon grec, la persona romaine, le masque de théâtre, visage parlant à la voix amplifiée . « Je suis ce que je me raconte », disait Paul Ricoeur, aujourd’hui, je suis ce que je publie sur Facebook, textes et images, un sujet moderne, « en  constante réhabilitation » (Lacan). Se reprendre est possible, et facile : les autres ne sont pas d’accord avec moi ? Je les bloque. Je ne me raccorde plus à moi-même ?

Les choses avaient pourtant commencé sérieusement, voire avec gravité. Avant d’être une conscience ( cum-scientia), ma subjectivité a dû se confesser , avec Saint Augustin. «  Je te connais,comme tu me connais ,ô mon connaisseur ! ».Les aveux de soi à soi-même s’accompagnaient de mauvaise conscience, de culpabilité, sous l’autorité du Juge Suprême. La conscience religieuse construit un sujet aliéné par sa mémoire, assujetti à la loi morale;

Le miroir du portrait ( ou de l’autoportrait ) n’est pas transparent, mais réfléchissant : il oblige à penser à soi, à se soucier de soi. Il faut arriver à Montaigne pour que l’opération devienne sereine : « Pourquoi n’est il loisible à chacun de se peindre de lui-même, comme il se peignait avec un crayon ? ». Ainsi, Montaigne fait de lui un portrait «  de la taille d’un livre, et ses Essais sont des esquisses de lui- même ».
Le sujet se fait verbe, et s’humanise spécifiquement par là : avec Descartes, la question qui suis-je ? obtient une réponse logique . Je suis une « res cogitans » , une chose pen-sante, parce que j’ai une âme qui pense en moi, indépendamment de mon corps matériel qui ressent et perçoit le monde.
De là suivront ces morales du grand siècle, rompant avec la définition pourtant si riche d‘Aristote de l’être humain comme animal parlant . Le moi est toujours haïssable, il se fustige, le miroir renvoie un mauvais reflet parce qu’il révèle précisément nos défauts cachés et nos hypocrisies ouvertes (hupokrisia, le jeu de l’acteur). Il aura fallu inventerle miroir  pour que naisse un véritable souci de soi par l’image renvoyée : je suis tel que je suis , tel que les autres me voient, et non tel que je crois être, ou tel que je voudrais être, . Le miroir est diabolique ( diavolus : le séparateur), il instaure la négation, me force à reconnaître ce que je ne suis pas, par un effet de symétrie embarrassant. Explorer son intériorité, c’est comme voyager en terre inconnue, ou étrangère, avec méfiance et prévention:
« Je fuyais autrui et me méfiais de moi; et plus je me tenais à l’écart des autres, et plus il me semblait voir clair en eux »( dit l’auteur de Je ne voulais pas être moi). Ainsi vacille le fantasme de l’authenticité : l’essence de l’homme est son existence.. mais c’est une existence imaginaire !

Avec Qui dit je en nous ?, le lecteur bouge tellement qu’il ne sait plus où il habite: «avec la fureur moïque, plus l’identité perd en stabilité, plus elle éprouve en effet le besoin de se récapituler, chaque tournant révélant une part de soi tenue dans l’ombre, laquelle viendra enrichir, mais aussi déstabliser le récit identitaire ».

Sur ce chemin chaotique et sinueux, Claude Arnaud rend visite à Martin Guerre qui vit une existence alternative, à Jean-Claude Romand qui mène tragiquement une double vie dans le monde réel. En poésie, Fernando Pessoa revendique et assume les identités multiples autorisées par l’écriture, au cinéma, Erich Von Stroheim reste un cinéaste de l’Empire d’Autriche malgré son exil volontaire aux Etats-Unis, Benjamin Wilkorminski est à la fois juif et non-juif quand il évoque le crépuscule des victimes de la Shoah depuis sa mémoire fictionnelle. Les troubles identitaires s’avèrent énigmatiques, on ne s’y retrouve plus, le doute hyperbolique n’est plus cartésien, la certitude vacille: « tout serait évidemment plus simple si nous avions choisi de naître et d’exister ; à défaut , l’on doit donner un nom à son corps, et un sens à sa vie ; ces attributs indispensables pour nous of- frir une légitimité résistent pourtant mal à une interrogation poussée ».
Avec Portraits Crachés, cette interrogation trouve sa réponse : « Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq ». Le livre se présente comme une anthologie de la littérature du portrait dans ses genres différents, ses registres et ses références mobiles et variés.
L’index des auteurs comporte 154 noms, l’index des portraits en contient 234. C’est un inventaire presque surréaliste qui fait se côtoyer la tradition ( La Bruyère, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Balzac, Flaubert, Zola), la modernité (Barthes, Céline, Eluard, Duras, Sarraute, Sollers) .
Dans cette vaste galerie se rencontrent des hommes et des femmes célèbres, des personnalités collectives ( les américains,, les domestiques, les français, les persans, les russes), des animaux (l’âne, la brebis, le cygne, les grenouilles, les guêpes, la mante religieuse, le scarabée); plus étonnant, on y trouve des types sociaux ( l’avant-gardiste, le Journaliste des médias…)
De l’autoportrait au portrait, de l’éloge à la satire, de l’intime à l’ironie, on s’amuse, on sourit et on grince. Pour l’hommage, retenons ce portrait de Beckett par Cioran dans ses Exercices d’admiration : « Pour deviner cet homme séparé qu’est Beckett il faudrait s’appesantir sur la locution « se tenir à l’écart », devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu’elle suppose de solitude et d’obstination souterraine, sur l’essence d’un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin (…) Tout véritable écrivain est un destructeur qui ajoute à l’existence, qui l’enrichit en la sapant ». Et pour sourire, tra di noi, ce portrait du Corse par Flaubert : « Rien n’est défiant, soupçonneux comme un Corse. Du plus loin qu’il vous voit, il fixe sur vous un regard de faucon, vous aborde avec précaution, et vous scrute tout entier de la tête aux pieds. Si votre air lui plaît, si vous le traitez d’égal à égal, franchement, loyalement, il sera tout à vous dès la première heure, il se battra pour vous défendre, mentira auprès des juges, et le tout sans arrière-pensée d’intérêt, mais à charge de revanche. »  Claude Arnaud nous promène dans l’éternelle comédie humaine, où les mots sont comme des faits, où le réel côtoie son double illusoire. L’espace du possible, la conscience, notre for intérieur est un forum, une agora où il y a beaucoup de monde, beaucoup de vrais gens. Qui dira jamais combien de « je » co- habitent avec nous ?
Le garçon de café sartrien joue à être garçon de café, pour qu’on ne le prenne pas pour un garçon de café, et c’est bien par cette hypocrisie qu ‘il le devient. « L’homme puise en lui-même ses matériaux, et se construit, comme une maison » ( Pirandello : Un, Personne, Cent mille). « Ayant de moins en moins de repères culturels lui permettant d’appréhender ses propres origines, notre contemporain préfère se consacrer à l’invention en continu de lui-même »( Claude Arnaud).
Ainsi naît aussi le culte de l’identité «  On veut être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire »( Jean Baudrillard, L’échange impossible). L’identité partagée est la plus pauvre parce qu’elle implique un dénominateur commun dérisoire, on en fait donc un usage naturellement vulgaire et démagogique . En réalité, la célébration de l’identité implique la singularité humaine, et d’abord du langage .

Ne pas fonctionner mécaniquement comme un écho ou un perroquet, voilà ce que devrait autoriser la faculté de parler de soi, de se dire soi-même pour un autre qui nous écoute, nous répond, et nous interroge en retour, comme il se dévoile à son tour. Il n’est pas sûr, nous avertit Claude Arnaud, que cette introspection luxueuse, bénéficiaire de l’immense richesse des mots, ne s’achève en mascarade, en échec collectif, du genre « à chacun sa vérité » au bal des menteurs occasionnels. «  On ne se baigne pas deux fois
dans le même fleuve, dans les mêmes fleuves, nous entrons et nous n’entrons pas ; nous sommes et ne sommes pas ». Héraclite l’Obscur, poète et penseur de l’unité des contraires, nous a signalé ce danger de la méconnaissance/ reconnaissance du réel : «  Ils prient leurs Dieux, mais ils ne voient pas qu’ils parlent à des statues ». Paul Valéry, écrivain, poète, et philosophe malgré lui aurait ici le mot de la fin: « Le Je, le Moi, est (engendré, provoqué ) par une sorte de secouement, de remuement d’une certaine diversité ou hétérogénéité, elle-même amenée par je ne sais quoi ; le réveil aboutit  toujours au même moi ; le Moi gagne toujours, et non pas un autre. Le Moi est l’invariant du groupe le plus étendu qui soit. Le « moi » est peut être une fiction aussi utile et aussi niable que l’éther. Il
nous sert à croire à un mouvement absolu, et cette croyance est nécessaire. » ( Cahiers, Ego Scriptor et Le moi et la personnalité ).

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Portraits Crachés ( 2017). Claude Arnaud : Qui dit je en nous?(2006)

Par  Jean-François Pietri, professeur agrégé de philosophie

 

Dans ces deux livres, Claude Arnaud écrit  sur cet insaisissable Moi, objet de vénérations et de détestations, d’attachements et détachements multiples, de réflexions et d’inspirations diverses, tant littéraires que philosophiques.
A la célèbre question «  Qui suis-je ? », Paul Valéry répondait: « Je ne suis ce que je paraîs  être que par circonstance, je suis pour n’être pas tel et tel » ( Cahiers, Ego Scriptor).
Claude Arnaud– double prénom qui fait un nom- constate que « L’écriture est un des rares métiers où l’on peut devenir beaucoup de monde en restant soi( …) L’auteur souverain de sa personne: ainsi se définirait le processus d’auto-engendrement propre à notre époque. Il devient possible de changer d’être- du moins d’y croire – en changeant de vie. »

Changer de vie : un projet raconté dans   Je ne voulais pas être moi , publié en 2016, poursuivant l’examen de conscience douloureux d’un précédent roman autobiogra-phique,  Qu’as-tu fait de tes frères ?  (2010). Ce chemin d’écriture est exploré méthodiquement : en mongol, le mot Toli désigne à la fois le miroir et le dictionnaire, les fonctions de ces deux objets sont ici activées, par le reflet et l’absence de chronologie de nos deux textes.
Leurs personnages sont les auteurs de fictions exemplaires, de Saint Augustin à Sartre, de Montaigne à Flaubert et Pessoa.de Balzac à Houellebecq.

Qui suis-je ? Le Prosopon grec, la persona romaine, le masque de théâtre, visage parlant à la voix amplifiée . « Je suis ce que je me raconte », disait Paul Ricoeur, aujourd’hui, je suis ce que je publie sur Facebook, textes et images, un sujet moderne, « en  constante réhabilitation » (Lacan). Se reprendre est possible, et facile : les autres ne sont pas d’accord avec moi ? Je les bloque. Je ne me raccorde plus à moi-même ?

Les choses avaient pourtant commencé sérieusement, voire avec gravité. Avant d’être une conscience ( cum-scientia), ma subjectivité a dû se confesser , avec Saint Augustin. «  Je te connais,comme tu me connais ,ô mon connaisseur ! ».Les aveux de soi à soi-même s’accompagnaient de mauvaise conscience, de culpabilité, sous l’autorité du Juge Suprême. La conscience religieuse construit un sujet aliéné par sa mémoire, assujetti à la loi morale;

Le miroir du portrait ( ou de l’autoportrait ) n’est pas transparent, mais réfléchissant : il oblige à penser à soi, à se soucier de soi. Il faut arriver à Montaigne pour que l’opération devienne sereine : « Pourquoi n’est il loisible à chacun de se peindre de lui-même, comme il se peignait avec un crayon ? ». Ainsi, Montaigne fait de lui un portrait «  de la taille d’un livre, et ses Essais sont des esquisses de lui- même ».
Le sujet se fait verbe, et s’humanise spécifiquement par là : avec Descartes, la question qui suis-je ? obtient une réponse logique . Je suis une « res cogitans » , une chose pen-sante, parce que j’ai une âme qui pense en moi, indépendamment de mon corps matériel qui ressent et perçoit le monde.
De là suivront ces morales du grand siècle, rompant avec la définition pourtant si riche d‘Aristote de l’être humain comme animal parlant . Le moi est toujours haïssable, il se fustige, le miroir renvoie un mauvais reflet parce qu’il révèle précisément nos défauts cachés et nos hypocrisies ouvertes (hupokrisia, le jeu de l’acteur). Il aura fallu inventerle miroir  pour que naisse un véritable souci de soi par l’image renvoyée : je suis tel que je suis , tel que les autres me voient, et non tel que je crois être, ou tel que je voudrais être, . Le miroir est diabolique ( diavolus : le séparateur), il instaure la négation, me force à reconnaître ce que je ne suis pas, par un effet de symétrie embarrassant. Explorer son intériorité, c’est comme voyager en terre inconnue, ou étrangère, avec méfiance et prévention:
« Je fuyais autrui et me méfiais de moi; et plus je me tenais à l’écart des autres, et plus il me semblait voir clair en eux »( dit l’auteur de Je ne voulais pas être moi). Ainsi vacille le fantasme de l’authenticité : l’essence de l’homme est son existence.. mais c’est une existence imaginaire !

Avec Qui dit je en nous ?, le lecteur bouge tellement qu’il ne sait plus où il habite: «avec la fureur moïque, plus l’identité perd en stabilité, plus elle éprouve en effet le besoin de se récapituler, chaque tournant révélant une part de soi tenue dans l’ombre, laquelle viendra enrichir, mais aussi déstabliser le récit identitaire ».

Sur ce chemin chaotique et sinueux, Claude Arnaud rend visite à Martin Guerre qui vit une existence alternative, à Jean-Claude Romand qui mène tragiquement une double vie dans le monde réel. En poésie, Fernando Pessoa revendique et assume les identités multiples autorisées par l’écriture, au cinéma, Erich Von Stroheim reste un cinéaste de l’Empire d’Autriche malgré son exil volontaire aux Etats-Unis, Benjamin Wilkorminski est à la fois juif et non-juif quand il évoque le crépuscule des victimes de la Shoah depuis sa mémoire fictionnelle. Les troubles identitaires s’avèrent énigmatiques, on ne s’y retrouve plus, le doute hyperbolique n’est plus cartésien, la certitude vacille: « tout serait évidemment plus simple si nous avions choisi de naître et d’exister ; à défaut , l’on doit donner un nom à son corps, et un sens à sa vie ; ces attributs indispensables pour nous of- frir une légitimité résistent pourtant mal à une interrogation poussée ».
Avec Portraits Crachés, cette interrogation trouve sa réponse : « Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq ». Le livre se présente comme une anthologie de la littérature du portrait dans ses genres différents, ses registres et ses références mobiles et variés.
L’index des auteurs comporte 154 noms, l’index des portraits en contient 234. C’est un inventaire presque surréaliste qui fait se côtoyer la tradition ( La Bruyère, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Balzac, Flaubert, Zola), la modernité (Barthes, Céline, Eluard, Duras, Sarraute, Sollers) .

Dans cette vaste galerie se rencontrent des hommes et des femmes célèbres, des personnalités collectives ( les américains,, les domestiques, les français, les persans, les russes), des animaux (l’âne, la brebis, le cygne, les grenouilles, les guêpes, la mante religieuse, le scarabée); plus étonnant, on y trouve des types sociaux ( l’avant-gardiste, le Journaliste des médias…)
De l’autoportrait au portrait, de l’éloge à la satire, de l’intime à l’ironie, on s’amuse, on sourit et on grince. Pour l’hommage, retenons ce portrait de Beckett par Cioran dans ses Exercices d’admiration : « Pour deviner cet homme séparé qu’est Beckett il faudrait s’appesantir sur la locution « se tenir à l’écart », devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu’elle suppose de solitude et d’obstination souterraine, sur l’essence d’un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin (…) Tout véritable écrivain est un destructeur qui ajoute à l’existence, qui l’enrichit en la sapant ». Et pour sourire, tra di noi, ce portrait du Corse par Flaubert : « Rien n’est défiant, soupçonneux comme un Corse. Du plus loin qu’il vous voit, il fixe sur vous un regard de faucon, vous aborde avec précaution, et vous scrute tout entier de la tête aux pieds. Si votre air lui plaît, si vous le traitez d’égal à égal, franchement, loyalement, il sera tout à vous dès la première heure, il se battra pour vous défendre, mentira auprès des juges, et le tout sans arrière-pensée d’intérêt, mais à charge de revanche. »  Claude Arnaud nous promène dans l’éternelle comédie humaine, où les mots sont comme des faits, où le réel côtoie son double illusoire. L’espace du possible, la conscience, notre for intérieur est un forum, une agora où il y a beaucoup de monde, beaucoup de vrais gens. Qui dira jamais combien de « je » co- habitent avec nous ?
Le garçon de café sartrien joue à être garçon de café, pour qu’on ne le prenne pas pour un garçon de café, et c’est bien par cette hypocrisie qu ‘il le devient. « L’homme puise en lui-même ses matériaux, et se construit, comme une maison » ( Pirandello : Un, Personne, Cent mille). « Ayant de moins en moins de repères culturels lui permettant d’appréhender ses propres origines, notre contemporain préfère se consacrer à l’invention en continu de lui-même »( Claude Arnaud).
Ainsi naît aussi le culte de l’identité «  On veut être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire »( Jean Baudrillard, L’échange impossible). L’identité partagée est la plus pauvre parce qu’elle implique un dénominateur commun dérisoire, on en fait donc un usage naturellement vulgaire et démagogique . En réalité, la célébration de l’identité implique la singularité humaine, et d’abord du langage .

Ne pas fonctionner mécaniquement comme un écho ou un perroquet, voilà ce que devrait autoriser la faculté de parler de soi, de se dire soi-même pour un autre qui nous écoute, nous répond, et nous interroge en retour, comme il se dévoile à son tour. Il n’est pas sûr, nous avertit Claude Arnaud, que cette introspection luxueuse, bénéficiaire de l’immense richesse des mots, ne s’achève en mascarade, en échec collectif, du genre « à chacun sa vérité » au bal des menteurs occasionnels. «  On ne se baigne pas deux fois
dans le même fleuve, dans les mêmes fleuves, nous entrons et nous n’entrons pas ; nous sommes et ne sommes pas ». Héraclite l’Obscur, poète et penseur de l’unité des contraires, nous a signalé ce danger de la méconnaissance/ reconnaissance du réel : «  Ils prient leurs Dieux, mais ils ne voient pas qu’ils parlent à des statues ». Paul Valéry, écrivain, poète, et philosophe malgré lui aurait ici le mot de la fin: « Le Je, le Moi, est (engendré, provoqué ) par une sorte de secouement, de remuement d’une certaine diversité ou hétérogénéité, elle-même amenée par je ne sais quoi ; le réveil aboutit  toujours au même moi ; le Moi gagne toujours, et non pas un autre. Le Moi est l’invariant du groupe le plus étendu qui soit. Le « moi » est peut être une fiction aussi utile et aussi niable que l’éther. Il
nous sert à croire à un mouvement absolu, et cette croyance est nécessaire. » ( Cahiers, Ego Scriptor et Le moi et la personnalité ).