Paru aux éditions Alain Piazzola, cet ouvrage d’histoire rurale de Pierre Couvidat-Gherardi invite le lecteur à découvrir la vie de l’Orezza Suttana, les villages de Parata, Monacia, Piazzole, Rapaghju et Valle, de la fin du XVIIIe au XXe siècle.

Kévin Petroni

Post-doctorant – UMR LISA, Université de Corse

Dans son premier ouvrage, issu de son mémoire en histoire contemporaine dirigé par Letizia Castellani à l’Université de Corse, Petru Couvidat-Gherardi analyse les dynamiques et recompositions de cinq villages de l’Orezza suttana (Parata, Monacia, Piazzole, Rapaghju, Valle) de la fin du XVIIIe au XXe siècle. Attaché à ce territoire dont il est originaire, l’auteur décrit cette société rurale en s’intéressant à la manière dont ces communautés paysannes ont tenté de s’adapter aux évolutions politiques, économiques et sociétales de la modernité (p. 10).

Le livre se divise en deux parties : la première, argumentative ; la seconde, archivistique. Cette dernière regroupe les annexes, soit une somme d’archives publiques et privées d’une grande richesse et diversité qui viennent étayer la description de la société rurale.

Après avoir défini spatialement l’Orezza suttana comme le versant oriental de la vallée d’Orezza, structuré autour d’un querinu — les cinq villages précités réunis autour de la paroisse de San Maminiano de Monaccia —, l’auteur déploie son analyse en trois axes. Il évoque d’abord l’exploitation du territoire : activité agricole, problématiques liées à l’élevage, organisation de la propriété foncière et litiges générés par cette répartition. Il examine ensuite l’organisation sociale et économique de la région, notamment l’amélioration des conditions de vie et le désenclavement. Enfin, il souligne la dynamique apportée par l’instruction publique, en particulier les enjeux sociaux et politiques que suscite la création d’écoles communales (p. 20).

La dimension agricole : la prééminence de la châtaigne

S’intéressant à la dimension agricole, Petru Couvidat-Gherardi revient sur le rôle majeur de la châtaigne dans les pratiques culinaires corses au XVIIIe siècle. Historiens et voyageurs soulignent sa place tant dans le paysage régional que dans la consommation paysanne. Offrant aux habitants une certaine autonomie alimentaire, elle leur permet de résister à Gênes, puis garantit un élément de subsistance notable durant le paolisme et la conquête de l’île. À cette importance s’ajoute celle de l’artisanat et du négoce des produits agricoles qui assurent la richesse de la région jusqu’au milieu du XIXe siècle.

L’auteur fonde son étude sur plusieurs sources. Il se réfère au questionnaire de l’an X, « enquête « globale » visant à établir une description régionale et à en connaître la situation sous ses aspects les plus divers » (p. 38). Il le complète par la consultation du plan Terrier de 1795, du cadastre de 1878 et d’un cahier de comptes de la famille Leoni de Monacia tenu de 1818 aux années 1880.

Ce corpus décrit généralement un territoire « pierreux », à la production céréalière très faible mais non inexistante (le cahier Leoni l’atteste) avec du blé, du froment, de l’orge et du seigle (p. 43-44). Une oléiculture existe également. Toutefois, la production reste très largement dominée par la châtaigne qui sert de monnaie d’échange et s’exporte au-delà de l’île. En 1878, bien que toujours dominante, la châtaigneraie diminue. L’auteur l’explique par l’exposition aux parasites, la menace des troupeaux et la volonté de l’administration française de privilégier d’autres productions agricoles à la fin du XVIIIe siècle.

L’élevage et les tensions pastorales

Le sol étant trop stérile pour d’autres cultures, seule la châtaigne peut prospérer. L’élevage se développe en parallèle. L’étude repose sur le recensement de 1786-1787, le questionnaire de l’an X et les archives des cinq villages. La chèvre, le mouton et le porc constituent l’essentiel du cheptel, avec une domination caprine ; l’élevage porcin reste peu développé. La chèvre offre au berger lait, viande et laine, représentant ainsi un faible investissement pour une importante ressource. Cependant, elle cause davantage de dégâts que les brebis dans les propriétés.

La question cruciale demeure celle des vaines pâtures, pratique consistant à laisser les bêtes paître librement sur les terrains. Si le plan Terrier évoque des relations harmonieuses entre exploitants, les archives des cinq villages témoignent de tensions autour de cette problématique pastorale. Elles donnent lieu aux arbitrages du préfet Lantivy dans les années 1820 ou à la nomination par le maire de Monacia, dans les années 1840, d’un gardien des bêtes capturées après saccage d’une propriété. Bien que la vaine pâture soit interdite en 1854, la région continue de l’appliquer en négociant un encadrement plus strict. Cela témoigne du constant ménagement au XIXe siècle entre l’autorité administrative et la réalité pastorale.

Ce dialogue entre communes et administration se retrouve au sujet des biens communaux, « propriétés indivises exploitées par les habitants des communautés » (p. 74). À la Restauration, la monarchie souhaite que ces biens, souvent confiés à l’Église et peu profitables, soient récupérés par les municipalités pour équilibrer les comptes. Toutefois, en raison de leur faible rendement, ils suscitent frictions ou refus de la part des localités. Ces éléments de propriété foncière se trouvent au centre de tensions, notamment lorsqu’il s’agit, à partir des enquêtes de l’an X, de tracer les frontières communales. Le XIXe siècle ouvre ainsi l’épineuse question des limites communales et génère des conflits dont la mémoire perdure.

La société paysanne : démographie et activités

Abordant la société paysanne, l’auteur traite d’abord la question démographique, très disparate. Composée d’un nombre considérable de hameaux, Orezza s’avère une région « très dense, au découpage administratif, religieux et civil particulièrement complexe » (p. 95). Monacia est le village le plus peuplé. Au XIXe siècle, on dénombre plus de mille habitants dans la région. Un mouvement général indique une augmentation démographique jusqu’au milieu du siècle, suivie d’un exode rural bien présent avant la Première Guerre mondiale. L’auteur l’explique par l’incapacité de l’agriculture à subvenir aux besoins de cette population nouvelle (p. 97).

Au sein de ces villages, la vie est essentiellement rythmée par la culture des terres. Une activité de poterie se développe néanmoins. Le commerce de châtaigne permet d’observer la présence de draps, de quincaillerie, de toile. Il existe aussi une industrie (cordonnier). La présence d’un artisanat local, de marchands ou de tisseuses est signalée. Les cultivateurs composent l’essentiel du tissu local. L’administration recrute également. Elle contribue à l’amélioration des conditions de vie et devient un secteur particulièrement convoité. L’auteur évoque également le rôle des grandes familles de la région — les Salviani, Cristofari, Manfredi et Gherardi — aux niveaux national et européen.

Le désenclavement : eau et routes

L’auteur examine ensuite les travaux de désenclavement. Il souligne la nécessité des aménagements relatifs à l’eau dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Le territoire étant soumis à des périodes d’assèchement, l’eau constitue un enjeu essentiel. Nécessitant un budget conséquent, la rénovation ou la création de fontaines sont soumises à d’importantes contraintes.

L’autre élément concerne les routes. En 1862, une partie du tronçon Folelli-Piedicroce devient praticable dans l’espoir de faciliter l’accès aux eaux thermales d’Orezza. Néanmoins, le développement routier reste très limité et l’accès à la région très difficile. Dans les autres projets d’aménagement envisagés, la route ou le chemin de fer privilégient toujours l’autre versant de la vallée d’Orezza. À la fin du XIXe siècle, malgré un projet déjà très mature, l’acquisition des terrains et le coût très important de l’aménagement retardent considérablement le projet routier.

L’instruction : un enjeu social et économique

La dernière partie évoque la question scolaire. Durant le Directoire, Orezza se dote d’instituteurs qui enseignent la lecture, le calcul, la grammaire et la morale. En 1818, le recensement dénombre une trentaine d’écoliers. L’école devient un enjeu. En général, 21,1 % des garçons suivent l’instruction, proportion qui dépasse 50 % à Rapaghju. Les lois Guizot, Falloux et Ferry démocratisent l’enseignement au cours du XIXe siècle.

Des tensions naissent pour accueillir instituteurs et établissements scolaires. Il arrive que les baux soient dénoncés lorsque l’état des lieux est jugé médiocre. Derrière cet argument peut se dissimuler une motivation économique. Le loyer assurant un revenu non négligeable, il devient objet de convoitises et de rivalités. Les maires, en position de force, sont accusés de favoritisme dans la sélection des maisons d’instituteurs ou des écoles.

Cette passionnante histoire consacrée à l’Orezza suttana intéressera tous ceux qui souhaitent découvrir l’évolution de cette société rurale confrontée aux transformations de la modernité.

En savoir plus

Pierre Couvidat-Gherardi, Orezza suttana. Regards sur les dynamiques et les recompositions de cinq villages de Castagniccia, de la fin du XVIIIe siècle au XXe siècle. Ajaccio, Alain Piazzola, 2025.


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