Éduqué par Aristote, Alexandre le Grand fut un monarque érudit, épris de culture grecque. Le penseur lui fit découvrir les grandes tragédies grecques, les poèmes lyriques, ainsi que l’Iliade et l’Odyssée. Olivier Battistini* évoque cette double identité d’Alexandre, à la fois philosophe et conquérant.

Propos recueillis par Philippe Grimaldi

La puissance, la conquête avec Philippe de Macédoine, Alexandre, Périclès. L’histoire avec Thucydide, la philosophie avec Platon et Aristote, entre autres. Cette dualité de la puissance et de l’esprit ne se retrouve dans aucune autre civilisation avec autant de force. Peut-on dire que l’alliance de la guerre et de la philosophie démarre avec la Grèce antique ?

Pour les Grecs, la pensée et l’action sont au même niveau.  Au début de La Guerre du Péloponnèse, Thucydide, l’historien stratège, ne se présente pas comme citoyen du dème d’Halimonte ou comme le fils d’Oloros, mais comme un Athénien : « Thucydide Athénien a composé la guerre (ton polemon) des Péloponnésiens et des Athéniens, a exposé comment ils ont combattu les uns contre les autres (ôs epolemèsan) » (trad. Anne Sokolowski). Il a pensé et écrit son histoire dans une cité « maîtresse de peuples » dont il dira l’ascension, l’apogée et la chute. Il parle aux lecteurs du futur. Le ton polemon/ôs epolemèsan fait signe.

Pour Firmin-Didot, il « voulait exprimer d’une manière brève les circonstances et l’esprit de cette guerre ». Disciple du sophiste Antiphon, contemporain d’Anaxagore, d’Euripide et d’Archélaos le physicien, Thucydide « pense plus qu’il ne parle ».

Cette redondance est donc voulue. Elle est enrichissement, une progression dans la pensée de « l’historien le plus politique qui ait jamais écrit », selon l’expression de Hobbes.

 Le passage du substantif au verbe, de l’idée à l’action révèle une haute langue et le dessein de l’historien : une abstraction depuis le récit détaillé des opérations, organisé selon le rythme des étés et des hivers. C’est une histoire politique, une œuvre qu’il sait « acquisition pour toujours » (I, 22, 4). En vertu de la nature des choses humaines, de tels événements, nécessairement, se reproduiront un jour identiques.

Cette première phrase annonce donc à la fois une métapolitique et la réalité de la guerre dont le récit sera pensé, composé. Il faut la traduire en laissant dire aux mots grecs ce qu’ils veulent dire. Elle est signe, au-delà de « l’histoire réfléchie » et de la philosophie politique ou plus exactement de l’histoire politique telle que Thucydide l’Athénien la conçoit, de la conscience de l’historicité et de la compréhension même de ce qu’est un événement. Il s’agit d’une philosophie de l’action.

L’orgueil de l’historien est justifié. Voici le poème de la force et l’histoire violente de l’homme dans l’univers de la cité, son essence tragique. Depuis le particulier, une vérité universelle et permanente comme ce sera le cas dans l’oraison funèbre prononcée par Périclès au livre II, dans le dialogue des Athéniens et des Méliens (V, 84-111), ou encore dans le récit de l’expédition de Sicile aux livres VI et VII. L’analyse des faits conduit Thucydide à comprendre l’idée de la guerre, le rapport dialectique nécessité de nature/loi, physis/nomos, la nature de l’impérialisme dans l’absolu, et la puissance considérable des Athéniens en particulier, cause la plus vraie de la guerre du Péloponnèse. Tout cela est contenu dans l’incipit…

Alexandre est double, énigmatique. La nuit, près de lui, une édition de l’Iliade corrigée de la main d’Aristote. Mais, plus encore que l’Iliade et l’Odyssée, le véritable viatique du roi est l’étude de la philosophie et le souvenir des leçons données par Aristote sur l’intrépidité (aphobia), le courage (andreia), la modération (sôphrosunè) et la grandeur d’âme (mégalopsuchia). 

Pour Plutarque, la véritable force d’Alexandre est la philosophie, comme le montre la comparaison qu’il fait d’Alexandre avec Socrate, Platon, Carnéade, Zénon. Alexandre est, selon Onésicrite, « le philosophe en armes » (F. Gr. Hist., 134, 17). Par l’union de la philosophie (l’éthique) et du politique, c’est le « plus grand des philosophes », philosophôtatos (Sur la fortune d’Alexandre, I, 5). C’est parce qu’il est le disciple d’Aristote qu’il est victorieux à Gaugamèles

On ne sait presque rien sur l’éducation d’Alexandre par Aristote et sur les idées qu’il lui a inculquées. Mais le philosophe aurait initié le roi aux sciences de la nature, à la médecine, développé en lui cette curiosité, cette passion pour la découverte et l’aventure. Il aurait réalisé pour son élève une édition commentée de l’Iliade que le conquérant a emportée avec lui jusqu’aux confins du monde, écrit un Traité sur l’art de régner et peut-être un autre sur les colonies. Sans oublier le fameux Hymne à Hermias écrit par Aristote pour Alexandre. 

Alexandre faisant porter à Aristote des animaux étrangers afin qu’il écrive son Histoire naturelle, Jean-Baptiste de Champaigne, c. 1672, châteaux de Versailles et de Trianon

On peut imaginer que sans les leçons d’Aristote, Alexandre n’aurait pas été le conquérant et l’inventeur de mondes qu’il a été. Même sa volonté d’unifier et de régir l’Occident et l’Orient sous une seule loi – une loi grecque –, est, finalement, loin d’être fondamentalement opposée aux conseils politiques du philosophe qu’Alexandre suivrait dialectiquement.

Les civilisations anciennes ont principalement légué un héritage architectural : l’Égypte, les empires amérindiens, la religion, notamment les textes hébraïques, ou la loi née en Mésopotamie. Mais aucune n’aborde les rapports des hommes entre eux, à travers un médium qu’on appellera la Démocratie. A quoi cela tient-il ?

La naissance de la pensée rationnelle, au moment de la mise en ordre de l’espace politique de la cité, est le signe, en terre d’Occident, d’une aventure unique, audacieuse. On parle de  « philosophie » et de « science ». Selon la tradition le logos s’oppose au muthos. Il s’agit – mutation fulgurante ou transition progressive –, du passage d’une intelligence du monde à une autre.

Ainsi, la physique des Ioniens placerait, dans le domaine de l’abstraction, un système d’explication déjà en essence dans les cosmogonies primitives. C’est l’hypothèse de la continuité entre l’univers du muthos et du logos défendue par Francis Macdonald Cornford. Les concepts des Ioniens seraient le résultat de la transposition des divinités anciennes.

Mais, si le vocabulaire des présocratiques est lié à la tradition de la parole sacrée, il y a une différence fondamentale : leur démarche est sous-tendue par l’hypothèse que la physis est compréhensible, sans l’intervention des dieux.

Mais, selon une approche autre, les Grecs apparaissent comme des logiciens-nés. La parole de raison serait en essence dans le réseau savamment tissé des mythes. La lecture de l‘Iliade et de l’Odyssée semble le montrer.

Les mythes disent la beauté de ce qui vit et cristallisent le sens du divin, l’émotion devant le sacré. Mais ils sont organisés d’une manière cohérente et, surtout, n’imposent aucune doctrine religieuse.

Par ailleurs, le comportement imprévu – et donc humain –, des héros de l’Iliade et de l’Odyssée ne correspond en rien aux types préétablis et codifiés que l’on retrouve dans les autres épopées ou mythes indo-européens. Georges Dumézil a mis en valeur l’absence paradoxale de l’idéologie des trois ordres en Grèce, à quelques exceptions près, dans le tableau comparatif des peuples indo-européens. Les Grecs se seraient libérés très vite des catégories et des modes de pensée indo-européens, s’ouvrant, ainsi, les chemins du logos.

En tout cas, la « manière grecque de penser le monde » est une réalité difficile à approcher… 

Le logos, né en Ionie, au VIe siècle, dans des cités-États en pleine métamorphose, permet de dire le débat politique et institutionnel, de concevoir l’univers physique, de poser les premières questions sur l’être, d’inventer l’histoire et la géographie… 

Cet événement a modifié les rapports de force entre civilisations

Avec l’hoplite est inventé, en correspondance avec la polis, le principe de la bataille rangée, futur modèle occidental de la guerre et « véritable instrument d’empires ». 

La Grèce des cités du Ve siècle est face à un empire qui s’étend d’Éphèse et de Milet jusqu’à l’Inde et au Turkestan : la Perse achéménide. Les Grecs n’ont pas sur elle une supériorité technique comparable à celle que donneront aux conquistadores, le cheval et l’arme à feu, aux colonisateurs du XIXe siècle, la vapeur et le canon. Au contraire ces « barbares » travaillent aussi bien qu’eux le métal. Leurs villes sont plus vastes et, peut-être, mieux construites. Les palais de Persépolis évoquent la puissance et une civilisation en pleine expansion conquérante. Le Parthénon n’existe pas encore. Pourtant, par deux fois, les armées perses viendront se briser, en Attique, sur la terrible cohésion des phalanges grecques. 

Il y eut Salamine et les subtiles trières athéniennes. Redoutables engins de combat par leurs capacités manœuvrières, outils de la future thalassocratie athénienne, elles permirent de véritables batailles navales. Ce même logos fera tomber Darius, 150 ans plus tard. La phalange macédonienne, héritière de la phalange grecque, est organisée sur 25 rangs de profondeur. Selon Diodore de Sicile, cette solution tactique est due à Philippe II. Elle donna aux troupes de « compagnons à pied » armés de longues lances, les sarisses, cohérence, profondeur et souplesse, les transformant en véritables « citadelles mouvantes ». Sous les coups d’Alexandre le Macédonien tombèrent Persépolis, Suse, Ecbatane, riches en or et en argent.

Les Grecs seraient-ils donc différents ? Nous serions presque tentés de parler, à notre tour, de « miracle grec »…

Il est donc bien difficile d’évoquer l’histoire de la singularité grecque. Le problème reste entier : cela s’est trouvé ainsi, mais comment cela s’est-il trouvé ?

Pour évoquer cette singularité grecque, il y a l’ordonnance géométrique des choses chez Anaximandre, les harmonies des contraires chez Héraclite l’Obscur, lui qui questionne vers la clarté. Il y a les énigmes et le soleil intérieur de Parménide, le poème oraculaire d’Empédocle, les pouvoirs terribles des mots tels que Gorgias les expose dans l’Éloge d’Hélène, et les paradoxes de Zénon d’Élée, la callipolis de la République, la cité parfaite des philosophes-rois de Platon. Aristote… 

Sans oublier le récit de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, « l’historien le plus politique ».

Cette parole, qui leur est propre, est énigmatique. Elle « tire hors de l’oubli » le chemin qui nous mène aux Grecs. Cette parole suggère l’univers multiple dont ils sont les inventeurs. Elle nous étonne.

Vous avez travaillé sur les présocratiques, le monde de la guerre comme continuation du politique. Vous terminez un nouvel ouvrage sur Alexandre. Comment renouvelle-t-on la découverte, l’angle de l’analyse et de l’explication des faits à partir des mêmes textes ?

Mon Alexandre, Le Philosophe en armes, est sorti chez Ellipses, « Biographies & Mythes historiques », en novembre 2018. Après celui de Robert Laffont, collection « Bouquins », j’ai repris les sources grecques et latines, à la recherche de nouvelles pistes pour approcher un Alexandre qui toujours nous échappe. Mais, c’est un tableau de Rembrandt qui a été le point de départ d’une nouvelle approche.

Aristote contemplant le buste d’Homère, Rembrandt, 1653, New York, Metropolitan Museum of Art

Dans l’Aristote de Rembrandt, le philosophe, d’une triste gravité, a le regard qui se perd. Sa main droite est posée sur le buste d’Homère qu’il ne contemple pas. L’alchimie des couleurs, une lumière dorée comme pour suggérer un voyage intérieur. Et le silence. L’ombre… La main gauche d’Aristote qui sait l’art de la mimèsis et du « vivre-ensemble » caresse, avec une secrète élégance – comme pour faire signe – une chaîne dont l’or a l’éclat du feu et d’où pend un médaillon à l’effigie d’Alexandre le Grand. Ce qui est caché est souvent le plus important.

Le médaillon est dans la pénombre, presque invisible. Il suggère à celui qui sait voir les choses derrière les choses, une métaphysique ou une esthétique tragique de l’action. Le rêve mélancolique du philosophe sur le temps et la mort, les nécessaires ruines d’hommes et d’empires. Aristote, dans une lumière de soleil couchant, en harmonie avec les « grands morts » que sont Homère, le « maître de toute poésie », et Alexandre, le plus grand des capitaines, médite. Un rêve philosophique qui donne vie et anime l’œuvre superbe et mystérieuse de Rembrandt. Le philosophe sait le génie d’Homère qui a plus d’un rapport avec le sien. Il a montré à son royal élève l’excellence des maximes de l’Iliade, poème « simple et pathétique ». Alexandre, philosophe par les armes, sera maître de guerre par Homère, et le rival d’Achille dans la recherche de la gloire, dans l’hybris et dans l’amitié.

Dans notre Alexandre le Grand, Le Philosophe en armes, des entrelacements du même ordre. Un travail du vannier. Tout au long de notre essai, à la manière d’une rivière secrète et souterraine, la paideia du philosophe et l’Iliade seront, dans les actions et les dits du Macédonien, en résurgences…

Penser Alexandre, avec qui tout culmine, un Alexandre si proche et pourtant si définitivement lointain, c’est penser Alexandre selon des catégories et une mimèsis grecques. Tenter de mettre en tension, dans la trame de notre récit, des temps différents, celui de l’expédition en Asie, celui de l’enseignement d’Aristote et celui de la fureur et de la colère de l’Iliade.

Aborder le matériau archéologique écrit sans référence permanente à l’histoire des auteurs qui relatent les faits, sans dévoiler la leur, rapproche –t-il de l’objectivité, de la vérité historique et philosophique des seuls principes énonciatifs chers à Michel Foucault ? Au cours qu’il donne à ses étudiants, Heidegger parle du Fragments 6 de Parménide. Il essaie de traduire, il n’interprète pas. Au bout de six mois il renonce : « Nous devons bien plutôt nous laisser dire par les mots grecs eux-mêmes ce qu’ils désignent eux. »

Les premiers historiens à se pencher sur la vie d’Alexandre le Grand, viennent bien après son ère et ne disposent que des textes de ses Historiens-Compagnons. Ils peuvent encore comprendre ce monde et cette langue qui sont restés les leurs. Mais aujourd’hui, mêler nos catégories intellectuelles à celles des Grecs, c’est perdre à nouveau Alexandre en réécrivant son histoire en fonction de la nôtre. Il nous faut approcher son monde en nous laissant dire par les mots grecs ou latins ce qu’ils désignent. Or, les catégories qui régissent l’univers de la pensée grecque sont fondamentalement politiques. Ainsi, Aristote demande à Alexandre de traiter les Barbares comme des animaux ou des plantes, d’imposer la loi grecque. L’idée d’un monde cosmopolite, dans une acception contemporaine, serait une erreur d’interprétation des choix politiques et pragmatiques d’Alexandre.

Par ailleurs, Alexandre est roi car fils de Philippe II, parce qu’il est acclamé par l’armée, parce qu’il démontre sa vertu au combat. Son pouvoir existe parce qu’il se consume. Un pouvoir en devenir, en métamorphoses. Alexandre a face à lui une Assemblée de princes, de guerriers, de fauves qui ont le privilège de la désobéissance, selon les institutions macédoniennes. Le pouvoir d’Alexandre est lié à son logos, à un art de la rhétorique que lui a enseigné Aristote. Avant chaque décision le roi s’adresse à l’Assemblée des hommes en armes pour les convaincre. Mais, sur les bords de l’Hyphase, l’armée refuse de le suivre plus loin. Alexandre ne réussit pas à persuader ses Macédoniens.

Dans ce face-à-face avec le Conseil des Hétaires, chez Arrien, ou l’Assemblée de l’armée, chez Quinte-Curce, le roi sait les limites d’un pouvoir qui repose sur une délégation de souveraineté révocable par l’Assemblée des hommes en armes. Il doit persuader, et Aristote lui a enseigné la rhétorique comme arme politique. L’enjeu est terrible.

Pour Alexandre, mori praestat quam precario imperatorem esse. Il vaut mieux mourir que de n’avoir qu’un « commandement précaire ». C’est-à-dire un commandement qu’il aurait imploré selon l’interprétation intelligente d’Anne Sokolowski : preces en latin dont dérive precarius signifiant le mot la « prière ».

Alexandre abandonne son rêve de toucher au Grand Océan, vers l’est, comme limite de son Empire. Il descendra l’Hydaspe et l’Indus jusqu’à la Grande Mer. Il regardera ensuite vers l’Occident, désirant les bornes qu’Héraklès avait posées comme monument de sa vertu et de ses exploits, comme trophée de sa victoire sur les Barbares, la limite de l’Hellade…

Votre père était proche de René Char, vous êtes un lecteur assidu de Heidegger. De quelle filiation intellectuelle vous réclamez-vous ?

Mon père rencontre René Char, en octobre 1945, à Paris. « C’est le début en amitié d’une longue conversation souveraine » avec la philosophie grecque et la poésie. Heidegger, Beaufret, Char. Son chemin croise celui d’André Breton, de Paul Éluard, d’Albert Camus, de Clovis Trouille. De Francis Bott, Max Ernst, Victor Brauner, Christian Dotremont, Noël Arnaud, Maurice Blanchard…

Il a participé au mouvement des groupes Le Surréalisme Révolutionnaire et La Révolution la Nuit, 1946–1948, notamment par la publication de tracts, manifestes, affiches, textes et expositions. Par ailleurs, il est le traducteur des présocratiques, Héraclite, Empédocle, Parménide. Il a aussi traduit les poétesses grecques, Sappho.

En arrière-plan de mes recherches, Heidegger donc. Mais aussi Hannah Arendt, Léo Strauss, Luciano Canfora, Victor Davis Hanson, Carl Schmitt par exemple.

* Olivier Battistini est maître de conférences à l’Université de Corse, il enseigne l’histoire de la Grèce antique.

Spécialiste mondialement reconnu d’Alexandre le Grand et de Thucydide, il est l’auteur de nombreux ouvrages et notamment d’Alexandre  dans la collection « Bouquins », référence culturelle incontournable. 

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