
Lu par Stéphanie Rovere
Ecrire-enfin-sur sa mère
Amélie Nothomb écrit pour la première fois sur sa mère morte. Elle intitule l’ouvrage Tant Mieux.
Après deux romans sur son père, PREMIER SANG et PSYCHOPOMPE, TANT MIEUX raconte l’enfance et
l’adolescence de la disparue.
C’est un roman sur la dualité identitaire, une véritable ode à la vie, portée par la personnalité hors du commun de la mère d’Amélie.
C’est aussi un roman où se mêlent l’amour filial et l’amour des mots. Une fois de plus, Amélie met son cœur et son âme à nu, pour nous émerveiller, comme toujours, par sa formulation si simple et exacte d’émotions complexes et douloureuses, aussi bien infantiles qu’adultes.
Une enfant déposée chez sa grand-mère
L’histoire commence par une séparation. C’est le drame de l’enfance. La séparation des êtres, cette blessure inaugurale qui conduit à la séparation de l’Etre.
Car ce roman débute avec la séparation d’une petite-fille éloignée de sa maman. Cette petite-fille est la maman d’Amélie, qui a alors l’âge de quatre ans. L’auteure retrouve et transmet les émotions qui sont décrites à hauteur d’enfant. Face à la maltraitance, l’esprit de l’enfant éloignée de sa famille immédiate décide que c’est « Tant mieux ». Sans connaître la signification exacte de cette expression, elle y perçoit quelque chose de positif qui va lui permettre de surmonter cette épreuve et toutes les autres.
Dire Je pour une autre
Contrairement aux romans sur son père, Amélie Nothomb n’écrit pas à la première personne. Pourtant, n’est-ce pas la douleur de petite Amélie que l’on entend, lorsqu’elle raconte la tristesse et la solitude de sa mère enfant ? On pense à ses récits lorsqu’elle est séparée de sa nounou en quittant le Japon, ou encore à,celle de la petite Amélie qui – toujours là dans la grande Amélie Nothomb – est aujourd’hui confrontée au deuil de sa mère ?
Cette question de la dualité de l’être, à travers la séparation du corps et de l’esprit, n’est pas nouvelle dans son œuvre.
On la retrouve dans SOIF, mais aussi dans les romans plus autobiographiques.
Face à l’autisme dans LA METAPHYSIQUE DES TUBES, face à l’anorexie dans BIOGRAPHIE DE LA FAIM, ou encore face au viol dans PSYCHOPOMPE, cette dualité entre le corps et l’esprit a permis à Amélie de survivre. Dans ces situations extrêmes, son esprit s’est détaché de son corps et cela l’a sauvée.
Dualité en héritage
A travers l’histoire de sa maman et celles des relations intrafamiliales, Amélie raconte comment cette dualité naît dans l’enfance et se transmet au fil des générations. La lettre A, initiale de leurs prénoms modifiés, n’est pas le seul point commun dans cette lignée de quatre femmes.
Depuis son arrière-grand-mère, jusqu’à Amélie, toutes vont, pour des raisons différentes, propres à leur histoire et leur personnalité, développer une forme de dualité. Le corps de la femme (toujours d’une éclatante beauté) et la tête (toujours remplie d’idées d’une noirceur insondable), ne font plus un. Jusque dans la manière d’assassiner les chats où le corps et la tête de l’animal sont dissociés.
Si cette dissociation est le seul modèle proposé à Amélie par sa famille maternelle, il y a en contre point, sa famille paternelle, modèle d’équilibre et d’unicité.
Sortir des conditionnements
Grâce au père d’Amélie, à la génération suivante, qui vient rompre le schéma familial maternel, il y a une évolution positive de la duplicité intergénérationnelle. « Tant mieux », homophone de « temps mieux », des temps meilleurs annonce la suite où la violence cède définitivement la place à l’amour et à la création littéraire.
L’écriture qui fait supporter la vie et la mort
Car, comme toujours chez Amélie, il a d’abord les mots.Leur précision à la fois chirurgicale et poétique, leur puissance en prise directe avec la vie, et ici avec la mort aussi. C’est en effet uniquement par l’écriture que Amélie Nothomb parvient à appréhender l’horreur de la réalité de la mort de sa maman. C’est le livre de la naissance d’une orpheline. Avant lui, impossible de parler de la mort de sa
mère. L’écriture rend le réel dicible donc supportable.
Amélie et sa maman détiennent en commun cette capacité à modifier le réel avec des mots. Car c’est aussi le pouvoir de deux mots « tant mieux » qui ont sauvé sa maman de l’horreur de la maltraitance physique et mentale.
Dire TANT MIEUX, c’est refuser l’anéantissement
Transmission de la dualité identitaire, TANT MIEUX est aussi une histoire de transmission d’amour de la vie à travers les mots. La maman d’Amélie se souvient voir entendu cette expression de sa propre maman. Seuls restes de la présence maternelle rassurante : ces deux mots « Tant mieux », salvateurs. Elle se les répètera toute sa vie, dans les pires situations, pour ne pas sombrer dans la folie, jusqu’à
ce qu’ils deviennent son surnom et sa philosophie de vie.
Si « On peut rater sa vie à cause d’un seul mot » dans BIOGRAPHIE DE LA FAIM, alors on peut réussir sa vie grâce à deux mots dans TANT MIEUX.
Les femmes de la vie d’Amélie
Ce roman pose aussi la question intéressante de la distance dans l’écriture. A quelle distance peut-on écrire sur sa mère morte ? C’est la distance du temps que choisit Amélie. Le roman se déroule à une époque qu’Amélie n’a pas connue. Et nous parle d’une personne qu’elle n’a pas vraiment connue : sa maman, de l’âge de quatre ans à l’adolescence.
Ce n’est qu’après l’écriture de ce roman, dans les dernières pages du livre, que Amélie parvient à nous parler à la première personne, de la maman qu’elle a connue. Preuve majestueuse de l’effet cathartique de la prose d’Amélie, illustration du « Tant mieux » et du temps en mieux.
Mettant en lumière la part féminine de son histoire familiale, ce 34 ième roman d’Amélie NOTHOMB est comme une clé de voute de sa vie et de son œuvre qu’il nous invite revisiter. Tant mieux !
mots clés : transmission, famille, femmes, Amélie Nothomb, roman biographique, fatalité, tant mieux, résistance, enfance, résilience
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