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Georges-Jean Arnaud, le monument discret

HOMMAGE – Georges-Jean Arnaud vient de nous quitter. Afin de lui rendre hommage, voici le texte que Gilles Zerlini avait écrit. 

Tous nous avons chez nous, rangés dans un coin, dans le tiroir d’un buffet, sur le marbre gris d’une table de nuit, dans un étagère bancale servant de bibliothèque, au grenier, voire dans des cabinets de toilette, de ces livres ; petits, 11 par 17,5 cm, en fait pratiquement de la taille d’une main ouverte, ne dépassant que rarement les 230 pages, imprimés sur du papier jaunâtre.
Sur leurs couvertures des illustrations, du moins jusqu’aux années 80, qui nous semblaient dérisoires à l’époque et qui en fait révèlent pour chacune d’entre elles un véritable trésor. Les illustrations de Michel Gourdon ; avec ces femmes plus ou moins lascives, plus ou moins en petite tenue, mais toujours d’un beauté remarquable, quelques unes d’ailleurs étant inspirées de véritables vedettes ( Ornella Mutti, Catherine Deneuve), du côté des hommes virils à souhait on reconnaissait (Johnny Haliday, Lino Ventura).
Ces images contenaient aussi une part supposée ou explicite de l’histoire qui allait se dérouler sous nos yeux de lecteurs, quelques clés que l ‘on retrouvait avec complicité une fois la lecture terminée. Le tout barré du nom de l’auteur et d’un titre en gros caractères qui devait nous mettre l’eau à la bouche. Le nombre de couvertures de Gourdon est impossible à quantifier, sans doute plusieurs milliers, et bon nombre d’entre-elles servirent à un monument de la littérature populaire : Georges-Jean Arnaud, G.J Arnaud. Monument discret mais incontournable néanmoins.

G.J Arnaud est né en 1928 à St Gilles du Gard entre Languedoc et Provence, il vit aujourd’hui sur la côte varoise. En 1952 il obtient le prix du Quai des orfèvres pour  Ne tirez pas sur l’inspecteur , il est immédiatement publié sous le nom de St-Gilles, ce sera le début d’une longue aventure littéraire.
A partir de cette date et ce durant plus d’un demi-siècle il commence une carrière incroyable qui va accoucher de 414 ouvrages…Oui car G.J Arnaud est un travailleur de la plume, un ouvrier de la machine à écrire, infatigable, écrivant pour différentes maisons d’éditions, 37 au total, en particulier pour Fleuve Noir.
Il signe sous 14 noms différents, et là je ne résiste pas au plaisir de décliner ces différentes identités, pour la mémoire, pour les bouquinistes et pour ceux qui auraient lu du G. J Arnaud sans le savoir : St Gilles, Frédéric Mado, Gino Arnoldi, Georges Murey, Gil Darcy, David Kyne, Ugo Solenza (nom aucun rapport avec Solenzara, je lui ai demandé), Pierre Rabaud,, Osman Walter, Armand de Chevilly, Manuel Mathias et y compris deux pseudonymes féminins, Laure de Sevetan et Lilas Marny…Peut-être même reste t-il quelques noms encore secrets…

Il a touché à tous les genres : le policier bien entendu, l’espionnage -ha ! le temps béni de la Guerre froide !- le livre de guerre -un seul sous le nom de Gil Darcy-, la science fiction avec sa série cultissime de la Compagnie des glaces, mais aussi à l’érotisme avec les séries Pascal et Marion et leurs couvertures explicites. Il a bien sûr écrit des romans davantages littéraires, prenant ici plus de temps et se promenant souvent dans la mémoire familiale du pays des Corbières. Il touche à tout. C’est un artisan, toujours à l’ouvrage, il sort 7 livres par an entre 62 et 64 et atteint 15 pour l’année 1965. Il ralenti sa production dans les années 80 puis s’arrête définitivement en 2005 après la mort de son épouse.

Évidemment, pour ma part du moins, il paraît difficile de lire toute son œuvre, aussi parlons en particulier des ouvrages parus chez Fleuve Noir dans la collection Spécial Police…Justement, souvent la police en est absente, quant à la trame et à l’intrigue ils ne servent la plupart du temps que de prétexte à un peinture de la société d’après-guerre et des années 70, glissant inexorablement vers le cynisme et la marchandisation, le tourisme de masse à Palavas les flots (Les jeudis de Julie), la spéculation immobilière dans le vieux Toulon ou à Lyon (L’homme en noir) ; peinture pointilliste de toute la société contemporaine d’après-guerre ; une sorte de photographie sociale extrêmement précise des trente glorieuses qui donne le vertige par sa perspicacité.

Il est remarquable dans certains de ses ouvrages de retrouver quelques 40 ans plus tard un résumé romancé d’une situation devenue désormais historique…Pour exemple dans la collection Espionnage de Fleuve Noir  Le couple inquiet de Montréal  sorti en 1979 qui relate la captivité et la mort en prison de la Bande à Baader vaut une laborieuse étude historique, ou Le lait de la violence attaquant le monopole d’une célèbre marque suisse, le tout n’excédant pas les fameuses 230 pages.

Par le rythme d’écriture, par une forme d’abnégation, car la reconnaissance d’être un grand écrivain ne passe jamais par « le roman de gare », on peut relier Arnaud, à des auteurs du XIXe siècle, feuilletonnistes oubliés dont Eugène Sue seul reste dans nos mémoires, je ne peux ici résister au désir de retranscrire à peu près cette phrase dont j’ai oublié l’auteur qui dit que « Eugène Sue ou Balzac sont aussi utiles que Marx pour comprendre les rapports de classes », Arnaud aussi devrions nous rajouter.

Ce qu’il y a de captivant dans ce type de création c’est le défi d’écriture, la course permanente contre la montre auxquels il faut répondre pour produire les 1 million de signes par an demandés par Fleuve Noir, c’est à dire à peu près 3 livres…G.J Arnaud lui, le releva et le dépassera. C’est un ouvrier penché sur son établi, il doit la régularité, la qualité et la production, c’est son métier que d’écrire.

Je dois vous l’avouer enfin, il est pour moi un maître et  j’essaie, autant que faire se peut, de lui rendre hommage au travers de mes textes, que ce soit d’un manière indirecte en le citant ou directe en le nommant.
Aussi quand je lui ai envoyé mon  ouvrage  Mauvaises Nouvelles  dédicacé « A mon maître » il eut la gentillesse de me répondre « Ni Dieu ni maître, depuis mon adolescence m’ont gardé de toute fanfaronnade ». Je sais Monsieur Arnaud et c’est aussi pour ça que nous vous admirons.

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Chutes…Editions Materia Scritta, lecture d'Alain Franchi

« L’œuvre de Gilles Zerlini c’est d’abord, un mouvement, comme il en existe en musique. »
Gilles Zerlini dont le recueil Mauvaises nouvelles avait été plébiscité par les lecteurs, a obtenu un succès certain avec son dernier ouvrage, Chutes ; n‛hésitez pas à les découvrir, ce sont deux romans très différents et fort agréables à lire !
L’œuvre de Gilles Zerlini c’est d’abord, un mouvement, comme il en existe en musique, une nébuleuse autour de laquelle se déroulent les constellations qui forment une voie lactée dont les mots illustrent l’incandescence. Le monde est là dans son apparence la plus abrupte comme perdu dans un univers chargé d’infini. C’est de la société dont nous parle Gilles Zerlini, et plus particulièrement, de celle articulée autour du travail, ce monde ni beau, ni laid, simplement là et toujours en « branle », un monde où les hommes sacrifient jusqu’à leur propre « Je ».
L’humain est au centre de cette cosmogonie, malmené par le système mais étonnement résistant, l’homme moderne chez G. Zerlini est d’abord celui qui ploie. Il est indomptable et c’est de là que nait son identi té, même si la société participe de l’identi té des personnages et qu’elle les réduit au ferment qui les fait grandir jusqu’à leur dégénérescence.
C’est la lutte quoti dienne de l’homme qui cherche son bourreau, au milieu du vide généré par une société du spectacle aux repères de plus en plus fragiles. Et c’est de
cette fragilité, qui n’est jamais vécue comme une tare dans l’univers dont nous parle l’auteur, que jaillit la lumière, même salie, même encombrée des scories du temps qui passe.
Toujours sur la brèche, les personnages enfermés dans un jusqu’auboutisme à tout crin prennent une apparence presque baudelairienne. Car dès qu’ils apparaissent, dans la trame de l’espace fictionnel, on perçoit bien avant qu’il ne se déclare ouvertement la présence d’un décadentisme latent. Le vers de Baudelaire a sans cesse accompagné ma lecture de La chute ou les mésaventures de Monsieur Durand : « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !». C’est ce que font les personnages du roman de Gilles Zerlini une fois atteint le seuil de leur désespérance.
Ne peut-on déceler en toile de fond dans ce roman une transposition consciente ou inconsciente de certains mythes fondateurs grecs ? L’homme qui s’isole dans son labyrinthe, l’homme monstrueux, minotaure prêt à tout dévorer et prisonnier ici d’un système aux exigences toujours plus meurtrières ? Cett e interprétati on mise à part, on notera qu’avec ce roman l’auteur atteint la quintessence de son art, car il nous livre en partage une vision à fleur de peau de la société dont les racines profondes sont à rechercher au cœur même de son intelligence sensible.
   Alain Franchi