De mai à octobre 2024, le musée Pascal Paoli de Morosaglia proposait une exposition temporaire consacrée à l’artiste britannique, grande amie du Général, Maria Cosway. Celle-ci s’inscrivait dans une série d’expositions temporaires organisées par la Collectivité de Corse sur le thème Donne di Corsica.

L’exposition Maria Cosway (1760-1838), A Strada ecceziunale di un’artista au musée de Merusaglia
Depuis le 1er janvier 2018, le Musée Maison natale de Pasquale Paoli est rattaché à la Direction du Patrimoine de la Collectivité de Corse, laquelle regroupe, entre autres institutions culturelles, cinq Musées de France réunis au sein de la Direction adjointe des sites archéologiques et des musées. Cette direction poursuit l’objectif de structurer et d’harmoniser l’offre muséale ainsi que son maillage sur l’ensemble du territoire de la Corse.
Les établissements travaillent en synergie, proposant notamment des thématiques communes pour les expositions temporaires. Ainsi, pour la période 2024- 2025, le thème de la femme, Donne di Corsica, a été retenu. Si le sujet était en vogue dans le paysage muséal, où de nombreuses institutions s’attachent à revaloriser les figures féminines longtemps restées dans l’ombre de l’histoire, de l’art et de la culture, il n’en demeurait pas moins intéressant pour le musée de Merusaglia, tant les relations de Pasquale Paoli avec les femmes continuent d’interroger, 300 ans après sa naissance.
La genèse de l’exposition
Une fois le thème commun de l’exposition arrêté, il convenait de déterminer une thématique propre au musée Paoli. Les six premiers mois de travail ont donc été consacrés à effectuer des recherches sur les femmes de l’entourage de Pasquale Paoli et sur les relations qu’il entretenait avec elles. Très vite, il nous est apparu pertinent de centrer notre attention sur la figure de Maria Cosway, amie intime du général, avec laquelle il a entretenu une abondante correspondance pendant plus de vingt ans. Il restait à choisir sous quel angle aborder l’étude de Maria Cosway, tant sa vie fut riche. Fallait-il la présenter à travers le regard des hommes – celui de son mari Richard Cosway, de son ami Pasquale Paoli, de son amant Thomas Jefferson et de l’amoureux transi André Chénier. Ou consacrer notre propos à ses multiples facettes, d’abord l’artiste accomplie qu’elle était, la femme de salon, puis la pédagogue engagée ?

Nous étions alors trois femmes à travailler sur l’exposition. Sans revendication féministe particulière, il fut néanmoins décidé de mettre en lumière l’affranchissement de Maria Cosway vis-à-vis du patriarcat dans l’Europe du XVIIIe siècle, ainsi que son épanouissement dans la pédagogie, domaine grâce auquel elle obtint dans les dernières années de sa vie le titre de baronne, conféré par Ferdinand Ier. Cette décision offrait également l’occasion de dévoiler une autre facette de Pasquale Paoli, différente de celle présentée dans l’exposition permanente du musée. Il s’agissait d’évoquer la vie mondaine qu’il mena en Angleterre, en tant que chef d’Etat en exil, et, à travers les missives adressées à sa « dixième muse », de révéler au public que le Babbu di a Patria était un homme de lettres sensible et cultivé. Surtout, ce parti-pris nous permettait de proposer une exposition de beaux-arts au sein d’un musée d’histoire.
Les collaborations
Le Projet Scientifique et Culturel du musée de Merusaglia affirme la vocation de l’établissement à occuper une place légitime dans la diffusion des idées de Pasquale Paoli et de l’Europe des Lumières du XVIIIe siècle, en dépassant son ancrage local pour rayonner à l’échelle internationale. L’exposition consacrée à Maria Cosway a constitué une occasion concrète de faire connaître le musée et de tisser des liens avec des institutions reconnues, non seulement françaises, mais aussi américaines, britanniques et italiennes.
Si ces grandes institutions ne connaissaient pas encore le musée de Merusaglia, il a été nécessaire de leur démontrer que celui-ci répondait aux normes de conservation préventive requises pour accueillir des œuvres parfois très fragiles. En revanche, le nom de Pasquale Paoli, sa renommée internationale, ont largement contribué à ouvrir les portes de leurs collections.
L’exposition devait initialement être présentée dans une salle ne permettant d’accueillir qu’une quinzaine d’œuvres. Une fois le corpus d’œuvres sélectionné et les prêts sollicités, il s’est avéré que l’ensemble des demandes avait été accepté, soit plus d’une quarantaine d’œuvres – principalement des huiles sur toile, aquarelles, dessins et gravures, en provenance de la Fondazione Maria Cosway (Lodi), de la Gallerie degli Uffizi (Florence), du Courtauld Institute of Art, de la National Portrait Gallery, de la Royal Academy of Arts, du Victoria and Albert Museum, tous situés à Londres, du Whitworth(Manchester) et du musée de la révolution Française (Vizille) ou prêtées par des collectionneurs. Il a donc fallu repenser l’espace d’exposition et la seule solution possible fut de démonter le parcours permanent pour y installer l’exposition dédiée à Maria Cosway.
La collaboration avec ces institutions prestigieuses a permis de travailler avec les meilleurs historiens de l’art et les plus grands spécialistes de la période. De plus, le caractère inédit de l’exposition – où, pour la première fois, de nombreuses œuvres souvent jamais présentées au public, de Maria Cosway seraient réunies en un même lieu – a rendu possible la réalisation d’un catalogue entièrement consacré à l’artiste. Richement illustré et documenté, l’ouvrage a été dirigé par Amadine Rabier, commissaire de l’exposition. Sa réception par le public, notamment universitaire – aussi bien en France qu’à l’étranger – confirme ce que nous avions constaté lors de la préparation de l’exposition. Aucun ouvrage n’était entièrement consacré à Maria Cosway, ce qui a justifié la création de ce catalogue, proposé en deux versions, en français et en anglais.
Le propos de l’exposition

L’exposition Maria Cosway, l’itinéraire singulier d’une artiste, a été présentée dans quatre salles, suivant un parcours à la fois chronologique et thématique. Tout d’abord, l’enfance en Toscane où sa prédisposition pour le dessin laissait déjà présager un avenir de peintre. En 1778, à l’âge de 18 ans, elle devient le plus jeune membre de la prestigieuse Accademia delle Arti del Disegno de Florence, où elle expose son autoportrait. A la suite du décès de son père, sa famille déménage à Londres, où sa mère arrange son mariage avec le célèbre peintre Richard Cosway, de 18 ans son aîné. Dans leur hôtel particulier de Shomberg House, à Londres, les époux Cosway mènent grand train et organisent des salons musicaux fréquentés par la haute société londonienne. En 1782 Maria Cosway se lie d’amitié avec le général Paoli, qui deviendra le parrain de sa fille Louisa Paolina Angelica, née en 1790.
Au-delà de l’évocation de sa carrière de peintre, de sa collaboration artistique avec son mari Richard, de son amitié avec le peintre Jacques Louis David, et de l’influence du cercle romain, l’exposition met en lumière des femmes artistes professionnelles, telles Anne Seymour Damer ou Angelica Kauffman, qui ont su imposer leur statut dans le Londres artistique du XVIIIe siècle, gouverné par les hommes.
Lassée de la vie mondaine à la fin des années 1780, Maria Cosway passe quatre années en Italie. Puis, à la suite du décès de sa fille en 1796, elle se tourne vers la religion et s’intéresse de plus en plus à la pédagogie. C’est dans ce domaine, en se consacrant à l’éducation des jeunes filles, qu’elle s’épanouit pleinement. En 1811, elle fonde à Lodi le collège de la Bienheureuse-Vierge-des-Grâces. En 1834, Ferdinand Ier lui confère le titre de baronne de l’Empire autrichien. L’obtention de ce titre consacre son indépendance et une reconnaissance sociale qui ne dépendent d’aucune alliance matrimoniale.
L’exposition Maria Cosway (1760-1838), A Strada ecceziunale di un’artista, par son ambition scientifique, la richesse de son corpus et l’originalité de son propos, s’est inscrite pleinement dans une des missions du musée de Merusaglia, qui est d’offrir un regard renouvelé sur les figures liées à Pasquale Paoli et à l’Europe des Lumières. En révélant l’itinéraire singulier de cette femme artiste, intellectuelle et pédagogue, la sélection des œuvres présentées a permis de faire dialoguer histoire, beaux-arts et réflexion sur la condition des artistes féminines au XVIIIe siècle. Elle a également marqué une étape dans le rayonnement du musée à l’échelle internationale, qui a prouvé sa capacité à mener des projets en partenariat avec les plus grandes institutions.
Si la surprise a pu être grande pour certains visiteurs de ne pas retrouver l’exposition permanente, leur adhésion a été manifeste, tant l’originalité et la qualité de ce rendez-vous artistique temporaire les ont conquis.
Le catalogue de l’exposition a été salué non seulement par la communauté universitaire, mais aussi par le grand public, qui ont souligné la qualité de ses contenus, la richesse de son iconographie et son apport inédit à l’histoire de l’art au féminin. L’exposition a par ailleurs bénéficié d’une couverture médiatique significative, avec des articles parus dans la presse spécialisée en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis.
Maria Cosway, longtemps restée en marge des études d’histoire de l’art, retrouve ici toute sa place, celle d’une femme libre, cultivée, engagée, dont le parcours continue de résonner avec les enjeux contemporains de reconnaissance et de transmission.
Isabelle Latour
Directrice du Musée Maison natale de Pasquale Paoli
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Les liens d’amitié qui reliaient Maria Cosway et Pascal Paoli sont certainement l’un des aspects les plus intéressants de la biographie du chef corse. En effet, l’ouvrage édité par Francis Beretti, et intitulé Pascal Paoli à Maria Cosway. Lettres et documents , 1782-1803 ( SVEC 2003 :06, Voltaire Foundation Oxford, 2003) « éclaire sous un jour nouveau la biographie de Pascal Paoli au temps de son séjour en Angleterre. Elle précise aussi la nature des liens entre le chef corse et la famille Bonaparte ».
On voit aussi l’auteur sous un jour nouveau par rapport à la multitude de lettres dans lesquelles le ton est généralement grave. Maria Cosway est vraiment sa confidente. Quand il s’adresse à elle, il se révèle tour à tour malicieux, spirituel, affectueusement ironique, moralisateur, mais aussi parfois traversé par le doute, la tristesse, et le découragement, voire l’angoisse métaphysique. Le portrait moral qui ressort de ces lettres est celui d’un personnage amateur de littérature, de peinture et de musique, plus sensible, plus vivant, moins figé que l’image littéraire héroïsée du « champion de la liberté que James Boswell a laissé à la postérité dans son Account of Corsica and Memoirs of Pascal Paoli ».
En 1802, ces lettres prennent même un tour politique longtemps ignoré par les historiens quand le cardinal Fesch, ami fidèle de Maria, lui demande d’intercéder auprès de Paoli afin que l’exilé demande au Premier Consul à « être réintégré dans son droit de citoyen français ».
L’exposition de Morosaglia a été particulièrement pertinente dans le cadre des différentes activités célébrant le tricentenaire de la naissance de Paoli. N’hésitons pas à dire que le catalogue est une réussite esthétique et thématique. On y découvre de façon spectaculaire la riche et attachante personnalité d’une femme hors du commun, aux dons multiples.
Maria Cosway avait exprimé son souhait de franchir la mer pour revoir Paoli après une longue séparation. Au bout du compte, comme l’a exprimé joliment un visiteur, cette exposition à Morosaglia a été une façon pour Maria Cosway de retrouver enfin son ami corse.
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