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Rencontre avec Claude Arnaud, auteur de Portraits crachés, éd. Bouquins , samedi 14-04, mairie annexe de Ville de Petrabugno

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Ce samedi 14 avril une certaine effervescence régnait autour de la mairie annexe de Ville de Petrabugno. De nombreuses personnes se pressaient afin d’assister à une rencontre littéraire organisée par l’association bastiaise Musanostra qui accueillait le romancier et essayiste Claude Arnaud. Lauréat du prix Femina de l’essai en 2006 pour Qui dit je en nous ? l’éminent auteur s’est prêté très volontiers au jeu des questions des lecteurs présents ce jour-là.

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Michel Rossi accueille l’auteur et l’association Musanostra
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Il a tout d’abord été question de son dernier ouvrage Portraits crachés paru en décembre 2017. Cette réflexion sur l’histoire du portrait en général avait en effet de quoi fasciner le public. Claude Arnaud a montré comment l’autoportrait et plus largement le portrait ont évolué au cours de l’histoire littéraire. Il a montré comment le genre s’est développé et affirmé au cours du XVIIème siècle. Les nombreuses anecdotes qui sont venues ponctuer sa démonstration ont suscité chez les lecteurs la curiosité et l’envie d’aller plus loin dans la connaissance de la littérature. Passionné, travailleur acharné, Claude Arnaud s’est longuement expliqué sur les orientations de son œuvre et sur son goût du récit de soi.

Les-portraits-craches-de-Claude-Arnaud-du-fiel-dans-le-miel

Ont été ensuite abordés d’autres aspects de son œuvre aussi riche que variée. C’est ainsi qu’on a pu parler de l’un de ses romans Je ne voulais pas être moi (3e d’une trilogie), récit bouleversant sur la renaissance après les terribles épreuves qui peuvent briser l’existence. Avec beaucoup de pudeur, l’auteur a évoqué ses racines corses, sa famille, les drames et ce que la lecture a pu lui apporter. Les différentes questions des lecteurs posées à ce moment-là ont pu renseigner le parcours de cet écrivain qui par l’écriture et la lecture a su se renouveler et renaître de ses cendres.

Alain Franchi lisant L‘avis au lecteur des Essais de Montaigne
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Autre facette de Claude Arnaud qui est apparue par le biais d’une autre intervention : celle du biographe. Effectivement, en 2013, paraît Proust contre Cocteau dans lequel Claude Arnaud s’est intéressé à une amitié finalement assez méconnue. À travers cet ouvrage extrêmement précis, on découvre que si Proust a vu en Cocteau son jumeau et si l’admiration fut réciproque, ils ont fini malgré tout par s’éloigner et surtout pas ne plus peut-être se comprendre. Claude Arnaud explore donc cette amitié tumultueuse en ne manquant pas de rendre compte du bouillonnement intellectuel de l’époque.

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Ce que le public retiendra de cette rencontre, c’est sans nul doute la sensibilité d’un lecteur passionné qui est aussi un chroniqueur, la grande disponibilité et l’humilité d’un auteur dont les connaissances, impressionnantes, sont simplement partagées, pour le grand plaisir des uns et des autres.

Stefanu Cesari lisant un portrait, celui d’Alceste dans le Misanthrope
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La soirée s’est terminée par des dédicaces, la librairie Papi ayant accompagné l’événement, puis autour d’un buffet dînatoire offert par l’équipe de la municipalité de Ville de Petrabugno, occasion de prolonger les échanges et discussions.

À n’en pas douter un beau moment de lecture…Les prochains rendez-vous que vous donne l’équipe de Musanostra, c’est le 17 mai à Una volta pour des lectures avec Lectures du halo et éditions Eoliennes, le 30 mai à Bastia pour A festa di a lingua avec de nombreux auteurs et le 16 juin à Luri avec Alice Zeniter, finaliste du prix Goncourt, Nadia Galy et Gilles Zerlini.

Marine Simonciosi présentant Qu’as-tu fait de tes frères ? 
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Articles

Proust contre Cocteau, de Claude Arnaud Impressions de lecture

 
par Sophie Demichel-Borghetti
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Il est difficile de se regarder ; de se regarder vraiment, visage de chair dans un miroir qui me montre toujours différent, donc qui ne me montre rien. Qui me montre que je ne suis rien.
« Comment devenir soi ? (…) Proust et Cocteau furent hantés par cette question », écrit Claude Arnaud. Au-delà du récit qu’il produit ici sur l’histoire vraie de deux grands écrivains et de leurs rapports, ce texte ouvre une fenêtre, celle qui nous intéressera en ces quelques lignes : les suivre ensemble, c’est rentrer dans cette question quand elle se pose devant l’énigme de l’écriture.
Qu’es-ce que le « Je » ? C’est bien la question commune et essentielle à laquelle cherchent à répondre ces deux désirs d’écritures, qui vont se heurter au travers des hommes qui les ont portés, presqu’à leur insu. C’est cette question qu’il y a à effleurer dans ce en quoi l’écriture peut y répondre… Sinon, elle n’est rien !

Peut-on se regarder ainsi autrement qu’à travers un masque ?

Pour Claude Arnaud, ce que nous indiquent Proust et Cocteau, c’est que ce ne peut être que dans le miroir du livre, en attestant de notre vie par l’écriture. Parce que tout doit être vécu une fois pour être écrit une fois.

C’est de ce vécu/écrit que nous parle Claude Arnaud, ce vécu commun de ces deux poètes.
Et de leurs œuvres, qui seraient en réalité le miroir de ces écrivains, d’autres images d’un soi désiré.
C’est au travers seulement de cette écriture plus ou moins partagée, en écho, que peuvent « devenir soi » ces deux personnages, comme des icônes de cette si terrifiante question de l’être.

L’un et l’autre… L’un avec l’autre ou l’un «contre » l’autre ?

Marcel Proust « avait toujours quatre ans » pour sa mère, la seule qui puisse le nommer, et n’existait pas pour ce qu’il était aux yeux des autres, dont pourtant il désirait seulement l’amour pour attendre ce nom qu’il devait se donner – qu’il commencera par changer dans ses premiers écrits. Ce que l’on comprend alors, dans le récit de l’« identification » de ses désirs, c’est un manque infini…
Il était celui-là en trop dans le monde…. Un être « pas là », pas encore ; quand le rejet du monde produit l’excès et la solitude.

Jean Cocteau, comme en miroir, va incarner dans cette figuration iconique que propose Claude Arnaud, cet « être- pour -les autres », tel que Claude Arnaud le nomme. Celui-là apparemment à l’opposé de la solitude du « petit Marcel ».

Il sera dans l’image que lui renvoie les autres, une affabulation d’un être « pas tout à fait fini », qui ne peut se constituer que dans le miroir inventé, par le regard à la fois désiré et inventé d’autres, toujours autres et toujours le même – le/la même, indifféremment au bout du compte.

« Sa vérité tiendrait-elle dans l’impossible addition de tous les êtres qu’il devine en lui ? », questionne Claude Arnaud, définissant ainsi le sujet Jean Cocteau à un homme dépendant d’un univers mondain, de plus en plus, de mieux en mieux, jusqu’à s’en servir pour écrire.
Il lui fallait des images de fixation… Alors « Proust sera l’une d’elles.. »…. Juste un temps.

Peut-être parce que le « devenir » de l’auteur de la  Recherche du Temps Perdu  sera de plus en plus, de mieux en mieux, de rentrer dans la littérature comme on rentre en religion, après justement n’avoir été rien que cette image parfaite… mais toujours absente. « Si Cocteau ne peut s’identifier à Proust, c’est d’abord que Proust n’existe pas ».
Cocteau découvrira, aimera cette image, cette absence aussi, jusqu’à la renvoyer au lointain.

Leur rencontre, récit qui constitue le roman de cet essai – que nous ne détaillerons donc pas ici, laissant aux lecteurs le plaisir de la découvrir, tant elle fut cachée de l’histoire littéraire -, représente un temps de croisement, un événement fondateur de cette même histoire ; puisqu’elle a transformé la manière dont ces hommes mortels ont habité ce monde où ils ont écrit une œuvre immortelle.

Elle fut événement littéraire, parce qu’elle a mis en jeu, qu’elle qu’en fut l’issue pour les êtres humains, une confrontation qui a signifié quelque chose d’essentiel.

Ce « quelque chose », est que, quand se rencontrent deux hommes qui doivent s’aimer pour faire quelque chose d’eux-mêmes, se rencontrent deux « autrui » : Deux qui savent tout de suite que celui qui vous créera, qui vous aimera, sera toujours un regard fondateur, un juge essentiel, mais un ami fragile.

Disant de Jean Cocteau : « Il sera moderne, quoiqu’il en coûtera », l’auteur ainsi dessine, dans la séparation annoncé du destin de ces deux hommes, qu’il sera celui qui a rencontré le meilleur de ce qui était, qui a été reconnu comme pair, mais doit aller au-delà, toujours…

Permettons nous alors, comme en incise éclairante de ce qui se joue d’un peu métaphysique dans cette histoire littéraire d’évoquer ici Jean-Paul Sartre : «  C’est en vain que la réalité humaine chercherait à sortir de ce dilemme : transcender l’autre ou se laisser transcender par lui. L’essence des rapports entre consciences n’est pas le Mitsein, c’est le conflit » (E.N).

Ce philosophe, non évidemment cité, mais si implacablement présent, permet juste ici de tracer que, s’il doit y avoir rapport réel à l’autre, ce rapport fondamental est ainsi d’amour et de haine, non d’accord.
Puisque, du point de vue de cette fatalité qu’est l’impossibilité humaine de se donner une détermination propre même l’amour n’est qu’un avatar de cette volonté, de cette nécessité radicale de maîtrise ou de domination : La philosophie de Sartre est une position théorique spéculaire : c’est de faire du miroir des « soi » la fondation d’une subjectivité qui n’existe pas par nature, par destination. Parce que l’homme n’est pas, ce qu’il y a est du néant !!

Nous devons donc commencer par parler du quotidien à la fois insignifiant, et terrifiant parce qu’il nous renvoie à ce rien que nous sommes, pour pouvoir parler de l’essentiel, de ce « je » que nous pourrons peut-être devenir.

Une des dimensions frappantes du récit, a priori ancré en littérature, de Claude Arnaud, c’en est la dimension, non seulement historique, mais pourrait-on dire «  historicisante ».
Il est quand même jubilatoire, pour un lecteur, averti ou non, de retrouver une telle lecture concernant l’auteur de  Contre Sainte-Beuve , Proust signalant justement dans cet essai aussi perfide et intelligent que célèbre, la bêtise qu’il y avait à identifier l’œuvre d’un artiste et sa vie « mondaine », ou visible…« L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne » (Marcel Proust).

Cela, non seulement Claude Arnaud ne peut l’ignorer, mais il en joue à la perfection, comme dans une ultime provocation, un ultime défi à l’éblouissement que fut pour lui cette « rencontre ». Parce que cet essai n’est pas une critique littéraire, mais une histoire d’amour.

C’est cet amour impossible qui se revit dans ce récit. Pour éclairer deux œuvres… peut-être, ou pas.
Justement parce que les œuvres se dissimulent, se perdent alors dans la disparition sous toutes ses formes, la hantise de l’impuissance et de l’échec, dans « l’impossible réciprocité qui mine toute relation ». Pour ne laisser que des chefs d’œuvres comme trace de cette disparition.

Le remarquable de cette histoire, ainsi, devient le commun de ces être en recherche, qui a permis leur rencontre et les a propulsé au loin l’un de l’autre ; ce commun est la nécessité de l’écriture pour « devenir soi ». Et cette écriture, ils la prennent en partie dans cet événement de leur amour – ou quel qu’autre nom qu’on lui donne.
Et si cette rencontre devait ne dire qu’une seule chose, elle dirait cette chose essentielle sur ce qu’est écrire : C’est toujours être dans le seul rempart à la déchéance, au rejet. C’est dire que la littérature est la seule vie possible, un instant échappé à l’injustice et à la méchanceté du monde. Justement – comme pour confirmer l’intuition de Proust et la désillusion de Cocteau -, justement parce que l’on n’y retrouve plus rien du monde !

La terreur de qui sait la disparition inévitable d’un « soi » illusoire est bien ce « commun » à Proust et Cocteau : la certitude de la difficulté d’être, de la nécessité de l’Amour et du risque permanent de sa perte.

Et la question commune qui va les rapprocher, puis les mettre comme en conflit dangereux, est bien celle-ci : Qui se souviendra de ce que fut mon ami, sinon ce que j’en aurais écrit ?
Ecrire, ce n’est qu’aimer le faire pour tous ceux que l’on aime, qu’on se souvienne d’eux par soi et de soi par eux.

C’est ainsi qu’ont écrit Proust et Cocteau, ensemble ; l’un avec l’autre – donc l’un contre l’autre, comme cet « autrui » qui nous donne un nom dans son absence, parce que je ne suis que ce qu’il n’est pas et ce pourquoi je ne peux que l’aimer… pour n’obtenir rien de lui que sa disparition.

Deux hommes. L’homme fragile, usé, et le tueur glorieux… Qui est l’un, qui est l’autre ? Claude Arnaud l’identifie, l’histoire le dira.. Mais c’est sans importance, puisque leur commun dans l’écriture depuis cette recherche de soi les rend interchangeables au miroir de la vérité poétique, qui est vérité janusienne.

Ecrire, c’est toujours écrire à la place de ce vide qui vit encore en soi au bord des larmes, au bord des yeux de ceux qui savent se regarder dans ce miroir qui ne renvoie aux hommes que leur néant… et aux génies leurs œuvres immortelles !

 

Articles

Claude Arnaud : Qui dit je en nous ? ( 2006) / Portraits Crachés ( 2017)

Lecture de  Jean-François Pietri

Dans ces deux livres, Claude Arnaud écrit  sur cet insaisissable Moi, objet de vénérations et de détestations, d’attachements et détachements multiples, de réflexions et d’inspirations diverses, tant littéraires que philosophiques.
A la célèbre question «  Qui suis-je ? », Paul Valéry répondait: « Je ne suis ce que je paraîs  être que par circonstance, je suis pour n’être pas tel et tel » ( Cahiers, Ego Scriptor).
Claude Arnaud– double prénom qui fait un nom- constate que « L’écriture est un des rares métiers où l’on peut devenir beaucoup de monde en restant soi( …) L’auteur souverain de sa personne: ainsi se définirait le processus d’auto-engendrement propre à notre époque. Il devient possible de changer d’être- du moins d’y croire – en changeant de vie. »

Changer de vie : un projet raconté dans   Je ne voulais pas être moi , publié en 2016, poursuivant l’examen de conscience douloureux d’un précédent roman autobiogra-phique,  Qu’as-tu fait de tes frères ?  (2010). Ce chemin d’écriture est exploré méthodiquement : en mongol, le mot Toli désigne à la fois le miroir et le dictionnaire, les fonctions de ces deux objets sont ici activées, par le reflet et l’absence de chronologie de nos deux textes.
Leurs personnages sont les auteurs de fictions exemplaires, de Saint Augustin à Sartre, de Montaigne à Flaubert et Pessoa.de Balzac à Houellebecq.

Qui suis-je ? Le Prosopon grec, la persona romaine, le masque de théâtre, visage parlant à la voix amplifiée . « Je suis ce que je me raconte », disait Paul Ricoeur, aujourd’hui, je suis ce que je publie sur Facebook, textes et images, un sujet moderne, « en  constante réhabilitation » (Lacan). Se reprendre est possible, et facile : les autres ne sont pas d’accord avec moi ? Je les bloque. Je ne me raccorde plus à moi-même ?

Les choses avaient pourtant commencé sérieusement, voire avec gravité. Avant d’être une conscience ( cum-scientia), ma subjectivité a dû se confesser , avec Saint Augustin. «  Je te connais,comme tu me connais ,ô mon connaisseur ! ».Les aveux de soi à soi-même s’accompagnaient de mauvaise conscience, de culpabilité, sous l’autorité du Juge Suprême. La conscience religieuse construit un sujet aliéné par sa mémoire, assujetti à la loi morale;

Le miroir du portrait ( ou de l’autoportrait ) n’est pas transparent, mais réfléchissant : il oblige à penser à soi, à se soucier de soi. Il faut arriver à Montaigne pour que l’opération devienne sereine : « Pourquoi n’est il loisible à chacun de se peindre de lui-même, comme il se peignait avec un crayon ? ». Ainsi, Montaigne fait de lui un portrait «  de la taille d’un livre, et ses Essais sont des esquisses de lui- même ».
Le sujet se fait verbe, et s’humanise spécifiquement par là : avec Descartes, la question qui suis-je ? obtient une réponse logique . Je suis une « res cogitans » , une chose pen-sante, parce que j’ai une âme qui pense en moi, indépendamment de mon corps matériel qui ressent et perçoit le monde.
De là suivront ces morales du grand siècle, rompant avec la définition pourtant si riche d‘Aristote de l’être humain comme animal parlant . Le moi est toujours haïssable, il se fustige, le miroir renvoie un mauvais reflet parce qu’il révèle précisément nos défauts cachés et nos hypocrisies ouvertes (hupokrisia, le jeu de l’acteur). Il aura fallu inventerle miroir  pour que naisse un véritable souci de soi par l’image renvoyée : je suis tel que je suis , tel que les autres me voient, et non tel que je crois être, ou tel que je voudrais être, . Le miroir est diabolique ( diavolus : le séparateur), il instaure la négation, me force à reconnaître ce que je ne suis pas, par un effet de symétrie embarrassant. Explorer son intériorité, c’est comme voyager en terre inconnue, ou étrangère, avec méfiance et prévention:
« Je fuyais autrui et me méfiais de moi; et plus je me tenais à l’écart des autres, et plus il me semblait voir clair en eux »( dit l’auteur de Je ne voulais pas être moi). Ainsi vacille le fantasme de l’authenticité : l’essence de l’homme est son existence.. mais c’est une existence imaginaire !

Avec Qui dit je en nous ?, le lecteur bouge tellement qu’il ne sait plus où il habite: «avec la fureur moïque, plus l’identité perd en stabilité, plus elle éprouve en effet le besoin de se récapituler, chaque tournant révélant une part de soi tenue dans l’ombre, laquelle viendra enrichir, mais aussi déstabliser le récit identitaire ».

Sur ce chemin chaotique et sinueux, Claude Arnaud rend visite à Martin Guerre qui vit une existence alternative, à Jean-Claude Romand qui mène tragiquement une double vie dans le monde réel. En poésie, Fernando Pessoa revendique et assume les identités multiples autorisées par l’écriture, au cinéma, Erich Von Stroheim reste un cinéaste de l’Empire d’Autriche malgré son exil volontaire aux Etats-Unis, Benjamin Wilkorminski est à la fois juif et non-juif quand il évoque le crépuscule des victimes de la Shoah depuis sa mémoire fictionnelle. Les troubles identitaires s’avèrent énigmatiques, on ne s’y retrouve plus, le doute hyperbolique n’est plus cartésien, la certitude vacille: « tout serait évidemment plus simple si nous avions choisi de naître et d’exister ; à défaut , l’on doit donner un nom à son corps, et un sens à sa vie ; ces attributs indispensables pour nous of- frir une légitimité résistent pourtant mal à une interrogation poussée ».
Avec Portraits Crachés, cette interrogation trouve sa réponse : « Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq ». Le livre se présente comme une anthologie de la littérature du portrait dans ses genres différents, ses registres et ses références mobiles et variés.
L’index des auteurs comporte 154 noms, l’index des portraits en contient 234. C’est un inventaire presque surréaliste qui fait se côtoyer la tradition ( La Bruyère, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Balzac, Flaubert, Zola), la modernité (Barthes, Céline, Eluard, Duras, Sarraute, Sollers) .
Dans cette vaste galerie se rencontrent des hommes et des femmes célèbres, des personnalités collectives ( les américains,, les domestiques, les français, les persans, les russes), des animaux (l’âne, la brebis, le cygne, les grenouilles, les guêpes, la mante religieuse, le scarabée); plus étonnant, on y trouve des types sociaux ( l’avant-gardiste, le Journaliste des médias…)
De l’autoportrait au portrait, de l’éloge à la satire, de l’intime à l’ironie, on s’amuse, on sourit et on grince. Pour l’hommage, retenons ce portrait de Beckett par Cioran dans ses Exercices d’admiration : « Pour deviner cet homme séparé qu’est Beckett il faudrait s’appesantir sur la locution « se tenir à l’écart », devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu’elle suppose de solitude et d’obstination souterraine, sur l’essence d’un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin (…) Tout véritable écrivain est un destructeur qui ajoute à l’existence, qui l’enrichit en la sapant ». Et pour sourire, tra di noi, ce portrait du Corse par Flaubert : « Rien n’est défiant, soupçonneux comme un Corse. Du plus loin qu’il vous voit, il fixe sur vous un regard de faucon, vous aborde avec précaution, et vous scrute tout entier de la tête aux pieds. Si votre air lui plaît, si vous le traitez d’égal à égal, franchement, loyalement, il sera tout à vous dès la première heure, il se battra pour vous défendre, mentira auprès des juges, et le tout sans arrière-pensée d’intérêt, mais à charge de revanche. »  Claude Arnaud nous promène dans l’éternelle comédie humaine, où les mots sont comme des faits, où le réel côtoie son double illusoire. L’espace du possible, la conscience, notre for intérieur est un forum, une agora où il y a beaucoup de monde, beaucoup de vrais gens. Qui dira jamais combien de « je » co- habitent avec nous ?
Le garçon de café sartrien joue à être garçon de café, pour qu’on ne le prenne pas pour un garçon de café, et c’est bien par cette hypocrisie qu ‘il le devient. « L’homme puise en lui-même ses matériaux, et se construit, comme une maison » ( Pirandello : Un, Personne, Cent mille). « Ayant de moins en moins de repères culturels lui permettant d’appréhender ses propres origines, notre contemporain préfère se consacrer à l’invention en continu de lui-même »( Claude Arnaud).
Ainsi naît aussi le culte de l’identité «  On veut être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire »( Jean Baudrillard, L’échange impossible). L’identité partagée est la plus pauvre parce qu’elle implique un dénominateur commun dérisoire, on en fait donc un usage naturellement vulgaire et démagogique . En réalité, la célébration de l’identité implique la singularité humaine, et d’abord du langage .

Ne pas fonctionner mécaniquement comme un écho ou un perroquet, voilà ce que devrait autoriser la faculté de parler de soi, de se dire soi-même pour un autre qui nous écoute, nous répond, et nous interroge en retour, comme il se dévoile à son tour. Il n’est pas sûr, nous avertit Claude Arnaud, que cette introspection luxueuse, bénéficiaire de l’immense richesse des mots, ne s’achève en mascarade, en échec collectif, du genre « à chacun sa vérité » au bal des menteurs occasionnels. «  On ne se baigne pas deux fois
dans le même fleuve, dans les mêmes fleuves, nous entrons et nous n’entrons pas ; nous sommes et ne sommes pas ». Héraclite l’Obscur, poète et penseur de l’unité des contraires, nous a signalé ce danger de la méconnaissance/ reconnaissance du réel : «  Ils prient leurs Dieux, mais ils ne voient pas qu’ils parlent à des statues ». Paul Valéry, écrivain, poète, et philosophe malgré lui aurait ici le mot de la fin: « Le Je, le Moi, est (engendré, provoqué ) par une sorte de secouement, de remuement d’une certaine diversité ou hétérogénéité, elle-même amenée par je ne sais quoi ; le réveil aboutit  toujours au même moi ; le Moi gagne toujours, et non pas un autre. Le Moi est l’invariant du groupe le plus étendu qui soit. Le « moi » est peut être une fiction aussi utile et aussi niable que l’éther. Il
nous sert à croire à un mouvement absolu, et cette croyance est nécessaire. » ( Cahiers, Ego Scriptor et Le moi et la personnalité ).

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Claude Arnaud : Qui dit je en nous ? ( 2006) / Portraits Crachés ( 2017)

Lecture de  Jean-François Pietri

Dans ces deux livres, Claude Arnaud écrit  sur cet insaisissable Moi, objet de vénérations et de détestations, d’attachements et détachements multiples, de réflexions et d’inspirations diverses, tant littéraires que philosophiques.
A la célèbre question «  Qui suis-je ? », Paul Valéry répondait: « Je ne suis ce que je paraîs  être que par circonstance, je suis pour n’être pas tel et tel » ( Cahiers, Ego Scriptor).
Claude Arnaud– double prénom qui fait un nom- constate que « L’écriture est un des rares métiers où l’on peut devenir beaucoup de monde en restant soi( …) L’auteur souverain de sa personne: ainsi se définirait le processus d’auto-engendrement propre à notre époque. Il devient possible de changer d’être- du moins d’y croire – en changeant de vie. »

Changer de vie : un projet raconté dans   Je ne voulais pas être moi , publié en 2016, poursuivant l’examen de conscience douloureux d’un précédent roman autobiogra-phique,  Qu’as-tu fait de tes frères ?  (2010). Ce chemin d’écriture est exploré méthodiquement : en mongol, le mot Toli désigne à la fois le miroir et le dictionnaire, les fonctions de ces deux objets sont ici activées, par le reflet et l’absence de chronologie de nos deux textes.
Leurs personnages sont les auteurs de fictions exemplaires, de Saint Augustin à Sartre, de Montaigne à Flaubert et Pessoa.de Balzac à Houellebecq.

Qui suis-je ? Le Prosopon grec, la persona romaine, le masque de théâtre, visage parlant à la voix amplifiée . « Je suis ce que je me raconte », disait Paul Ricoeur, aujourd’hui, je suis ce que je publie sur Facebook, textes et images, un sujet moderne, « en  constante réhabilitation » (Lacan). Se reprendre est possible, et facile : les autres ne sont pas d’accord avec moi ? Je les bloque. Je ne me raccorde plus à moi-même ?

Les choses avaient pourtant commencé sérieusement, voire avec gravité. Avant d’être une conscience ( cum-scientia), ma subjectivité a dû se confesser , avec Saint Augustin. «  Je te connais,comme tu me connais ,ô mon connaisseur ! ».Les aveux de soi à soi-même s’accompagnaient de mauvaise conscience, de culpabilité, sous l’autorité du Juge Suprême. La conscience religieuse construit un sujet aliéné par sa mémoire, assujetti à la loi morale;

Le miroir du portrait ( ou de l’autoportrait ) n’est pas transparent, mais réfléchissant : il oblige à penser à soi, à se soucier de soi. Il faut arriver à Montaigne pour que l’opération devienne sereine : « Pourquoi n’est il loisible à chacun de se peindre de lui-même, comme il se peignait avec un crayon ? ». Ainsi, Montaigne fait de lui un portrait «  de la taille d’un livre, et ses Essais sont des esquisses de lui- même ».
Le sujet se fait verbe, et s’humanise spécifiquement par là : avec Descartes, la question qui suis-je ? obtient une réponse logique . Je suis une « res cogitans » , une chose pen-sante, parce que j’ai une âme qui pense en moi, indépendamment de mon corps matériel qui ressent et perçoit le monde.
De là suivront ces morales du grand siècle, rompant avec la définition pourtant si riche d‘Aristote de l’être humain comme animal parlant . Le moi est toujours haïssable, il se fustige, le miroir renvoie un mauvais reflet parce qu’il révèle précisément nos défauts cachés et nos hypocrisies ouvertes (hupokrisia, le jeu de l’acteur). Il aura fallu inventerle miroir  pour que naisse un véritable souci de soi par l’image renvoyée : je suis tel que je suis , tel que les autres me voient, et non tel que je crois être, ou tel que je voudrais être, . Le miroir est diabolique ( diavolus : le séparateur), il instaure la négation, me force à reconnaître ce que je ne suis pas, par un effet de symétrie embarrassant. Explorer son intériorité, c’est comme voyager en terre inconnue, ou étrangère, avec méfiance et prévention:
« Je fuyais autrui et me méfiais de moi; et plus je me tenais à l’écart des autres, et plus il me semblait voir clair en eux »( dit l’auteur de Je ne voulais pas être moi). Ainsi vacille le fantasme de l’authenticité : l’essence de l’homme est son existence.. mais c’est une existence imaginaire !

Avec Qui dit je en nous ?, le lecteur bouge tellement qu’il ne sait plus où il habite: «avec la fureur moïque, plus l’identité perd en stabilité, plus elle éprouve en effet le besoin de se récapituler, chaque tournant révélant une part de soi tenue dans l’ombre, laquelle viendra enrichir, mais aussi déstabliser le récit identitaire ».

Sur ce chemin chaotique et sinueux, Claude Arnaud rend visite à Martin Guerre qui vit une existence alternative, à Jean-Claude Romand qui mène tragiquement une double vie dans le monde réel. En poésie, Fernando Pessoa revendique et assume les identités multiples autorisées par l’écriture, au cinéma, Erich Von Stroheim reste un cinéaste de l’Empire d’Autriche malgré son exil volontaire aux Etats-Unis, Benjamin Wilkorminski est à la fois juif et non-juif quand il évoque le crépuscule des victimes de la Shoah depuis sa mémoire fictionnelle. Les troubles identitaires s’avèrent énigmatiques, on ne s’y retrouve plus, le doute hyperbolique n’est plus cartésien, la certitude vacille: « tout serait évidemment plus simple si nous avions choisi de naître et d’exister ; à défaut , l’on doit donner un nom à son corps, et un sens à sa vie ; ces attributs indispensables pour nous of- frir une légitimité résistent pourtant mal à une interrogation poussée ».
Avec Portraits Crachés, cette interrogation trouve sa réponse : « Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq ». Le livre se présente comme une anthologie de la littérature du portrait dans ses genres différents, ses registres et ses références mobiles et variés.
L’index des auteurs comporte 154 noms, l’index des portraits en contient 234. C’est un inventaire presque surréaliste qui fait se côtoyer la tradition ( La Bruyère, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Balzac, Flaubert, Zola), la modernité (Barthes, Céline, Eluard, Duras, Sarraute, Sollers) .
Dans cette vaste galerie se rencontrent des hommes et des femmes célèbres, des personnalités collectives ( les américains,, les domestiques, les français, les persans, les russes), des animaux (l’âne, la brebis, le cygne, les grenouilles, les guêpes, la mante religieuse, le scarabée); plus étonnant, on y trouve des types sociaux ( l’avant-gardiste, le Journaliste des médias…)
De l’autoportrait au portrait, de l’éloge à la satire, de l’intime à l’ironie, on s’amuse, on sourit et on grince. Pour l’hommage, retenons ce portrait de Beckett par Cioran dans ses Exercices d’admiration : « Pour deviner cet homme séparé qu’est Beckett il faudrait s’appesantir sur la locution « se tenir à l’écart », devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu’elle suppose de solitude et d’obstination souterraine, sur l’essence d’un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin (…) Tout véritable écrivain est un destructeur qui ajoute à l’existence, qui l’enrichit en la sapant ». Et pour sourire, tra di noi, ce portrait du Corse par Flaubert : « Rien n’est défiant, soupçonneux comme un Corse. Du plus loin qu’il vous voit, il fixe sur vous un regard de faucon, vous aborde avec précaution, et vous scrute tout entier de la tête aux pieds. Si votre air lui plaît, si vous le traitez d’égal à égal, franchement, loyalement, il sera tout à vous dès la première heure, il se battra pour vous défendre, mentira auprès des juges, et le tout sans arrière-pensée d’intérêt, mais à charge de revanche. »  Claude Arnaud nous promène dans l’éternelle comédie humaine, où les mots sont comme des faits, où le réel côtoie son double illusoire. L’espace du possible, la conscience, notre for intérieur est un forum, une agora où il y a beaucoup de monde, beaucoup de vrais gens. Qui dira jamais combien de « je » co- habitent avec nous ?
Le garçon de café sartrien joue à être garçon de café, pour qu’on ne le prenne pas pour un garçon de café, et c’est bien par cette hypocrisie qu ‘il le devient. « L’homme puise en lui-même ses matériaux, et se construit, comme une maison » ( Pirandello : Un, Personne, Cent mille). « Ayant de moins en moins de repères culturels lui permettant d’appréhender ses propres origines, notre contemporain préfère se consacrer à l’invention en continu de lui-même »( Claude Arnaud).
Ainsi naît aussi le culte de l’identité «  On veut être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire »( Jean Baudrillard, L’échange impossible). L’identité partagée est la plus pauvre parce qu’elle implique un dénominateur commun dérisoire, on en fait donc un usage naturellement vulgaire et démagogique . En réalité, la célébration de l’identité implique la singularité humaine, et d’abord du langage .

Ne pas fonctionner mécaniquement comme un écho ou un perroquet, voilà ce que devrait autoriser la faculté de parler de soi, de se dire soi-même pour un autre qui nous écoute, nous répond, et nous interroge en retour, comme il se dévoile à son tour. Il n’est pas sûr, nous avertit Claude Arnaud, que cette introspection luxueuse, bénéficiaire de l’immense richesse des mots, ne s’achève en mascarade, en échec collectif, du genre « à chacun sa vérité » au bal des menteurs occasionnels. «  On ne se baigne pas deux fois
dans le même fleuve, dans les mêmes fleuves, nous entrons et nous n’entrons pas ; nous sommes et ne sommes pas ». Héraclite l’Obscur, poète et penseur de l’unité des contraires, nous a signalé ce danger de la méconnaissance/ reconnaissance du réel : «  Ils prient leurs Dieux, mais ils ne voient pas qu’ils parlent à des statues ». Paul Valéry, écrivain, poète, et philosophe malgré lui aurait ici le mot de la fin: « Le Je, le Moi, est (engendré, provoqué ) par une sorte de secouement, de remuement d’une certaine diversité ou hétérogénéité, elle-même amenée par je ne sais quoi ; le réveil aboutit  toujours au même moi ; le Moi gagne toujours, et non pas un autre. Le Moi est l’invariant du groupe le plus étendu qui soit. Le « moi » est peut être une fiction aussi utile et aussi niable que l’éther. Il
nous sert à croire à un mouvement absolu, et cette croyance est nécessaire. » ( Cahiers, Ego Scriptor et Le moi et la personnalité ).