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Frida et Diego

ARTICLE – Janine Vittori nous présente Rien n’est noir, roman de Claire Berest, qui nous plonge dans l’histoire d’amour flamboyante de Frida Kahlo et Diego Rivera.

Les peintures en illustration sont des oeuvres de Frida Kahlo.

Rien n’est noir affirme le titre du roman de Claire Berest. Rien n’est noir en effet.

Un dispositif narratif singulier

Tous les chapitres ont le nom d’une couleur : bleu de cobalt, bleu roi, bleu ciel, bleu égyptien, bleu ardoise pour la première partie du roman Mexico,1928. La deuxième partie, États-Unis, 1930-1932, décline les rouges, les plus classiques comme les plus insolites: rouge Carmin, rouge Carmen, rouge garance, rouge Manhattan, rouge agrume…Puis dans la troisième partie Mexico-New-York-Paris 1933-1940 c’est le jaune qui est à sa plénitude. Rien n’est noir, réellement rien annonce le dernier chapitre de la troisième partie; mais un peu quand même. La quatrième partie, Mexico, 1954, fait la part au noir pur et d’encre et au gris cendres. Cendres d’un corps brûlé.

C’est l’exubérance chromatique donnée par Frida Kahlo à son autoportrait sur aluminium de 1939 que Claire Berest fait éclater dans les chapitres de son roman. Pour raconter l’histoire d’un amour entre Frida Kahlo et Diego Rivera, il fallait, en effet, un décor luxuriant et toute la sensualité de la couleur.

Pas une biographie, plus qu’une biographie

Ce roman n’est pas une biographie de Frida dont la notoriété dépasse aujourd’hui celle de l’artiste qu’elle épouse en Août 1929. Les paroles de
« Historia de un amor » auraient pu être écrites pour décrire la passion qu’a éprouvée Frida pour son mari.
Fuiste toda la razón de mi existir / Adorarte para mí fue religión« 
Mais la musique suave du boléro n’est pas assez énergique pour traduire le tumulte de la vie amoureuse de Frida et Diego.
Le roman de Claire Berest sait restituer l’ardeur de cet amour. Frida ressent pour Diego un attachement mêlant désir et idolâtrie ; cela est palpable à chaque page.

Histoire d’un amour


Elle épouse à l’âge de vingt-deux ans Diego, un artiste adulé au Mexique, en Europe et aux Etats-Unis. Il a deux fois son âge et fait trois fois son poids. Auprès de lui, elle donne l’impression d’être une « brindille ». Mais Frida n’est pas une femme faible ; elle a surmonté des épreuves et supporté bien des souffrances. À six ans la polio a laissé sa jambe droite et son pied atrophiés ; à 18 ans un tramway a coupé en deux le bus dans lequel elle est assise et une barre de fer a transpercé son corps.


Il a fallu un mois d’hôpital pour réparer ce corps, cassé, fracturé, broyé, éventré et qu’elle puisse regagner la maison bleue de sa famille :
« À présent, elle est rentrée à la maison, mais toujours en sarcophage, soudée à ce lit à baldaquin, dans cette chambre devenue geôle aux grandes fenêtres ». L’auteur ne s’attarde pas sur les longs mois de douleur, les rechutes et les opérations. Les premières œuvres exécutées en position allongée dans le lit à baldaquin surmonté d’un miroir en ciel de lit sont rapidement évoquées. Car rien n’empêche Frida de vivre, et surtout rien de l’empêche d’aimer.




Deux ans après l’accident, elle est devenue Frida Rivera et vit à San Francisco. La période Rouge de sa vie commence alors : rouge passion, rouge frissons, rouge alcool, rouge sang. L’ « ogre » Rivera la dévore, l’aime, la trompe. Le monstre sacré aime alors l’Amérique et les femmes. Frida n’éprouve pas la même fascination pour le grand pays capitaliste. Mais elle sait se faire apprécier; son exotisme fascine.

Le roman de Claire Berest retrace les dix-neuf mois à San Francisco. Puis, le séjour chez Ford à Detroit où les enfants terribles de l’art mexicain se livrent à toutes les provocations. Puis c’est New-York et les amitiés qui vont durer pour la vie.
Le retour à Mexico est jaune. Mais la plus lumineuse des couleurs peut devenir acide. Claire Berest sait dire la solitude et les chagrins de Frida. Quand le dialogue charnel avec Diego s’interrompt, Frida souffre mais elle ne s’écroule pas.

Dix années d’amour et d’art

Le roman parcourt dix ans d’amour et d’art. La rencontre, le mariage, le divorce et quelques mois plus tard le remariage. L’union à la vie à la mort.
La lecture de Rien n’est noir peut nous apprendre beaucoup de choses sur la vie intellectuelle, artistique et politique de l’entre deux guerres. Mais ce n’est pas le sujet. Le roman de Berest est un livre sur la force vitale d’une artiste qui accouche sans cesse de sa vie. C’est le livre de l’amour fou qui unit Frida à Diego et que l’auteure nous raconte dans une langue poétique et hardie.

Rien n’est noir est un roman d’amour.

En savoir plus

Claire Berest, Rien n’est noir, Paris, Stock, coll. La Bleue, 2019

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L’oubli que nous serons

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Peter Blake, On the balcony

PEINTURE – Janine Vittori analyse le thème du balcon dans l’œuvre picturale de Peter Blake

Jamais nous n’aurons autant parlé de balcon que depuis ces deux derniers mois. Les journaux télévisés ouvrent avec des images de citadins qui applaudissent et chantent sur leur balcon. Les chaînes programment des films et des pièces de théâtre; elles nous donnent ainsi l’occasion de revoir Cyrano de Bergerac et la magie de la scène du balcon de Rappeneau est intacte. Quelle joie d’entendre la voix de Depardieu :

De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai, 
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure! 

En attendant le douze mai de retrouver l’être aimé, confiné trop loin, il est amusant de regarder comment les européens ont interprété leur scène du balcon. En Italie un ténor chante de l’opéra et ses voisins reprennent en chœur les airs célèbres.

À Londres deux comédiens, chacun penché sur son parapet, jouent Roméo et Juliette. Pensent-ils à ce moment-là qu’il y a soixante-cinq ans un jeune étudiant du Royal College of Art compose une oeuvre pour son diplôme de fin d’étude qu’il intitule On the balcony?  Peter Blake fait dans cette oeuvre deux allusions à Roméo et Juliette. Comment, pour un britannique de vingt-cinq ans, ne pas penser à la tragédie de Shakespeare quand le balcon est choisi comme thème et titre d’une oeuvre picturale? Peter Blake commence très tôt sa carrière artistique. Il dit s’être passionné dès l’âge de quatorze ans, en 1944, pour les formes d’art populaire. Il aime les collections d’images et en 1955 il parcourt l’Europe et collecte des cartes postales d’art, des portraits de familles royales, des pages de magazines, des supports imprimés de toutes sortes, des paquets de cigarettes… Ce contemporain d’Andy Warhol produit une des premières oeuvres Pop Art de l’histoire de l’art alors qu’il poursuit encore sa formation artistique. En 1955 en Angleterre un critique d’art, Lawrence Alloway, emploie pour la première fois le mot Pop Art et cette même année Blake commence l’exécution de On the balcony.

Cette toile lui a demandé deux ans de travail. Elle n’a pas pour but de condamner la société de consommation. Elle n’est pas non plus une critique des stéréotypes de cette société. Peter Blake avec cette toile se tourne vers son propre passé, vers son enfance, ses années de formation et l’univers commun aux jeunes ayant grandi en Angleterre à la fin de la deuxième guerre. Sa toile est une oeuvre complexe et fantaisiste. Un étonnant trompe-l’œil qui donne à voir tout un fatras d’objets.  Sur un fond vert comme une pelouse anglaise, sans relief, l’artiste a représenté quatre enfants qui nous font face, assis sur un banc. Plus haut, un cinquième personnage, coupé par le bord de la toile, est juché sur une petite table. C’est lui qui tient dans ses mains un exemplaire de Roméo et Juliette de Shakespeare. Une des vingt-sept allusions au thème du balcon contenues dans cette oeuvre. Le fanion rouge de Verona, à gauche au premier plan, complète cette référence.

Les personnages sur le banc ont une apparence curieuse: leur taille est celle des enfants mais leurs attitudes correspondent à celles d’adolescents. La fille en rouge fume, un garçon a mis des lunettes de soleil. Sur les verres miroite le reflet du peintre au travail. Trois d’entre eux portent des badges, des accessoires extravagants et des vêtements qui n’ont pas l’accent british mais celui, américain, de la culture rock de l’après-guerre. Le personnage à l’extrême droite est considéré comme un autoportrait de Peter Blake. Le garçon de gauche tient dans ses mains une reproduction de l’oeuvre peinte par Manet en 1868  Le balcon. C’est la référence la plus évidente au thème du balcon en art et une des plus immédiatement lisible. Les autres images montrent assez souvent la famille royale d’Angleterre.

Chez  Peter Blake cela s’apparente à un hommage. En haut à droite, juste au-dessus de l’autoportrait, il est facile de reconnaître Churchill au balcon de Buckingham le 8 mai 1945. Il est entouré par le roi et la reine qui saluent la foule le jour de la Victoire contre le nazisme. Près d’eux la jeune Elisabeth a déjà la prestance d’une souveraine. Blake en 55-57 se souvient de l’attitude héroïque de la famille royale pendant la guerre. Mais, comme il est un jeune homme qui vit avec son temps, il représente aussi une page du magazine Life daté du 2 septembre 1957. Margaret, radieuse dans une robe d’un blanc immaculé, fait une apparition remarquée sur une terrasse. Elle n’est pas guindée;  c’est une princesse de vingt-sept ans qui pose avec grâce, comme une actrice de cinéma. L’autoportrait du peintre est différent des autres ; le personnage a un air plus grave, un visage plus pâle. Autour du cou il porte, comme un pendentif, un portrait de son professeur d’art, John Minton, qui vient de se suicider. Le tableau qu’il montre, cette figure qui semble sortie d’un roman russe, est une oeuvre du propre frère de Peter Blake.

Marquer un temps d’arrêt sur cette oeuvre nous permet de comprendre les aspirations d’une jeunesse des années 50: sur le revers de la veste du jeune qui porte des lunettes l’insigne YHA de l’association des auberges de jeunesse est juste à côté de l’Union Jack

Cette toile de Blake est une prouesse technique. Elle crée l’illusion d’un collage. Au premier regard l’œil se trompe. Il croit que chaque élément est collé sur la toile. Ce n’est pas le cas. Tout est peint. Tous les éléments sont reproduits, imités, avec un réalisme remarquable. Les insignes  sur la robe de la fille semblent être  brodés. La couverture de Life a des marques de pliures et d’usure. La nature morte sur la table du premier plan reproduit avec beaucoup d’exactitude la boîte de corn-flakes américains, la tablette de beurre, le journal, les cartes, les vignettes publicitaires. L’exploit de Blake consiste à introduire dans l’oeuvre tous ces objets hétéroclites et de les représenter à l’échelle.

Il est capable de reproduire Manet avec la technique de l’impressionnisme, de restituer le tableau de Léon Kossoff,  au premier plan, avec des empâtements de plusieurs millimètres. Sur une même toile il a recours à des techniques différentes, la peinture à l’huile et l’huile mélangée à la gomme, ainsi qu’à des manières de peindre diverses. Marquer un temps d’arrêt sur cette oeuvre nous permet de comprendre les aspirations d’une jeunesse des années 50: sur le revers de la veste du jeune qui porte des lunettes l’insigne YHA de l’association des auberges de jeunesse est juste à côté de l’Union Jack.

Qu’est ce qui a changé dans notre monde? Le désir d’ailleurs, l’envie de consommer toujours plus des produits venus du bout du monde, sont toujours bien présents. Mais quelque chose de plus ambigu, comme dans la toile de Blake, a surgi.

Qu’est ce qui a changé dans notre monde? Le désir d’ailleurs, l’envie de consommer toujours plus des produits venus du bout du monde, sont toujours bien présents. Mais quelque chose de plus ambigu, comme dans la toile de Blake, a surgi. Le repli sur soi du confinement a fait naître la  volonté de se tourner vers sa propre vie, vers ses souvenirs de famille. Et partout des réflexes plus « nationaux » ont surgi. Ils ne valorisent pas les chefs d’état mais tous les gens ordinaires qui ont permis aux pays de continuer à vivre.

Peter Blake est aujourd’hui un vieil artiste de quatre-vingt-huit ans. Sort-il tous les soirs sur un balcon pour saluer sa Reine et son Pays? «  […] on essaie quelquefois de rester consciemment en retrait ou de retourner dix ans en arrière. Je suis porté à pratiquer ce jeu, « nager à contre-courant » parfois de façon consciente, parfois de façon inconsciente » écrit-il. Continuez à nager à contre-courant Sir Blake. C’est le privilège des artistes.

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« Ce que l’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre » : Hopper, Fenêtre de nuit

Art – Janine Vittori nous propose une réflexion sur la peinture d’Edward Hopper.

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’y a pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux , plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée par une chandelle. Ce que l’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Charles Baudelaire, Les fenêtres

Que se passe-t-il derrière les vitres éclairées? Que font les inconnus qui livrent aux regards indiscrets l’intimité de leur appartement?

Edward Hopper a souvent représenté des intérieurs illuminés. Il les apercevait de son appartement de Washington Square, en marchant dans la rue ou bien depuis le métro aérien, la nuit.

L’oeuvre Fenêtres de nuit offre au spectateur, complice du voyeurisme du peintre, la contemplation fugitive d’une figure féminine surprise dans son intimité. C’est une impression fugace, sûrement fortuite.

Mais l’imprévu qui permet d’avoir accès à la vie intime d’une inconnue n’est pourtant pas laissé au hasard dans la construction de la toile.

Le confinement de la chambre est le lieu de tous les mystères.

L’immeuble new-yorkais est enveloppé dans l’obscurité de la nuit. À un étage élevé une corniche incurvée souligne l’arc tracé par les trois fenêtres qui forment un triptyque. Chaque fenêtre peut être regardée de manière indépendante.

Les trois ouvertures donnent sur une pièce fortement éclairée. La lumière est si puissante que son reflet atteint la corniche et adoucit la transition entre le noir de la façade et la clarté de l’intérieur. La pièce, aperçue à travers la fenêtre centrale, est une chambre. Toutes les couleurs sont brillantes: le blanc du mur, le vert de la moquette, le jaune du radiateur; tout luit sous la lumière qui tombe du plafond.

 La fenêtre centrale, seule des trois à être vue en entier, dévoile une femme de dos. Hopper a peint un fragment de son corps dans une partie de la chambre. Cette femme n’a pas baissé le store car elle ignore tout du voyeur. Elle se prépare pour la nuit. Son lit n’est pas encore défait. Il est tout près de la fenêtre, à gauche de la toile, qui laisse s’envoler le voile léger de son rideau. Le tissu transparent reprend la forme du corps de la femme. Il en redessine, tout en grâce, le contour du dos et des fesses.

Ce tissu fin et clair, comme un idéal de pureté, semble contredire la première impression de voyeurisme. Et en suivant la ligne courbe de la corniche, la troisième fenêtre, plus doucement éclairée par la lumière tamisée de l’abat jour,  trouble encore un peu plus notre sentiment .

Quelle scène, perverse ou innocente, avons-nous entrevue depuis la hauteur du métro aérien? Nous ne saurions le dire. Le confinement de la chambre est le lieu de tous les mystères.

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Corsi-Americani. de Jean-Dominique Bertoni

une proposition de Janine Vittori

Le cinéma Le Fogata de Lisula (Ile Rousse) vient de présenter en avant-première, Corsi-Americani, l’excellent documentaire d’un jeune calvais très prometteur, Jean Dominique Bertoni.

Le film suit le parcours de trois insulaires qui ont décidé de partir, d’abandonner pour un temps leurs attaches familiales, afin de vivre leur rêve américain. Julie et Cédric sont des enfants de Balagne comme le réalisateur. Ghjuvan Micaelu , originaire du Cap-Corse, est lié lui aussi à Calvi ,et donc tourné vers la mer et  le voyage. Leur formation, leur profession, contenaient en germe le désir de découverte, l’envie de liberté et le goût du défi. Une pâtissière, un musicien, un scientifique. Dans ces métiers il faut fuir la routine, quitter les chemins trop balisés et inventer chaque jour. 

Le documentaire nous les présente dans ce nouveau monde américain. La joie de Julie éclaire l’écran. Jean-Dominique Bertoni fait éclater son sourire sur l’image. Il nous la montre dans le restaurant de Palm Beach, tout en concentration, penchée sur les gâteaux qu’elle réalise comme des oeuvres d’art, et il s’attarde sur son visage que la  passion de la création illumine. 

Même bonheur chez Cédric, même si la maturité lui permet de ressentir les difficultés de l’exil. Il mesure les empêchements que présente la nouvelle vie : l’impossibilité de se faire vraiment des amis dans ce pays tourné exclusivement vers le travail, les façons de vivre si différentes de l’ancien monde. Mais pour lui l’expérience est passionnante . Dans le domaine de la musique, qui est le sien, ce qui prime, c’est la possibilité d’apprendre et de se renouveler.

Ghjuvan Micaelu est aussi ouvert à la nouveauté. Il est à la fois  explorateur des sciences et du grand pays qu’il sillonne. Nous le voyons tenter, essayer. Quand il monte sur la scène pour présenter, en anglais, son projet, le jeune cinéaste le filme de dos. Il s’attarde sur ce blouson en cuir qui le fait ressembler à un pionnier prêt à vaincre tous les obstacles. Une vraie image de cinéma.

Le documentaire inscrit la réflexion dans le déroulement du film. Il donne la parole au Directeur du Musée de Bastia , Sylvain Gregori , ainsi qu’au descendant de Pierre-Marie Nicrosi, Paul Saladini.

Le cinéaste enregistre ainsi l’itinéraire des jeunes gens d’aujourd’hui dans la tradition séculaire des migrations qu’a connues la Corse. Le chemin de ces jeunes corses dépasse leur destin individuel et rejoint l’Histoire. Tout le talent de Jean-Dominique Bertoni réside dans la capacité de relier ses héros à l’histoire de leur île sans faire de grands discours. Ainsi tout est subtil dans son film. 

 Jean-Dominique Bertoni sait aussi magnifier les espaces dans lesquels se déroule le documentaire . Il capture les images somptueuses des paysages urbains américains et leur associe celles, grandioses, des côtes tourmentées du Cap-Corse. Il embarque alors le spectateur dans un voyage féerique.

Corsi-Americani sera programmé très bientôt sur Via -Stella. Il faut le regarder.

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Où vivre. Carole Zalberg, Grasset, 2018

par Janine Vittori
ou vivre c zalberg

Où vivre. Le roman de Carole Zalberg fait pénétrer dans notre cœur une nostalgie. Ce sentiment mêlé, joie et tristesse, que l’on ressent en tournant les pages d’un album de famille. Les ombres des disparus couvrent d’un voile de mélancolie la figure des vivants. Les lieux, sur les images, font naître un indéfinissable mal du pays.
Marie, la narratrice, ouvre pour nous le livre de son histoire familiale. Elle dévoile les visages de deux sœurs, Anna et Léna, nées en Pologne dans les années 30. Le nazisme oblige leurs parents à quitter le pays natal, à fuir vers la France. Mais nul répit en ce temps là pour les juifs d’Europe et les petites filles deviennent très vite des enfants cachées. Le nazisme vaincu, la paix revenue, la vie sépare les deux sœurs et les conduit à vivre dans des pays différents. Anna, adolescente, demeure en France tandis que son aînée, Léna, part en 1948 accomplir son destin de pionnière et construire le jeune état d’Israël.
La distance, le temps, ne desserrent pas le cordon qui attache les sœurs l’une à l’autre. Leurs vies s’entrelacent malgré tout. Et l’histoire familiale se raconte en polyphonie.
La part belle est offerte au couple qui se forme à la fin des années 40 dans le Kibboutz. Léna s’unit à Joachim, un « colosse » qui préfère garder pour lui le tragique destin des siens.
Ce qui compte, maintenant, c’est la vie qu’il crée. La naissance de ses enfants dans un pays sûr, à l’abri des perpétuelles persécutions; la croissance des plantes et des arbres sur cette terre aride qu’il laboure et sème avec ferveur.
L’album de la famille israélienne nous révèle les portraits des trois enfants du couple. Élie, Dov et Noam. Souvenirs de moments heureux, d’une enfance libre dans un pays neuf où l’espoir est encore permis. Le kibboutz de leur enfance est un lieu de félicité; ils y grandissent, entre eux, sans contrainte. Leurs grands parents maternels les ont rejoints avec, collées à leur peau, la douleur des persécutés mais aussi cette sensation si nouvelle de pouvoir être juif. Sans crainte. Mais l’Histoire, nous le savons, se charge de convoquer les drames, les conflits, la guerre et l’espoir des fondateurs se teinte souvent de la couleur de la désillusion, du désespoir même de devenir des colons.
La famille française d’Anna a une vie plus paisible. « Rejoindre Léna a longtemps été une obsession » mais la jeune femme a donné naissance à ses deux filles. Elle vit en France depuis l’âge de six ans et elle a « pris goût à la vie parisienne ». La voix de cette famille l’auteur nous la fait entendre par les mots de Marie. C’est elle qui intervient dès les premières pages du roman.
Elle décrit le retour à la vie de son cousin Noam après l’accident de la route qui lui a laissé le corps en miettes. Marie n’est pas présente dans cette chambre d’hôpital israélien. Mais par une étrange communion – elle qui décrit la résurrection de son cousin avec un vocabulaire christiqueelle perçoit les sons et les images d’une scène qui se déroule à plusieurs milliers de kilomètres.
« Où vivre » c’est cela . Vivre ici mais ressentir profondément ce qui se passe là-bas. Le bonheur, les chagrins. Et c’est aussi répondre ici à toutes les questions qui se posent sur ce qui se passe là-bas.
En 2015 , Carole Zalberg a passé un mois à Tel Aviv dans le cadre d’une mission Stendhal de l’Institut Français. Elle est partie à la rencontre de sa famille maternelle pour un projet de fiction qui s’inspirerait de la vie de ses cousins germains nés en Israël entre 1955 et 1963.
La destinée de cette famille, son histoire intime, s’incarnent dans le roman Où vivre. À la trace, paru en 2016 aux Éditions Intervalles était le journal du séjour à Tel Aviv. Le journal de l’émotion des retrouvailles après trente ans d’éloignement, des liens qui résistent mais aussi, parfois, des malentendus, des incompréhensions, des doutes.
Où vivre est sans doute le roman que ce séjour a nourri. Les cousins de Marie empruntent de nombreux traits à ceux de Carole Zalberg. Nous reconnaissons, selon toute apparence, les êtres réels que sont Ido, Itaï et Nadav dont la présence lumineuse éclairait déjà À la trace. Mais Où vivre est une fiction et nous aurions tort de nous livrer trop longtemps au jeu de la vérité et de la ressemblance.
Ce roman a une portée bien plus universelle que la simple histoire d’une destinée familiale. Les personnages donnent chair à des êtres qui dépassent le banal destin individuel. Ils sont les héros lucides d’un état qui se construit en s’éloignant petit à petit de ses idéaux originels. Sans fauxfuyant, avec une franchise et une honnêteté remarquables l’auteur interroge tous les paradoxes de l’Etat d’Israël d’aujourd’hui. Elle consacre des pages émouvantes à la soirée du 4 novembre 1995. Yitzhak Rabin est assassiné par un extrémiste religieux israélien. Sa mort qui anéantit l’espoir de paix entre les palestiniens et les israéliens est un événement tragique, déterminant le sort de tous les individus qui peuplent cette Terre promise. Les voix d’Anna et de Léna et ses enfants se posent la question: Où étais-je quand Rabin a été assassiné ?

Et nous? Nous savons tous ce que nous faisions le 11 Septembre 2001. Mais où étions nous le 4 novembre 1995?