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La valise

Une création de Francis Beretti

La grande valise marron de carton, aux coins renforcés, bosselée, est presque bouclée. Petru s’affaire. Son visage hâlé est tendu. Ses mains aux doigts carrés, crevassés par les éclats de granit et le frottement du métal, puissantes, tâtonnent maladroitement dans le fouillis de ses affaires. Zia Maria, sa mère, se tient auprès de lui, figée et muette, silhouette noire et attentive, masque brun buriné par les intempéries et les travaux, vieilli prématurément. Une ampoule nue et terne baigne la pièce enfumée d’une lueur jaune sale. Sur la cheminée noircie et fissurée, deux douilles d’obus gauchement peintes flanquent un cadre naïf où s’estompent, dans des teintes sépia, deux visages flous et sévères.

Zi Antonu, le père, accablé de la fatigue du jour et d’un chagrin dont il redoute la manifestation, s’est retiré. A la recherche d’une courroie, Petru descend dans la cave. Une bouffée de terre humide, de son, de salaisons et de vin. Son cœur se serre quand le faisceau de sa lampe se pose sur les masse à débiter, les coins, les massettes, les ciseaux et les broches, ses outils délaissés, dont le métal ébréché porte encore des marques poudreuses, et le bois lisse les taches grises de sa sueur.

La nuit est longue, agitée de visions incohérentes et pénibles. Des marteaux démesurés s’abattent sans relâche sur des blocs, des regards durs le prennent en faute, et de vastes espaces boisés, rocailleux et inhabités le retiennent par enchantement. Un réveil fébrile. La brume légère du matin s’est dissipée. Le village minéral impose sa présence massive. Dans le ciel limpide, les châtaigners étalent leur splendeur rousse.

Dans la banlieue de la grande ville, Petru a trouvé un emploi stable, la sécurité sociale et un mandat mensuel, qu’il pleuve ou qu’il neige. Un studio, une chambre biscornue avec un réduit minuscule en guise de cuisine. Une seule fenêtre étroite s’ouvre sur un pan de mur brunâtre, aveugle, vertigineux. Une rue de béton, de grisaille et de néon, dont le nom dérisoire évoque le printemps.

Il travaille sous terre, dans les boulons et les rouages, à scier et ajuster des barres métalliques, à marteler des tôles, dans un fracas sans fin. Les jours s’enchaînent. Il assiste parfois, sans passion, à un bal de quartier, il fait une belote. Ses amis sont rares. Jean-Batti, à la tignasse frisée de Harpo Marx, l’amuse et l’attendrit, par ses deux visages. Le titi gouailleur et bon enfant qui jongle avec l’argot des faubourgs, et le paysan du Sud qui parle sans accent la langue maternelle, pieusement entretenue par la communauté de ses frères. L’ambiance fervente et austère des réunions syndicales l’ennuie. Il se sent différent aussi de ses camarades immigrés au teint cuivré. Il leur ressemble pourtant, du moins aux yeux des policiers qui l’ont raflé au cours d’une ratonnade.

De jour, quand il a le loisir de penser, et de nuit, quand il lui reste assez de force pour rêver, Petru s’absente de la cité empuantie par les vapeurs d’essence, grondante et agressive. Il retrouve la source enfouie dans la mousse où scintillent des paillettes d’or, la pénétrante odeur des immortelles sur les coteaux où s’accrochent la bruyère, les longues courses dans les sentiers escarpés, sous les pins au bruissement ponctué par le toc-toc des piverts têtus, l’affût sous les chênes verts des crêtes, et la seconde de joie intense quand la palombe foudroyée par les plombs explose dans un soleil blanc.

Un dimanche après-midi, il va rencontrer des compatriotes dans une commune qui n’a de bois que le nom. Brocciu, prisuttu et figatelli arrosés de vin de la plaine orientale. Les disques chantent des amours impossibles, le farniente des plages dorées, la complainte des campanili vides, des moulins décrépits et des foyers éteints, le lamento de l’exilé aux cheveux blancs qui se recueille sur les tombes ancestrales. Un sexagénaire qui n’a pas eu le cœur de revoir l’île depuis trente ans, pleure sa jeunesse et sa médiocrité. Confiné dans cette pièce, avec pour seule échappée ne courette de ciment, des murs crasseux et un coin de ciel plombé, qui volent le crépuscule, Petru est mal à l’aise.

Dans sa chambre,  il s’est surpris à fixer la valise qui lui sert de garde-robe. Les pleurnichards d’amicales l’irritent. Il ne voit que deux moyens de guérir le mal du pays. S’intégrer, c’est-à-dire se fondre, se confondre, enfin, disparaître. Ou bien retourner, mais à temps. Il a trop souvent observé sur des quais déserts, des parents trop vieux attendant, tout espoir éteint, les caisses zinguées de ceux qu’un appel instinctif, une dernière volonté, a fait échouer à jamais sur le rivage natal. Il ne comprend pas le sens du vacarme des bombes, dont le bruit lui parvient, feutré. Sa nature profonde et la longue pratique de son premier métier, le seul auquel il tienne vraiment, le portant à construire.

Petru est rentré chez lui, pour un mois. Il n’est pas dupe de l’agitation qui règne, du rite éphémère des retrouvailles estivales. Les trois petits cafés qui, au fil des ans, ont fermé leurs portes, ne sont pas prêts d’être ranimés, il le sait. Il ne connaîtra plus le flamboiement des fours à pain, des bavardages sur les marches lisses de la fontaine découpée dans le talus rocheux à l’ombre maigre d’un houx, les chuchotements complices des promenades nocturnes sur la route. Mais il est sensible au changement. Des étrangers s’installent sur cette terre que ses propres fils désertaient. Les jeunes sont moins pressés de partir. Cà et là, de nouveaux chantiers s’ouvrent et les architectes dédaignent le parpaing. Le prix de la canna  dont on peut tirer une soixantaine de moellons, atteint ders sommes que Petru n’aurait même pas pu imaginer. Les artisans sont maintenant recherchés et pourtant son père, sur qui pèsent les années, est le dernier tailleur de pierres de la région. Bientôt, plus personnes ne sera là pour assurer la relève. 

La veille de son départ, Petru étonne et inquiète son entourage par son silence et son recueillement.

A la tombée du jour, en rentrant des champs, Zi Antonu, intrigué par un filet de fumée bleue qui s’étire près de la maison, s’approche et s’arrête, de stupeur. Sur l’aire de terre battue au pied d’un châtaigner, des pommes de pin et des brindilles sèches de bruyère crépitent gaiement. Une petite flamme se reflète dans les yeux de Petru.

 Assis sur le seuil, fasciné par le feu, il regarde brûler la valise.   

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La fuite Paul-Bernard Moracchini Ed. Buchet Chastel 2017

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Au début on pense à une fiction critique de la société moderne, de l’hypocrisie, du commerce omniprésent, de la perte de franchise ! On est dans un train et on se laisse emporter avec un bonhomme pas très sympathique, qui s’amuse à montrer aux autres le fond de sa pensée par un regard analysé dont il joue et son manque d’empathie à leur égard. Le train poursuit sa course, vers où ? On quitte la ville, la civilisation. Pour longtemps dirait-on ; d’ailleurs le personnage a jeté ses boutons de manchettes par la fenêtre du wagon, ce qui semble être la délivrance du  dernier signe d’entrave sociale et de compromis.

Il a préparé sa sortie de la civilisation : il sait de quoi il va matériellement avoir besoin pour survivre seul en forêt, il est organisé , fait ses emplettes ! Au début on songe à un hommage à la nature maternelle, généreuse. Les lieux évoqués ressemblent à la montagne corse mais cela pourrait se passer ailleurs. Il y a quand même l’évocation du sanglier et le fait qu’il appelle son chien, trouvé blessé, Lione…Bien vite c’est la dureté de la vie naturelle  qui apparaît, avec par contraste les limites de la force du narrateur, de son endurance physique et psychologique , traduites par des passages en italiques, qu’on retient. Tout semble se corrompre un peu – ou beaucoup (ah l’horrible moment du lièvre !) – dans ce texte , que ce soit du fait des hommes en ville ou du temps, de la chaleur, de la maladie, du corps et de l’esprit : on tousse beaucoup, le fiel remonte en crachats, on a la fièvre, on s’épuise vite, on divague.

Le bonheur est-il simplement accessible ? Le personnage narrateur plonge en lui-même pour palier son inadaptation : il résiste, construit, ordonne sans relâche mais c’est l’homme du ressentiment et il est possédé. Ses démons l’habitent, le persécutent, davantage encore puisqu’il est seul. La force de la forêt est aussi sa faiblesse. Drôle de fuite !

Un roman à lire : moins de 200 pages, un rythme qui vous séduira, de très beaux passages, entre horreur et admiration. Ce n’est pas une lecture de tout repos. Dans sa tête rêve et réalité s’entrelacent et après la lecture, l’impression de mystère est forte. Qu’est-ce qu’un homme ?

Marie-France Bereni Canazzi

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De ce que les hommes bâtissent et de ce qu’ils habitent

Kévin Petroni s’intéresse dans cette chronique à La Pensée paysagère, le dernier essai d’Augustin Berque publié aux éditions Éoliennes.

Dans Bâtir habiter penser, conférence que Martin Heidegger prononça à Darmstadt en 1951 et qu’il intégra ensuite à ses Essais et conférences publiés aux éditions Gallimard, le philosophe allemand tenta de répondre à ce que l’on appelait déjà dans les années 1960 « une crise du logement », une crise prenant en compte l’incapacité des architectes à construire, c’est-à-dire à bâtir des lieux, que les hommes habitent. Toute la difficulté de cette crise résidait dans cette inadéquation entre le bâtir et l’habiter, rupture moderne, puisque le bâtir (Bauen) renvoyait de manière étymologique à l’une des constituantes de l’habiter. C’est le cas si l’on considère avec Heidegger que l’habiter désigne la manière dont les hommes, à savoir les mortels, sont sur terre (P. 175). Pour illustrer ce propos, l’on songera à ces tours de trente étages que l’on conçoit, mais dans lesquelles personne ne se sent à sa place, dans lesquelles on se sent délogé, étranger à sa propre demeure.
Comment les hommes habitent
Reste à résumer comment ces mêmes mortels habitent selon Heidegger. Ils y parviennent soit en soignant ce qui croît, soit en construisant des choses (Ibid). Bien sûr, l’un ne tient pas sans l’autre : si je construis un bâtiment, je dois le faire en respectant ce qui croît. Pour l’écrire autrement, je dois prendre en compte le monde qui m’est donné ; mais je dois aussi construire ce bâtiment afin de transformer ce même don et créer les conditions d’un séjour digne sur la terre. Ce séjour renvoie alors l’homme à sa responsabilité qui est de sauver la terre, la terre prise comme ce qui se trouve sous le ciel, sous le divin, celle qui porte avec elle et les hommes et le ciel et le sacré vers une unité originelle (P.176). Le verbe latin colere faisait d’ailleurs de l’homme celui qui cueille la terre, celle qui fleurit et fructifie ; mais il désignait aussi le culte, celui que l’on doit aux dieux, ces mêmes dieux qui apportent aux mortels l’abondance et la famine. Dès lors, sauver la terre tient à ménager ces quatre points, signifie mettre à l’abri ce qui compose l’unité (le Quadriparti) ; et cela ne peut se faire qu’à travers les choses, qu’à travers une pensée qui prenne en compte, qui organise, restitue, intègre dans les choses l’habiter en se référant toujours au même constat : […] que les mortels protègent et soignent les choses qui croissent [colere] et qu’ils édifient spécialement celles qui ne croissent pas [aedificare] » (P.179). Toujours selon Heidegger, c’est en croyant se rendre maître de la terre, c’est en se prenant pour des démiurges, que les hommes ont fini par perdre le lien aux choses et mettre en danger le milieu qu’ils avaient envisagé. Pour le philosophe allemand, l’ontologie de l’habiter consiste donc à mettre fin au déracinement, il s’agit d’enraciner l’homme au plus près de sa demeure, au plus près de l’Être, par un retour à celui-ci.
L’on utilise le terme de milieu, car celui-ci ouvre le débat que l’auteur de La Pensée paysagère, Augustin Berque, souhaite entamer avec Heidegger. En effet, l’on désigne par milieu, ou encore par écoumène, le monde humain, celui que l’homme fabrique en tant que formateur de monde et qui dépend à la fois de la biosphère et de la Terre, la physique, sans laquelle il n’y a ni vivant ni homme (P. 86). L’homme se trouve toujours dans un milieu, entre ce qu’il crée pour fonder son monde, le symbolique donc, l’ensemble des signes qui composent l’espace social, et ce qui lui est donné, ce même donné qui ne cesse, en fonction des vents, des séismes, des tempêtes, de changer et de mettre en péril sa création. Aussi, les hommes agissent sur l’évolution des espèces, sur leur extinction ou la naissance d’autres vies de telle sorte que sa vie elle-même se trouve transformée par le vivant. L’homme devient donc ce corps médial si particulier où le corps social, le symbolique et le technique, croise l’écosystème, ce mélange de vivant et de physique qui fonde le lieu de notre vie.
L’on comprend donc comment la mésologie, si précieuse à Augustin Berque, tente elle aussi de répondre à cette question fondamentale de la crise de l’habiter humain, qui demeure avant tout une crise de l’agir humain ; car dans cette transformation des modes de vie, dans cet épuisement de la maison que l’on habite, la Terre il s’entend, ce qui est appelé à comparaître sous nos yeux, c’est la capacité de l’homme à fonder des choses, à organiser son mundus sans que celui-ci ne mette en péril l’ensemble du vivant. L’on note aussi combien cette pensée du monde est héritière de celle du philosophe allemand puisque Berque définit le monde comme « un milieu de vie où s’allient la terre et le ciel, et qui [est] ressenti comme à la fois vrai, bon et beau » (P.83). Le Quadriparti n’est pas si étranger à cela… Si l’auteur tente de défendre cette conception, il le fait pour lutter contre ce qu’il nomme le métabasisme, soit une « forclusion de ce fondement qu’est la Terre » (P.82) par le déterminisme (la nature domine la culture) et l’autonomie de la culture (elle domine la nature). Ces deux notions renvoient en vérité à deux scenarii : le premier écologique ; le second économique. L’écologie est déterministe puisqu’elle croit en une narration catastrophe d’un monde courant à sa perte sans que l’on puisse rien faire pour l’éviter ; l’économique traduit l’autre vision, celle d’un monde que l’on peut épuiser pour les besoins de l’homme sans que cela n’entraîne une perte irréparable des ressources naturelles. En réalité, les deux discours sont corrélés : ce n’est que la consommation, au sens de la consomption du monde, qui entraîne l’idée d’une catastrophe à venir. En arrachant l’homme à son monde, on l’arrache aussi à sa capacité de ressentir l’espace, de comprendre la terre qu’il aménage par son travail et par sa perception du lieu ; on le tient éloigné des signes lui permettant d’apprivoiser son environnement sans pour autant le défigurer.
La pensée paysagère
On pourrait considérer la pensée paysagère comme la recherche d’une solution à cette crise de l’habitation que l’on évoquait plus haut. Cette réponse se présente sous la forme d’un cheminement, un cheminement dans les oeuvres des anciens, celles d’Augustin, de Virgile ou de Pétrarque, celles d’un poète chinois, poète de la terre comme Tao Yuanming, un cheminement paradoxal puisqu’il s’agit de rencontrer un objet, le paysage, en lisant les textes des auteurs qui ignorent tout du paysage en tant que tel. En effet, il faudra attendre le XVIe siècle, et les artistes flamands pour que ce terme surgisse dans la langue et décrive « cette étendue de pays que l’oeil peut embrasser dans son ensemble » (CNRTL). Le paysage n’est donc pas encore pensé et pourtant il est déjà contenu dans ces textes si l’on croit les critères définitionnels fournis par Augustin Berque :

1. Une littérature (orale ou écrite) chantant la beauté des lieux ; ce qui comprend (1bis) la toponymie […] ; 2. des jardins d’agrément ; 3. une architecture aménagée pour jouir d’une belle vue ; 4. des peintures représentant l’environnement ; 5. un ou des mots pour dire « paysage » ; 6. une réflexion explicite sur le paysage. (P.50)

Lorsqu’on lit cette citation, ce que l’on remarque néanmoins, c’est que le paysage se trouve théorisé, c’est-à-dire découpé de telle sorte que l’homme puisse répartir l’espace, l’aménager selon sa convenance ; cependant, dès que l’on peut aménager le lieu selon ses désirs, on le détruit, on le ravage parce qu’on souhaite que celui-ci ressemble à une représentation, à ce que l’on imagine, c’est-à-dire à ce que l’on veut mettre en images. Penser le paysage revient donc à le renverser, à faire de la terre un système de signes repliés sur lui-même, n’ayant pour but que de répondre aux besoins des hommes. La pensée paysagère se présente donc comme un objet de conversion : un retour à la sensation du monde, à la connaissance de la terre, de ses évolutions, pour mieux permettre aux hommes d’y demeurer. C’est la prise en compte de la sensibilité, que la technique a bouleversée dès la première révolution industrielle, et qui a conduit les anciens à mieux connaître, à mieux saisir l’espace.
C’est peut-être le plus problématique : dans cet exercice, l’auteur écrit une sorte de narration progressive de telle sorte que les oeuvres du passé conduisent toutes, convergent, annoncent le paysage. Or rien n’indique cela puisque l’on ne peut concevoir quelque chose sans le terme qui le désigne – comment des auteurs nés dans des milieux différents, obéissant à des traditions littéraires si diverses, étant eux-mêmes créateurs de terres rêvées s’opposant frontalement au réel, pouvaient concevoir l’espace de manière si unitaire ? Annoncer une pensée paysagère, laisser penser que tout se dirigeait, que tout convergeait vers le paysage, c’est aussi en faire l’objet central de l’analyse, le coeur même de cette révolution de l’être qui, même si l’on approuvait cette narration progressive, resterait difficile à obtenir puisqu’il faudrait renouer avec une innocence que le monde ne connaît plus, les mots d’une enfance qui malheureusement appartiendront toujours à celui de l’insignifiance et de l’inconscience, l’on écrira de l’indicible. En effet, et il s’agit là d’un point de vue, comme Adorno dans ses Minima Moralia, l’on imagine que le chemin qui mène aux sensations d’avant la première révolution industrielle, sera impossible à arpenter, tant la technique a imposé une transformation profonde de nos manières de percevoir et de sentir, de nos manières d’habiter et d’être, faisant de nous des éternels délogés qui doivent trouver leur propre manière d’investir le monde non pas dans le passé mais hic et nunc, en rapport avec l’infini, avec l’Autre :

À vrai dire, il est devenu tout à fait impossible d’habiter. Les demeures traditionnelles où nous avons grandi, ont maintenant quelque chose d’insupportable : chaque élément du confort s’achète du confort que nous y trouvons, s’achète du prix d’une trahison de nos exigences intellectuelles et chaque trace d’un rassurant bien-être en sacrifiant à cette communauté d’intérêts étouffante qu’est la famille. (P.46)

Ou encore, un peu plus loin :

Le temps de la maison est passé. Les destructions infligées aux villes européennes, exactement comme les camps de travail et les camps de concentration, ne font qu’exécuter ce que l’évolution immanente de la technique a décidé depuis longtemps quant à l’avenir des maisons. Ces dernières n’ont plus qu’à être jetées comme de vieilles boîtes de conserve. La possibilité d’habiter est anéantie par celle de la société socialiste, qui, en tant que possibilité manquée, est devenue le mal rampant de la société bourgeoise. Aucun individu ne peut rien faire contre. (P.47)

Ainsi, face à la volonté d’Augustin Berque de renouer avec une illusion rétrospective qu’il théorise, il conviendrait plutôt de trouver dans les résistances et les mouvements contestataires s’organisant de nos jours en Europe et dans le monde les conditions d’une transformation des pratiques de production et de consommation, des ancrages et des déplacements qui traduisent notre façon d’habiter le présent dans la multitude et l’infinité des chemins et des voies possibles. Par ailleurs, il convient cependant de dissocier le retour à l’être voulu par Heidegger, penseur de l’enracinement, de celle d’Augustin Berque s’inscrivant, certes dans un retour, mais un retour à l’infini, à un affranchissement des mythes consuméristes de notre temps pour affranchir l’homme du péril écologique qui le menace.
Pour aller plus loin
Augustin Berque, La Pensée paysagère, Bastia, Éditions Éoliennes, 2016, 14 euros.
Martin Heidegger, « Bâtir habiter penser » dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, coll.“TEL », 1980, 11, 90 euros.
Theodor Adorno, Minima Moralia, réflexions sur la vie mutilée, Paris, Éditions Payot, coll. Petite bibliothèque Payot, 2005, 10,40 euros.