Affichage : 1 - 2 sur 2 RÉSULTATS
mal de l'âme
Articles

Le mal insulaire de l’âme

Les origines insulaires de Napoléon et son déracinement ont-ils conditionné ses élans subversifs ? Kévin Petroni nous parle de ce « mal du siècle » qui a inspiré une génération d’écrivains romantiques et de nombreux penseurs.

Par : Kévin Petroni

Dans les deux derniers recueils inédits, publiés par Nicolas Cavaillès, pour la collection Arcades des éditions Gallimard ; Emil Cioran considère Napoléon comme le propagateur de la maladie du siècle, “le mal insulaire de l’âme”. Napoléon, depuis la Corse, terre séparée du continent, aurait appris à vivre en éternel exil ; aucune maison, aucune province, aucune capitale conquise, ne le réconcilierait avec le monde. En ce sens, l’empereur incarne ce que les romantiques nomment le “mal du siècle” ; à savoir cette inadéquation fondamentale entre l’homme et son milieu.

Le philosophe d’origine roumaine Emil Cioran

Napoléon ne se contente pas d’être l’incarnation, voire le modèle de tant de héros romantiques, Oberman, Adolphe, Octave, confrontés à une rupture avec leur milieu social. Il est le porteur du déracinement européen directement inspiré par son expérience d’insulaire. C’est donc la Corse qui est perçue par les penseurs antimodernes comme une force de subversion de l’Ancien régime à l’échelle européenne.

Un territoire étranger et dangereux ?

Lorsque Chateaubriand estime que la Corse est “l’école primaire des révolutions”, il s’agit pour lui d’évoquer l’importance de la lutte paoliste contre Gênes ; puis contre la cour de Louis XV, dans la diffusion des idées des Lumières. Mais il s’agit également et principalement de souligner le caractère étranger et dangereux de ce territoire dans l’évolution des affaires de la nation. Pour Chateaubriand, c’est parce que Napoléon est né dans une île factieuse qu’il a apporté en France cet esprit de subversion. Dans son célèbre réquisitoire contre Buonaparte, il n’hésite pas à dépeindre Napoléon en étranger pour mieux dénoncer son imposture aux yeux des Français :

Buonaparte n’a rien de français, ni dans les mœurs, ni dans le caractère. Les traits mêmes de son visage montrent son origine. La langue qu’il apprit dans son berceau n’était pas la nôtre, et son accent comme son nom révèlent sa patrie. Son père et sa mère ont vécu plus de la moitié de leur vie sujets de la république de Gênes. Lui-même est plus sincère que ses flatteurs : il ne se reconnaît pas Français ; il nous hait et nous méprise. Il lui est plusieurs fois échappé de dire : Voilà comme vous êtes, vous autres Français.

Dans un discours, il a parlé de l’Italie comme de sa patrie, et de la France comme de sa conquête. Si Buonaparte est Français, il faut dire nécessairement que Toussaint-Louverture l’était autant et plus que lui : car enfin il était né dans une vieille colonie française et sous les lois françaises ; la liberté qu’il avait reçue lui avait rendu les droits du sujet et du citoyen. Et un étranger élevé par la charité de nos rois, occupe le trône de nos rois et brûle de répandre leur sang ! Nous prîmes soin de sa jeunesse, et par reconnaissance il nous plonge dans un abîme de douleur !

La volonté de l’esprit

Portrait de Chateaubriand, par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

Le racisme aristocratique de Chateaubriand ne fait que révéler la puissance de subversion d’un homme, venu de l’étranger, pour anéantir la société d’Ancien Régime et la grandeur de la France avec elle. N’oublions pas le premier vers de la Promenade de Chénier : “Un Corse a des Français dévoré l’héritage”. En Europe, Chateaubriand n’est pas le seul à considérer Napoléon comme une puissance de destruction et de renouveau. Hegel écrivit, au moment de l’entrée de l’Empereur dans la ville d’Iéna :

J’ai vu l’Empereur, – cette âme du monde – sortir de la ville pour aller en reconnaissance; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré en un point de l’espace, assis sur son cheval, s’étend sur le monde et le domine.

Pour Hegel, Napoléon est cette “âme du monde” qui vient accomplir sur la Terre la volonté du ciel. Il fait partie, avec César, des “hommes pratiques”, soit de ceux qui ne cessent par leur action de transformer le monde. Napoléon peut détruire maintes choses sur sa route et ébranler ainsi le monde existant ; il permet néanmoins par la concrétisation de son geste de mener à son terme la volonté de l’esprit. Il est l’instrument de la volonté, et en tant qu’instrument il parvient à imposer sa loi. Hegel comprend et définit parfaitement, aussi bien dans La Phénoménologie de l’Esprit que dans ses Leçons sur l’histoire, la force de subversion de l’Empereur.

Les héritiers de Napoléon

Cette idée de Hegel, selon laquelle Napoléon incarnerait l’Esprit à cheval, se retrouvera dans toute la littérature de l’envie. Cette littérature de la société d’intérêt et de l’ambition qui façonnera notre représentation de la société française de 1830 ; à savoir la Comédie Humaine de Balzac ou encore Le Rouge et le Noir de Stendhal. Dans cette littérature, des personnages comme Rubempré ou Julien Sorel, provinciaux désireux de reconnaissance, partent à la poursuite d’une place de choix au sein de la bourgeoisie de leur époque. Tous sont des héritiers du Napoléon décrit par Chateaubriand et Hegel. Un petit garçon, à peine français, à peine noble, parlant très mal la langue, parvient par une ambition et une force hors du commun à s’emparer du pouvoir suprême.

À lire aussi : Napoléon écrit à Buttafoco

Dans la société post-révolutionnaire, qui a connu l’effondrement de la hiérarchie de classe fondée sur le sang et la naissance, toute place sociale est à conquérir. Jamais les ascensions et les déchéances n’ont été aussi nombreuses, et le pays dominé par un nouveau concept : l’argent. C’est lui qui classe les gens, ou les déclasse. La société post-révolutionnaire est avant tout une société liquide, dans laquelle tous luttent contre tous pour parvenir à la reconnaissance. Napoléon est le premier homme à incarner cette ascension sociale rapide fondée sur la volonté. Il est le modèle de tous les ambitieux de ce siècle, comme le note Barrès :

Et depuis un siècle, dans chaque désir qui soulève un jeune homme, il y a une parcelle qui revient à Bonaparte et qui l’augmente, lui, l’Empereur. Dans sa gloire s’engloutissent des millions d’anonymes qui lui règlent sa beauté.  

Un déraciné

Napoléon est cet homme qui sert de modèle à toute une communauté de jeunes gens avides de gloire. Et il se trouve lui-même renforcé par l’aura de son enseignement. Napoléon est donc ce “professeur d’énergie” pour toute une génération désireuse de succès personnels. Et Maurice Barrès, dans Les Déracinés, est sans doute celui qui l’a le mieux compris. Le titre même de Barrès restitue à Napoléon son caractère essentiel. Napoléon, c’est avant tout un déraciné qui doit trouver dans la France le moyen de se réaliser en tant que héros de l’histoire  :  

En s’associant à Paoli, que suivait la Corse entière, il eût manqué à sa destinée. Il retira de ce chef populaire son idéal, pour le réincarner dans la France. Notre pays, jusqu’alors, aux yeux de Bonaparte, avait été l’ennemi parce que l’ensemble de nos institutions entravait ses aptitudes au commandement, tandis que la Corse, où Paoli avait régné, se prêtait à la dictature bienfaisante d’un patriote ; aujourd’hui, en face de la France qui aspire à s’organiser, et de la Corse qui se fait conservatrice, Bonaparte, fidèle à ses besoins, n’hésite pas à bouleverser les habitudes de son esprit. Il se résigne à être « voué à l’exécration » par sa patrie et par son héros Paoli. Bien qu’il ne goûte pas la démagogie jacobine, il se range avec ce parti qui possède alors la France. — À ce signe, reconnais César ! Il a fait le geste des Maîtres…

La tragédie de l’exil

Dans ce propos de Barrès, nous retrouvons le fondement du Napoléon hégélien ; convenons plutôt du Napoléon romantique tel qu’il sera qualifié par Cioran. Napoléon, comme Egée parti de sa Grèce natale pour fonder Rome, doit renier sa patrie pour nourrir, en France, la nature de son action. Il incarne une autre perspective de la nostalgie que celle d’Ulysse. Napoléon ne rentre pas à Ithaque, il fonde une nouvelle Ithaque. Pour Barrès, Napoléon est le modèle du héros de tout roman d’apprentissage. C’est pourquoi son enseignement se trouve au cœur des Déracinés, œuvre dans laquelle il raconte le désir d’ascension sociale de jeunes lycéens lorrains à Paris. Le but du roman est bien de faire l’éloge des racines.

Maurice Barrès

Napoléon est ainsi ramené à la tragédie de son exil, celle d’avoir accompli en terre étrangère ce qu’il espérait accomplir dans son île. De nouveau, la Corse est perçue comme une machine à fabriquer de la séparation. Et Napoléon comme le porteur de cet exil de l’âme en France et en Europe. Le roman renvoie à une conception organique de l’homme : déraciné de son milieu, celui-ci s’épuise et meurt. Napoléon, en tant que représentant de la communauté des déracinés, porte la souffrance et l’égarement des enfants du siècle. Il est le garant du mal insulaire de l’Europe.

En savoir plus

Emil Cioran, Divagations, Paris, Gallimard, coll. Arcades, 2019

Cioran, Fenêtre sur le Rien, Paris, Gallimard, coll. Arcades, 2019.

François-René de Chateaubriand, De Buonaparte et des bourbons, Paris, Arlea, 2004.

Stendhal, Le Rouge et le noir, Paris, Livre de poche, 1972.

Georg W.F. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, Paris, Garnier Flammarion, 2012.

Maurice Barrès, Les Déracinés, Paris, Omnia, 2010.

Articles

Les cent derniers jours

ARTICLE – Alain Walter présente l’ouvrage de Patrick Mc Guinness, Les Cents derniers jours, publié aux éditions Grasset.

L’auteur, Patrick Mc Guinness, professeur de littérature française comparée à Oxford et qui a vécu en Roumanie, nous fait vivre des événements historiques dans un style vivant, simple et plaisant.

En ces temps de confinement, il peut paraître un peu paradoxal de recommander un livre qui évoque l’enfermement. Ces cent jours sont, par ailleurs, sans rapport avec Napoléon. Les cent derniers jours racontent la fin de la dictature communiste de Nicolae Ceaucescu en Roumanie en 1989, vécue par un jeune Britannique sans qualification particulière, envoyé pourtant par son pays pour occuper un poste de professeur de littérature anglaise à l’université de Bucarest.

Son prédécesseur, un nommé Belanger, dont l’ombre plane sur le roman, a dû quitter précipitamment la Roumanie pour des raisons inconnues. Sur place, le narrateur rencontre son compatriote Léo O’Heix, personnage extraverti et truculent, également professeur à l’université et surtout (petit) roi du marché noir et des combines diverses, grand amoureux du vieux Bucarest, livré aux démolisseurs par la folie mégalomaniaque de Ceaucescu. Les édifices vieux de plusieurs siècles sont abattus et remplacés par des immeubles uniformes, mal construits, inachevés, dans lesquels s’entassent, dans des conditions misérables et insalubres, des paysans arrachés à leurs villages, souvent eux-mêmes détruits.

Sur fond de pénurie généralisée, sauf pour la nomenklatura, les touristes et les étrangers, chacun essaie de survivre, entre mensonge, résignation et exaspération contenue. La peur suscitée par la toute-puissante et terrible Securitate (les services secrets) est omniprésente  et n’épargne personne.

Notre homme croise la belle Ciléa, jeune femme de la nomenklatura, libre et sans états d’âme, qui s’avérera être la maîtresse de Belanger. Son père, Manea Constantin, vice-ministre de l’Intérieur, distingué, cynique et pragmatique. Ottilia, jeune femme médecin, courageuse et intransigeante. son demi-frère Petre, jeune artiste, optimiste et généreux. Trofim, ancien dirigeant tombé en disgrâce, vieux Juif resté communiste convaincu. Wintersmith, diplomate anglais tortueux et vaniteux.

Le vent de liberté qui a commencé à souffler timidement sur l’URSS de Gorbatchev, puis plus vigoureusement sur les pays d’Europe de l’est durant l’été 1989, semble avoir ignoré la Roumanie de Ceaucescu.

Pourtant, alors que le mur de Berlin s’effondre début novembre, l’Histoire du pays, figée depuis si longtemps, se remet en marche brutalement : émeutes sanglantes  en province, usines occupées dans la capitale, jusqu’à ce 22 décembre où le dernier discours public du tyran est perturbé puis interrompu par une foule qui n’a plus peur de manifester sa colère. Le couple Ceaucescu est arrêté, jugé sommairement et exécuté.

Le roman s’achève dans une atmosphère chaotique, marquée par le retour de Belanger, qui, depuis la Yougoslavie où il s’était réfugié, continuait à tirer beaucoup de ficelles. Il revient en chef de clan et retrouve Ciléa. Le narrateur revient lui aussi, après un faux départ, pour l’amour d’Ottilia et d’un pays au seuil d’une ère nouvelle très incertaine.