Couper Cabèche - Joël Jouanneau
Parler malgré tous les silences
Un texte de Sophie Demichel Borghetti
Couper Cabèche – Joël Jouanneau – Actes Sud – 2025
64 pages – 10€
« … Elle (parlant de Jeanne d’arc) n’a jamais obéi qu’à une loi simple, si simple qu’on ne lui trouverait sans doute un nom que dans le langage des Anges : se jeter en avant. Non, la victoire n’était pas dans sa vie un événement merveilleux, un miracle, c’était sa vie même, le rythme innocent de sa vie – comment l’eût-
elle renié ? … La flamme sifflante fut son linceul. »
Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune
Nous nous trouvons ici convoqués par un auteur, convoqués comme en secret, après les éclats provoqués par la fuite de ses treize dernières lignes, après toute une vie confortable d’écriture de ce que l’on appelle des romans. Convoqués en secret par un auteur mis à l’index pour treize lignes.
Mais comment dire à ceux qui ne le savent pas, ceux à qui l’on n’a pas permis de le savoir, ce qui n’a pas de nom ? Comment dire le secret des mots, le mystère de la nécessité soudaine de ne plus parler « cette langue que nous savons si bien écorcher » ?
Ecrire. Ecrire vraiment. Telle fut l’injonction lancé un jour comme par hasard, sans qu’il le pense lui-même, par un futur Prix Nobel à cet auteur, qui est aujourd’hui venu là nous parler,
nous dire après des années d’imposture, puis de disparition volontaire, qu’enfin, il a compris « qu’il n’a jamais rien écrit, jamais », lui, lui qui pourtant a tout eu, tout gagné…
apparemment ; lui qui est pourtant reconnu comme écrivain par ses pairs. Mais ce jour, en ce croisement, il se posera la question : écrivain ou écrivant ? Tant ne se donnent pas la peine de faire la différence.
Car il est bien une différence entre l’ « écrivain » et «l’écrivant » : « L’écrivain travaille sa parole. Il est celui pour qui écrire est un verbe intransitif. Il se distingue de l’écrivant, lequel est un homme transitif dont la parole n’est qu’un moyen » (Jean-Charles Falardeau).
Alors, il a compris – et nous confie, dans toute l’horreur d’une vie de déni – que la vie qui l’a mené ici vient de cette découverte de « deux voyelles entrelacées, le e dans l’a, dans cette grotte » ; découverte qu’il n’a pas pu écrire, vraiment écrire : parce qu’écrire c’est révéler la vérité du mystère. L’écrit vrai est Le mystère, ce qui est toujours intouchable, incompréhensible, la « résistance des traces du secret… Ce lieu interdit où les morts communiquent avec les vivants. »
Lui, lui l’a compris, en croisant ce grand auteur, comme l’on croise un jour un signe et qui semblait lui dire : qu’attends-tu ?
Alors il a renoncé à la production, a décidé de sortir de ce statut si confortable d’«écrivant », de faiseur de romans de gare, au grand dam de son éditeur, qui s’en amuse, pourtant. D’ailleurs, il en devient comique, quand il parle de « fort bon sujet » – pour ce qui est tout sauf un sujet, mais bien un rêve d’écriture. Il croit en un jeu. Et tout cela n’est sans doute qu’un jeu, comme on joue aux dés avec le Diable.
Et puis, l’auteur a écrit ces lignes, il a enfin écrit… avant de tout brûler. Pourquoi ? Sans doute parce que « le secret est là, dans les cendres. La vérité échappe. Elle ne s’écrit qu’une fois ». Telle fût la reddition de l’écrivain devant cet au-delà de soi, ce mystère à aller toujours chercher, quitte à ne jamais le trouver.
Il reprendra, peut-être, un jour, ce livre non écrit dont il va, aujourd’hui, tenter en ces mots et devant un auditoire, clairsemé certes (mais n’était-ce-pas le but de ce jeu pervers), de nommer
l’impossibilité d’écrire, d’écrire ces mots-là, tant que durera en lui l’errance à travers le monde de deux enfants cherchant toute une vie à déjouer la « horde intégriste » de ceux-là qui un jour ont trouvé la vérité, trouvaille que lui-même a dû payer d’oubli. Pour vivre, continuer à vivre… Jusqu’à cette injonction, entendue par lui seul : qu’attends-tu ?
Mais aujourd’hui, devant ceux qui restent encore à écouter, il parle de la correspondance de l’écrivant qu’il s’est découvert – on ne sait si c’est avec déception ou soulagement – ; il en parle avec son éditeur : correspondance qui ne manque pas de verve, mise en abîme mallarméenne où l’on comprend tout de ce « désastre obscur » que notre auteur vit, dans cette mise en abîme
indépassable, si l’on veut s’en donner la peine.
Et cette parole est drôle aussi, drôle avec ses dommages collatéraux, Drôle et à la fois tragique, puisqu’elle dit la tragédie de cet homme dans sa désespérance d’être pris pour un danger, lui qui ne peut plus rien, qui a tout détruit en lui, jusqu’à cette idée folle autour de l’ « @ ». De cette rencontre improbable des voyelles d’où il a pu, un jour lointain, discerner la vérité. Peut-être a-t-il eu raison. Mais il est seul, et il risque aujourd’hui d’en perdre la tête.
Comment écrire ces « amours interdites… ces jeux dangereux de ces enfants, qui leur valurent d’être bannis des Dieux et mis à l’index des hommes » ? En retrouvant leurs vérités enfouies,
cachées, oubliées.
Alors au moins, un jour, ces treize lignes devaient apparaître et faire éclore toutes les haines.
Lui, à présent, a cessé d’écrire, d’écrire vraiment cette histoire qu’il voulait, parce qu’il ne peut pas, n’ose pas cette brûlure-là ; mais il n’a pas renoncé à parler, à se libérer dans cette parole
éphémère, que nous entendons ici, peu et une seule fois.
Nous entendons alors l’histoire d’une rencontre avec ce « petit ange », rencontre qui, par mystère, va révéler une vérité indicible ; ce récit restera celui d’une destinée improbable. Mais
juste, peut-être, là restent les silences, là restent les mystères.
Car c’est le mystère qui est haï. Et il ne reste que plus que le silence à qui a, une fois, une seule fois, parlé.
« Ecrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit »
(Marguerite Duras, Ecrire)
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