Alors que le hors-série sur Cioran paraîtra dans quelques mois, Kévin Petroni propose dans cet article de revenir sur les visites de l’auteur en Corse et sur sa manière de concevoir l’île dans son oeuvre. Ajaccio, Girolata, Napoléon, Sénèque, autant d’éléments qui lui permettent de fonder une analyse de la puissance et de la grandeur.

Par : Kévin Petroni (Doctorant – UMR LISA CNRS 6240 – Università di Corsica Pasquale Paoli)

Au cours de sa vie, Cioran s’est rendu au moins à deux reprises en Corse. Ces voyages ont fait l’objet de quelques échos dans des publications inédites, Les Cahiers, notes prises par Cioran tout au long de son existence, restituées par Simone Boué, et Les Fragments, peu connus en France, avant la récente parution de Fenêtre sur le rien, aux éditions Gallimard, menée par le spécialiste de Cioran, Nicolas Cavaillès. Ces textes restituent une part de l’admiration que l’auteur portait à la nature insulaire, mais aussi au plus illustre des représentants de la Corse, Napoléon Bonaparte. Dans ces quelques extraits, se déploie la philosophie de Cioran sur les rouages et les mécanismes de la pensée autoritaire. Faisant de l’Empereur la figure du romantisme, et de son incarnation philosophique, le mal du siècle, Cioran cherche à dénoncer la consécration du sujet, de l’ambition et de la volonté, dans la pensée moderne. Dès lors, la Corse se présente dans cette critique comme le lieu même du mal insulaire de l’âme, cette terre qui, du fait même de son insularité prépare les hommes à assumer leur solitude et leur destin. Il y retrouve une part de ce qui fonde la nostalgie roumaine, fondé par le dor, soit l’incapacité à éprouver le présent, un sentiment d’incomplétude avec l’existence qui oblige toujours à aller au-devant de soi et de sa vie. C’est à partir de cela que l’auteur établit un rapprochement entre Napoléon et lui, entre la pensée roumaine et l’île. Ce procédé témoigne de la façon dont la Corse est souvent utilisée par les auteurs qui la parcourent comme miroir du mal moderne.

C’est pourquoi nous souhaiterons montrer dans ce texte comment ces quelques extraits des voyages de Cioran en Corse participent d’un précis de décomposition de la pensée autoritaire fondée autour du « mal insulaire de l’âme » de Napoléon Bonaparte, lui-même issu de la représentation de la Corse comme territoire de la dépossession de soi. 

Après avoir évoqué les deux visites de l’auteur sur l’île, il conviendra de préciser sa pensée sur la Corse et sur Napoléon afin de mieux comprendre ce concept de « mal insulaire de l’âme », si précieux pour saisir l’antimodernité de Cioran. 

Les deux visites de Cioran sur l’île

Dans les Cahiers, Cioran cite trois lieux comme autant de consolations à la tentation du suicide : 

Depuis quelques jours, je suis repris par l’idée de suicide. J’y pense, il est vrai, souvent ; mais y penser est une chose ; en subir la domination une autre. Accès terrible d’obsessions noires. Par mes seuls moyens, impossible de durer longtemps ainsi. J’ai épuisé ma capacité de me consoler.

Corse, Andalousie, Provence, – cette planète n’aura donc pas été inutile1.

Autant d’endroits que Cioran a visités, autant d’endroits qui l’auront accompagné. Un autre extrait témoigne de son admiration pour la Corse, pays encore très naturel dans les années cinquante, illustration parfaite du sublime allemand2, attestant un peu plus son passage sur l’île. Alors que l’auteur se trouve sur une falaise à Belleville-sur-mer, il ne peut s’empêcher de ramener cette image aux Calanques de Piana :

En haut des falaises, à Belleville-sur-Mer, par une journée radieuse : la rencontre de la brume et du soleil, ces bords de falaises sans arbres, ce désert au-dessus du plus bel abîme… Je me rappelle le mot d’une Anglaise à Piana, en Corse, en regardant la mer : « It is just sublime. » Il y a des mots qu’on a honte de prononcer, et cependant il faut avoir le courage de le faire3.

Le seul fait de rabaisser une vision si grandiose à une phrase si banale et vulgaire traduit la distorsion existant entre l’émotion éprouvée par le spectateur face à un paysage dépassant la perception humaine et l’expression de cette même émotion face à ce spectacle unique. Seul le mot de sublime est capable de restituer, dans son caractère indicible et extraordinaire, l’expérience vécue à Belleville et dans l’île.

La cité impériale, raison principale de la venue de Cioran dans l’île

Que savons-nous de ces visites en Corse ? Il conviendrait d’écrire : « peu de chose ». Ayant obtenu de la part du Ministère des affaires étrangères français une bourse afin de mener une thèse à l’université de Paris, Cioran quitte Bucarest en novembre 1937 pour Paris. Grâce à son adhésion au Centre laïc des auberges jeunesses, qui se développent beaucoup en France depuis le Front Populaire, il réalise l’année suivante un tour de France qui le mène également en Corse4. Faibles sont les traces de ce voyage, si ce n’est un extrait des Fragmente, publié en Roumanie dans le premier numéro de la revue Luceăfarul, en 1948 :

L’Europe a été mise en mouvement par un homme seul, né dans une île et mort dans une autre. Le mal du siècle est le mal insulaire de l’âme, l’incapacité à s’installer où que ce soit, le refus de toute habitation. À Ajaccio, où la mer s’offre à nous, où nous sentons que la terre existe par la grâce de l’eau, j’ai déchiffré le sens initial de ses départs. Plus tard, lorsqu’il disait que Paris lui pesait comme un « manteau de plomb », en lui se réveillait son enfance corse, ses rêves de départ et son horreur du lieu, le mal de tout lieu5.

Cet extrait est retravaillé par l’auteur avant d’être intégré dans son premier ouvrage écrit en français, Le Précis de décomposition. Il constitue le chapitre L’Ennui des conquérants6. Toute la partie personnelle du voyage en Corse est alors effacée. Dans son ouvrage, Cioran malgré lui, Nicolas Cavaillès publie les différentes versions de ce texte7 et révèle très bien ce travail de suppression de tout élément biographique :

Je me suis souvent demandé : serait-ce seulement la soif de gloire <renommée> qui a fait que Napoléon a quitté Paris et qu’il a erré à travers le monde ? D’où viennent cette agitation et cette incapacité à rester à la maison ? D’où, cette fuite loin du moindre toit ? – Le besoin de gloire est plutôt une (raturé) conséquence, que une cause (motif). L’adolescent qui pleurait en lisant Ossian, qui souffrait avec Werther, n’est pas seulement un contemporain de René, c’est lui-même un fils d (raturé) le plus grand fils du siècle, du mal du siècle. La soif de domination (rature) <pouvoir> dûe non à des nécessités économiques, ni même politiques, mais psychologiques, est la transposition objective d’un profond désordre interne (rature) <une discordance intérieure>. Le dor roman (rature) L’impérialisme napoléonien est exprime le dor roman traduit la nostalgie romantique sur le plan historique, c’est l’incarnation du vague à l’âme dans l’indéfini de l’espace. 

           Si Bonaparte avait trouvé satisfaction dans sa vie (rature) des raisons pour se lier par amour, par bonheur, par intérêt, il aurait conquis seulement ce dont il avait besoin / besoin. Mais son appétît d’invasion croissait de manière inversement proportionnelle à son besoin immédiat. Une sortie dans le monde sans calcul, sans compte et sans but. Rien ne le retenait à la maison. Joséphine ne confiait-elle pas amèrement n’avoir (rature) <ne (rature) lui avoir> connu que (rature) seulement quelques moments “d’abandon” ? Il n’était pas fait pour le rêve passif, pour la satisfaction tranquille et durable. Napoléon n’a connu (rature) <éprouvé> l’amour que par devoir. Ses lettres d’amour sont des billets intellige (rature) lucides et lapidaires, s (rature) dépourvus de la violence du désir. L’Europe a été mise en mouvement par le mal (rature) la solitude de cet homme, né et mort (rature) dans une île et mort dans une autre., Car (rature) Le mal du siècle était (rature) est le mal insulaire de l’âme, l’impuissance à s’asseoir sur la terre ferme, c’est le refus de l’habitation. À Ajaccio, Je l’ai compris j’ai compris que (rature) où la mer s’offre à toi, où elle pénètre le regard, où tu sens que la terre flotte (rature) existe par la grâce de l’eau, j’ai eu l’intu (rature) déchiffré le sens initiale de ses départs. Plus tard, lorsqu’il disait que Paris lui pesait comme un “manteau de plomb”, les mêmes (rature) en lui se réveillaient son enfance, et le rê rêve de départs et l’horreur du lieu, le mal de tout lieu. René au génie militaire, – qui peut se (rature) se rendre / rend compte de l’immense douleur dont il aura souffert ?

L’Ennui des conquérants. Paris pesait sur Napoléon de son propre aveu, comme un “manteau de plomb”. Dix millions d’hommes en périrent. C’est le bilan du “mal du siècle”, quand un René à cheval en devient la victime (rature) <l’agent>. Ce mal, né dans l’oisiveté des salons du XVIIIe siècle, dans la mollesse d’une aristocratie trop lucide, eut (rature) <porta> (rature) des / ses conséquences (rature) exerça ses ravages sur (rature) jusque dans les villages les <plus> éloignés : tant (rature) des paysans expièrent une mode de sensibilité, étrangère à leur nature, et tout un continent fut ébranlé parce que ce (rature) parce qu’un être ne fut capable que de quelques minutes d’abandon, aux dires de Joséphine. Les natures fortes dans lesquelles s’est insinué L’Ennui, qui ont l’horreur de tout lieu, qui font de l’ho (rature) l’ailleurs la/le seule (rature) seul contenu de leur âme, <n’> exploitent l’enthousiasme des peuples que pour en multiplier les cimetières. Le condottiere qui pleurait sur Werther et Ossian, l’Obermann sanguinaire qui projetait son vide dans l’espace, n’eut comme la (rature) mission <inavouée> de a (rature) de tous les conquérants. La mission de (rature) dépeupler la terre. Aussi n’est-il plus grande calamité (rature) Le conquérant rêveur est la plus grande calamité pour les hommes. Aussi s’empressent-ils de l’adorer, car ils ne peuvent suivre et idolâtrer que les projets absurdes, les idéals nuisibles, les ambitions suicidaires. […]

La place du « je » disparaît complètement du texte, et témoigne du désir de Cioran de s’effacer du texte. Ce désir traduit parfaitement  sa volonté de disparaître du paysage, d’être là sans y apparaître.

La datation de ce voyage est également assez difficile à réaliser. Il est néanmoins possible de le situer entre le mois d’août et le mois de décembre 1938, en raison de l’ouverture de la première auberge de jeunesse roulante en Corse le 15 juillet de la même année. C’est ce que rapporte Lucette Heller-Goldenberg dans son ouvrage sur l’histoire de ces auberges de jeunesse : 

Un autre voyage en AJ roulante est organisé par le groupe Corse des auberges de jeunesse : le premier circuit 1938 est prévu du 15 juillet au 9 août 1938 : le prix total du voyage Paris-Paris est de 825 F, train et bateau en collectif8.

Or, comme le souligne Nicolas Cavaillès, Cioran ne peut pas participer à cette première expédition puisqu’il se trouve alors en Bretagne, auprès de son ami et peintre Ion Vlasiu9. Un voyage sur l’île était sans doute probable après sa venue dans les Alpes, au mois d’août. Néanmoins, rien ne permet de l’affirmer avec certitude.

Le deuxième voyage de Cioran a probablement lieu dans les années 1950-1970. Il est lié aux vingt années d’amitié entre le philosophe et le dramaturge Arthur Adamov, du partage du Prix Rivarol au suicide d’Adamov10. C’est d’ailleurs au moment où l’écrivain apprend le suicide d’Arthur Adamov, le 15 mars 1970, qu’il songe tout de suite au voyage en Corse réalisé avec son ami :

À cause de lui, j’étais allé à Girolata, qu’il considérait comme l’endroit le plus beau du monde.

Un souvenir « inoubliable » : en plein été, par une chaleur torride, je le trouve au lit, avec Jacky. Lui, était vraisemblablement nu, et il paraissait, avec cette couverture grise tirée à mi-corps, un Christ byzantin11.

Girolata, l’endroit le plus beau du monde selon Adamov

Arthur Adamov avait l’habitude de se rendre en Balagne, plus précisément à Calvi, chez Tao, qui louait des chambres et y tenait, comme aujourd’hui, un cabaret dans la citadelle. C’est ce qu’indique Chantal Meyer-Plantureux dans sa biographie consacrée au dramaturge Bernard Dort. Dans L’Homme et l’enfant, Arthur Adamov revient aussi sur ses étés passés dans le golfe de la cité génoise. Considérant Calvi comme sa Polynésie, il y accueille régulièrement ses amis parisiens : 

La Polynésie d’Adamov, c’est Girolata en Corse. Ils s’installent dans une citadelle à Calvi où le Tao, qui avait été garde du corps du prince Ioussoupov, meurtrier de Raspoutine, loue quelques chambres. Ce séjour estival dans ce lieu sauvage et inaccessible mais où l’on peut croiser Luis Buñuel renforce leur amitié. Des années plus tard dans L’Homme et l’enfant, Adamov se souvient de Dort traversant le golfe de Calvi tandis qu’il reste à l’attendre ses lunettes à la main12.

Ce texte atteste de l’importance de la région de Girolata pour Adamov et de son rôle d’ambassadeur de la Balagne et de Girolata au sein de la communauté parisienne. Bien que peu d’éléments ne nous soient parvenus des expéditions de Cioran dans l’île, ces passages permettent néanmoins de se faire une idée de la représentation que le philosophe avait de l’île.

La Corse de Cioran

Que nous révèlent ces passages de la pensée de Cioran sur la Corse ? Ils nous renseignent sur l’intérêt de l’auteur pour ce qu’il nomme « le mal insulaire de l’âme », ce mal insulaire qui se trouve incarné par une figure majeure, celle de Napoléon Bonaparte : le mal insulaire de l’âme désigne l’autonomie du sujet moderne qui, du seul fait de son action, cherche à compenser l’absurdité de l’existence. Pour Cioran, c’est le mal insulaire de l’âme, ce refus d’être assigné à une identité, à un lieu, à un territoire, qui se trouve au fondement même de la logique du conquérant. Le mal insulaire de l’âme, pour le dire simplement, c’est le mal du siècle ; et ce mal du siècle, l’ennui, fruit de la morne incuriosité13, nous enseigne sur notre morale et le sens de notre action. Pour Cioran, la Corse est le territoire d’où est originaire le mal moderne, cette insoutenable légèreté de l’être14 qui, du fait même de la vanité de nos vies, nous confère l’autonomie de notre raison et de notre destin.

Pour le comprendre, il faut décomposer ce mal insulaire : d’abord géographique, il annonce la dimension philosophique de cette même insularité, celle de l’homme confrontée à sa solitude et à son ennui ; c’est alors que se traduit la décomposition de la pensée autoritaire au sein des écrits de Cioran : celle de l’homme qui souhaite par l’action conjurer la fragilité de sa vie.

Le mal insulaire de l’âme est avant tout géographique : l’insularité renvoie d’abord à l’isolement parce qu’elle rend compte d’une partie de terre, séparée du continent par la mer ou par l’océan. Or pour Cioran, la Corse se présente comme un morceau de terre, éloigné de tout et de tous, qui assigne la personne à résidence. En d’autres termes, elle désigne un isolement. Isoler provient du terme isolare, « mettre sur une île ». Toute mise sur une île conduit à un enfermement. Par conséquent, à une forme d’exil. Ce refus de s’installer quelque-part peut se lire comme le rejet de toute forme de fixité, celle que l’île semblant être déposée sur la mer préfigure. Une île est une terre au milieu de nulle-part, une utopie, soit un lieu sans lieu, un enfermement sur une terra incognita.

Il ne faut pas tirer de conclusion hâtive. Cet isolement s’avère formateur. Dans la pensée de Cioran, le mal est nécessaire ; il forge la personnalité de l’homme, il lui confère une sagesse, la plus importante de toutes, celle de l’expérience. Cioran est particulièrement marqué par les récits de formation. Dans le passage précédent, celui sur l’ennui des conquérants, les références aux trois héros romantiques, personnages maudits, René, Obermann et Werther15, traduisent l’intérêt du philosophe pour ces récits initiatiques qui confrontent le héros, leur idéal et leurs préjugés, à la brutalité et à la cruauté de l’existence. Une philosophie exacte, authentique, est une philosophie à taille d’homme, soit une sagesse qui se confronte au monde tel qu’il est et non au monde tel qu’on le rêve. Pour ce faire, Cioran convoque sur la Corse une autre grande figure d’exilé sur l’île : le philosophe stoïcien Sénèque. Dans ses Cahiers, il écrit à son sujet :

Sénèque, dont le style, au dire de Caligula, manquait de ciment, est un moraliste-rhéteur qui a compris néanmoins certaines choses, et cela non pas à cause de son affiliation au stoïcisme mais à cause de ses huit ans d’exil en Corse, île particulièrement sauvage à l’époque. Cette épreuve a conféré à un esprit frivole une dimension que, normalement, il n’aurait jamais acquise. Elle l’a dispensé du secours d’une maladie, elle a joué pour lui le rôle que pour d’autres jouent les infirmités16.

Le rôle de l’expérience est considérable dans la mesure où Cioran renverse l’horizon d’attente du lecteur : ce n’est pas le fait de se conformer à la pensée stoïcienne, la recherche en soi-même d’une rigueur d’âme qui permet de supporter les malheurs de la vie, qui permet d’atteindre la vertu ; mais la dureté de l’expérience vécue dans un contexte sauvage, austère et difficile qui forme la pensée. Cioran rejoint pleinement Rousseau dans le chapitre III de L’Emile consacré au travail : 

Il faut plutôt travailler de ses mains. Et il faut aussi s’instruire à même cette expérience et d’après les sentiments qu’elle fait naître en se gardant de s’imaginer plus savant par les livres et le savoir des autres17

La connaissance livresque, intellectuelle, philosophique, ne forme pas l’esprit de la même manière que le savoir sensible généré par ses efforts, et sa propre perception du monde. Si la Corse joue un rôle essentiel, c’est qu’elle permet de comprendre l’importance de la géographie, du territoire, dans la formation sensible du mal insulaire de l’âme : l’île, territoire fermé, marqué par son caractère sauvage et retiré, place l’homme qui s’y trouve face aux effets de l’isolement, de la solitude et de l’ennui.

Le mal insulaire prend une connotation philosophique. Il témoigne de l’importance de la négativité dans la conscience de soi, et dans le désir d’affirmation au monde du sujet moderne ; car ce que Napoléon représente, c’est précisément la modernité. Depuis Emmanuel Kant, et son ouvrage Qu’est-ce que les Lumières ?, le sujet se définit par son autonomie, soit le fait d’assumer sa vie à distance de toute tutelle18. En d’autres termes, la religion, la famille ou encore l’État ne doit pas imposer au sujet son existence. De plus, celle-ci n’est plus motivée par aucune antériorité : les hommes n’ont plus une existence déterminée socialement (la société d’ordre d’Ancien Régime) ; ils ne sont plus sous l’entière tutelle de leur père (la coutume) ; ils ne sont plus prédéfinis par Dieu (la rupture entre l’Église et l’État). C’est pourquoi il convient de parler d’autonomie du sujet : certes, les hommes peuvent croire ou ne pas croire ; ils participent à la société ; ils ont un rôle au sein de leur famille ; mais ce sont eux qui jugent et qui établissent selon leur volonté et leur raison quelle place ils désirent prendre. Autonomie, et non indépendance. Napoléon est le modèle même de cette existence : un homme qui a taillé son nom dans l’histoire du seul fait de ses actions militaires et civiles. Or l’action désigne un élément dynamique, mobile, mouvementé, qui s’oppose à la fixité d’une vie paisible et rangée. L’action renvoie à ce que l’on fait dans le but de compenser un manque, de satisfaire un besoin, de répondre à une nécessité. L’action répare toujours une insatisfaction. Elle tente de réaliser le rêve, dans un monde qui ne ressemble pas à ce que l’homme désire. D’où le désir, d’où l’ennui, d’où la souffrance.

Cioran l’écrit très bien. À ses yeux, Napoléon incarne le mal du siècle, la vie aventureuse19 : lui qui est « étranger [au] génie spécifique [de la France] »20, « il a fallu, écrit Cioran, qu’il débarque de son île pour les secouer un peu. Il a su donner un contenu impérialiste à leur vanité, également appelée gloire. C’est peut-être pourquoi toutes ses expéditions sont indissociables de la littérature»21. Dans cette France marquée par le goût de la sécurité, Napoléon apporte le goût du risque, magnifié par la littérature romantique et son origine étrangère22 :

Napoléon a lancé son mépris au nom de l’aventure, de cet attentat romantique contre une nation. Mais à l’esprit d’aventure s’oppose la fadeur sublime du parlement, institution du bon sens, réplique suprême à l’héroïsme, au délire, aux songes23.

Le romantisme se place du côté de la démarche autoritaire, un homme impose sa volonté à tout un peuple ; il s’oppose au régime parlementaire et démocratique, régime de la mesure et de la raison, où chaque homme ne représente qu’une volonté parmi d’autres. Cioran démontre ainsi sa volonté de dénoncer les rouages de la pensée autoritaire, celle du mal du siècle. Le terme utilisé par Cioran pour désigner ce mal dont souffre Napoléon est particulièrement important : dor. En roumain, le terme dor signifie nostalgie. Il désigne « le dépassement dans le lointain »24. « Le dor, comme l’écrit Cioran, c’est justement se sentir éternellement loin de chez soi »25. Pour l’homme, dans un monde qui n’est défini par aucun Dieu, aucune justification, il se trouve toujours séparé de ce qu’il est, toujours éloigné de ce qui est. Incomplets, « nous sommes, écrit Cioran, tous également éloignés de nous-mêmes »26. Ce mot explicite toute la lecture du portrait de Napoléon, et toute la pensée sur la Corse : la terre même du déracinement, d’une impossible origine, d’une incomplétude. Songeons à cette phrase qui permet d’établir un très beau parallèle entre la Corse et la Roumanie autour du thème du déracinement :

Être arraché au sol, désorbité dans le temps, coupé de ses racines immédiates, c’est désirer une réintégration dans les sources originelles d’avant la séparation et la déchirure27.

Ce mal insulaire désigne cette existence qui nous sépare de l’être, et qui nous éprouve, cette existence qui nous place face à la souffrance, à l’ennui, à la solitude ; et qui nous pousse à passer outre, à aller toujours plus vers le lointain, d’agir sans cesse afin de ne pas contempler la misère de la vie humaine, la misère de ce que nous sommes pourtant, au moment où nous le sommes. Le dor désigne cette incapacité à être dans le présent, à toujours rêver sa vie au-delà même de ce que l’on vit. À se chercher pour ne pas se voir. Funeste divertissement du sujet. 

C’est précisément pour s’attaquer aux modernes, et plus précisément à cette vanité du sujet, que Cioran s’intéresse à Napoléon : 

Quand on se fait une haute idée de l’effacement et que l’on considère avec mépris le mot du moins effacé des modernes :« Toute ma vie j’ai tout sacrifié, tranquillité, intérêt, bonheur, à ma destinée » – ce n’est pas sans satisfaction que l’on se figure, « n’est pas sans satisfaction que l’on se figure, à l’antipode, l’acharnement du détrompé qui, pour ne point laisser de traces, oriente ses entreprises vers un but unique : la suppression de son identité, la volatilisation de son moi. Si véhément est son désir de passer inaperçu qu’il érige l’insignifiance en système, en divinité, et qu’il s’agenouille devant elle. Ne plus exister pour personne, vivre comme si on n’avait jamais vécu, bannir l’événement, ne se prévaloir plus d’aucun instant ni d’aucun lieu, se désassujettir pour toujours ! Être libre, c’est s’émanciper de la quête d’un destin, c’est renoncer à faire partie et des élus et des réprouvés ; être libre, c’est s’exercer à n’être rien28

Lutter contre le triomphe du moi, issu du romantisme, revient pour l’auteur à dénoncer tous les pièges et les stratagèmes de l’histoire événementielle. Il s’agit de s’opposer à toute consécration de la volonté, du sujet, de l’action qui ne donnerait lieu qu’à une histoire de conflits, de violences et de conquêtes. À la grandeur du destin napoléonien s’oppose la grandeur du rien, qui libère du temps, de l’espace, de la société, et du système de consécration qui en est issu. Tout concorde à l’édification d’une réaction, d’une opposition à cette modernité que Cioran cherche à réprouver à travers la figure de Napoléon. 

Sans doute faut-il voir dans ce mal insulaire de l’âme que la Corse représente, le miroir des tourments de Cioran lui-même. Largement influencé par la pensée romantique, Cioran n’aura eu de cesse de vouloir dénoncer le culte du moi, le goût de la conquête, le culte de la puissance, tous annonciateurs du fascisme, pour mieux comprendre les mécanismes de la pensée autoritaire. Napoléon est sans doute un avatar de Cioran lui-même, ayant quitté son pays pour se réinventer, hanté par une origine perdue et inaccessible, que seule la mort était capable de lui restituer. Dans ses Exercices d’admiration, une phrase résonne tout particulièrement à ce sujet, celle consacrée au prétendu amour-haine de Joseph de Maistre pour Napoléon : « Quelle chance que d’avoir pour contemporain un tyran digne d’être abhorré, auquel vouer un culte à rebours et à qui, secrètement, on voudrait ressembler ! »29 Le « on » traduit une ambiguïté énonciative : est-ce bien De Maistre ou Cioran qui voudrait secrètement lui ressembler ? Car après tout, c’est de ce même « tyran » dont Cioran a visité la ville natale, de ce même tyran qu’il n’a cessé de parler comme fasciné par son esprit d’aventure, de conquête et de liberté tout au long de son existence qu’il dénonce les méfaits. Le tyran avec lequel il partageait ce mal insulaire de l’âme, celui de l’exil et des départs. Ainsi la Corse se présente-t-elle sans doute comme la forme littérale de ce mal insulaire de l’âme, ce territoire qui, en soumettant les hommes à l’isolement, les contraint à éprouver la cruauté de leur condition et de ce fait à éprouver leur sage modernité : celle d’être orphelin de leur vie.

Notes

[1] Emil Cioran, « 24 février 1958 », dans Cahiers 1957-1972, Paris, Gallimard, 1997.

[2] L’image traduit bien l’écart entre l’objet du monde perçu et la représentation de l’idée que nous nous faisons de la chose, ayant pour principale finalité l’émergence d’un sentiment, celui de l’infini, le sentiment de quelque chose de très grand. Emmanuel Kant, « Définition nominale du sublime » dans Critique de la faculté de juger, Paris, Garnier Flammarion, 2015, p.232 : « est sublime ce qui, du fait simplement qu’on puisse le penser, démontre un pouvoir de l’esprit qui dépasse toute mesure des sens ».

[3] Ibid, le 9 avril 1969.

[4] Nicolas Cavaillès, « Chronologie », dans Cioran, Oeuvres, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, p.XXXIX.

[5] Emil Cioran, Fenêtre sur le rien, traduction et présentation de Nicolas Cavaillès, Paris, Gallimard, coll. Arcades, 2019, p. 225.

[6] Emil Cioran, « Le Précis de décomposition » dans Oeuvres, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, p.98-99.

[7] Nicolas Cavaillès, Cioran malgré lui, Paris, CNRS éditions, 2011, p.178-182.

[8] Lucette Heller-Goldenberg, Histoire des auberges de jeunesse en France des origines à la Libération : 1929-1945. L’Essor, Nice, Le Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine, 1985, p. 508.

[9] Nicolas Cavaillès, « Chronologie », dans Cioran, Oeuvres, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, p.XXXIX.

[10] Ibid, p.XLIII.

[11] Emil Cioran, « Le 15 mars 1970 », dans Cahiers 1957-1972, Paris, Gallimard, 1997.

[12] Chantal Meyer-Plantureux, Bernard Dort, un intellectuel singulier, Paris, Seuil, coll. Biographie, 2000, p.63.

[13] Charles Baudelaire, « Spleen », dans Les Fleurs du mal, Alençon, Poulet-Malassis, 1857, p.141.

[14] Titre d’un roman de Milan Kundera. Le titre renvoie au caractère funeste de la condition humaine : si les hommes cherchent tant à donner du sens à leur existence, c’est principalement parce qu’elle n’en a que très peu en soi. D’où le caractère insoutenable de l’expérience humaine, agir tout en sachant que la vie est absurde.

[15] Les Souffrances du jeune Werther, écrit par Goethe, René, écrit par Chateaubriand, Oberman, écrit par Senancourt, sont les trois romans d’apprentissage fondateurs du romantisme en Allemagne et en France.

[16] Emil Cioran, « 1er mai 1965 », dans Cahiers 1957-1972, Paris, Gallimard, 1997.

[17] Jean-Jacques Rousseau, Emile ou l’éducation, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1969, p. 267, cité par Arnaud Berthoud, « La notion de travail dans l’Émile de Jean-Jacques Rousseau », Cahiers d’économie politique, Paris, L’Harmattan, N°2, 2007, p.21.

[18] Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, 1784 : « Les «Lumières» se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu’elle résulte non pas d’une insuffisance de l’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Telle est la devise des Lumières ».

[19] Le terme aventure provient du latin adventura, ce qui arrive. Le terme désigne justement la représentation de Napoléon par Cioran, celui qui ne cesse de se projeter dans le futur, au péril de sa vie et de celle de ses soldats, simplement par goût de la gloire.

[20] Emil Cioran, De la France, Paris, L’Herne, 2009, p.16.

[21] Ibid, p.17.

[22] Cioran se souvient sans doute des pages de Chateaubriand sur Napoléon dans Des Buonaparte et des Bourbons, Oeuvres complètes, Tome VII, Paris, Classiques Garnier, 1861, p.28 : « Pour un abominable tyran, pour un étranger qui n’est si prodigue du sang français que parce qu’il n’a pas une goutte de ce sang dans les veines ».

[23] Emil Cioran, Exercices négatifs, Paris, Gallimard, 2005, p.115.

[24] Emil Cioran, « Le “dor” ou la nostalgie », dans Oeuvres, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, p.1262.

[25] Ibidem

[26] Emil Cioran, « Le “dor” ou la nostalgie », dans Oeuvres, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, p.1263.

[27] Emil Cioran, « Le “dor” ou la nostalgie », dans Oeuvres, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, p.1262.

[28] Cioran, La Chute dans le temps, Paris, Gallimard, coll. NRF essais, 1964, p.50.

[29] Emil Cioran, Exercices d’admiration, Paris, Gallimard, coll. Arcades, 1986, p.69.

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