Après quelques lignes du livre « Entre guerres », j’ai senti mon cœur battre plus vite. L’écriture remarquable était la promesse d’un bonheur à venir, celui de s’enrichir au contact des mots et de l’expérience, de s’élever grâce au talent de l’écrivain et à la beauté de la langue. L’appréhension aussi, celle de refermer la dernière page d’un livre qui était venu ouvrir un espace insoupçonné, une bulle fugitive éclairant un instant le quotidien, le faisant chatoyer sous la lumière d’un soleil intérieur. Un livre que l’on conserve précieusement au plus profond de soi.

Couverture de " Entre guerres "

Couverture de « Entre guerres » Collection Blanche, Gallimard Parution : 11-04-2024

Rêves d’enfance à leur réalisation

François Lecointre, général des armées, successivement chef du cabinet militaire du Premier ministre puis chef d’état major,  nous dévoile, au fil des pages, ses doutes, ses insuffisances, ses peurs, parfois ses terreurs, et le fil qui l’a retenu de la violence, voire de la lâcheté, en face d’un accès de panique qui aurait pu lui faire oublier son devoir. Mais sa force morale, son intelligence, son degré d’exigence, et aussi son humanité et sa tolérance, y compris envers lui-même, lui ont toujours permis de retrouver, parfois in extremis, sa capacité à donner, en toute occasion et toujours, le meilleur de lui-même.

A travers cette écriture si juste et précise, si délicate et sensible, c’est d’abord sa voix d’enfant qu’il fait parler. Et c’est bien grâce à elle que nous revivons avec lui ce moment d’éclosion de ce qui sera sa vocation et sa vie. Le rêve d’un enfant issu d’une lignée d’hommes au service de leur pays, qui devient soudain possible grâce à sa capacité à s’identifier à cet oncle, jeune, beau et libre, mort au combat à 23 ans.



 » C’était, quoiqu’il en soit, ce que je retenais de l’éclat noir de ces panoplies guerrières. Il m’assignait, si j’étais prêt à ne pas déroger, à une destinée militaire par laquelle je serais hissé au-dessus de moi-même »

 Par devoir et par passion


On comprend, dès les premières lignes, l’immense passion et le respect du combat pour celui qui choisit la carrière militaire, initié par une vocation familiale.

Alors que la mission qu’il s’était fixée était de défendre sa patrie, mais arrivé dans un long temps de paix n’ayant pu combattre sur son sol, le retour récent de la guerre aux frontières de notre pays lui permet d’entrevoir la possibilité d’un accomplissement de soi.

 » Au moment où la guerre qui revient nous fait peur, j ai voulu dire qu’elle ne doit pas nous paralyser d’effroi. Car elle n’impose pas de renoncer à ce que nous sommes ».

Ayant observé dans ce temps de paix apparent que la société n’a voulu croire qu’à « l’illusion d’un monde où l’homme devenu bon et débarrassé de ses instincts belliqueux.. », il sait que le danger peut venir de cette même illusion. Il sait aussi que la guerre qui se répète n’est que l’expression nécessaire d’un équilibre mondial.

Une remarquable jeunesse


Issu de la prestigieuse école militaire de St Cyr, il pose des phrases empreintes de lucidité sur les jeunes hommes pleins de fougue qu’ils étaient alors, avec le courage nécessaire pour le dire (et plus encore pour l’écrire), un regard de tolérance, ou plutôt de bienveillance (vertu plus élevée que la simple tolérance, qui se contente elle de rester à la lisière du mépris, tout en s’enorgueillissant d’y renoncer, selon le philosophe André Comte-Sponville). Il raconte ces étudiants ayant réussi des concours difficiles et à qui le monde semble appartenir, qui vivent un temps de gloire en attendant celui de l’expérience, de la maturité, et enfin de l’humilité. François Lecointre clôt ce paragraphe par l’éloge du courage qu’il leur reconnait, ces adolescents à peine sortis de l’enfance et qui se lancent à corps perdu dans leur idéal de grandeur, sacrifiant au passage, il faut le dire, la légèreté à laquelle on aspire à cet âge.

En entre guerres


Mais lorsqu’il énumère les raisons de l’ordre de combat données par son colonel à la veille de sa première bataille, lors de la guerre du golfe, celles-ci nous semblent peu profondes. Des raisons d’un devoir qu’on ne leur demande visiblement pas de comprendre. Il les accepte pour ce qu’elles valent: des ordres auxquels leur engagement leur demande d’obéir. Quelles questions se posaient ces soldats au moment d’engager leur vie face à un ordre qui semble abrupt ? La réponse apparait quelques pages plus loin :

 » Les opérations de guerre allaient désormais être considérées comme des opérations de police puisqu’elles viseraient à restaurer sur un territoire donné un ordre organisé par le droit national ou international. Cela aurait pu n’avoir après tout qu’assez peu d’importance pour des soldats que ne taraudait pas l’obsession des causes de leur engagement ».

Les combats actuels

La description de ces nouvelles guerres prend parfois le contre-pied du mot action, avec ce paragraphe magnifique sur le temps long, qui n’en devient pas moins une forme d’épreuve :

« Du moins ne courrions-nous aucun risque autre que celui de l’ennui. S’ennuyer dans son salon ou dans sa chambre n’est pas une activité très exigeante. S’ennuyer par cinquante degrés, sous un ciel rendu sanglant par le khasmin, enfermé dans une tente minuscule pour essayer de se protéger du sable qui nous semblait s’infiltrer jusque sous les paupières, voilà une rude occupation. Surtout quand elle s’étire, sans discontinuer, au cours d’interminables semaines. Nous parvenions ainsi à une forme d’épuisement qui nous rapprochait des gens au milieu desquels nous vivions, de l’économie de leurs gestes, de leur majestueuse lenteur. Avec eux nous vivions ce temps figé et l’acceptation contrainte de notre impuissance face à la dureté du désert. »


Des pions sur un grand échiquier


Au fil des pages nous sentons monter entre les lignes une forme de surprise, surprise de ne pas être envoyés à la guerre pour défendre leur nation, comme ils l’avaient espéré dès le début de leur engagement. Une forme de questionnement, questionnement du sens de leurs missions, de la guerre du golfe à la Somalie, avec le sentiment de ne plus être l’armée de France mais la police du monde. Désabusement, se rendant compte que les populations pour lesquelles ils interviennent n’attendent ni ne comprennent leur présence, en espérant plus (une assistance évoquant un retour à la colonisation) ou tout autre chose de ce pourquoi ils étaient là.  Avec la conscience grandissante au fil des missions d’être des pions sur l’échiquier de l’ONU, envoyés au combat puis retirés  de ces mêmes combats, laissant des pays souvent sans plus d’espoir d’amélioration de leur état, dans lesquels parfois même leur intervention n’était venue que déséquilibrer quelque chose de précaire dont aucun pays occidental n’avait été en mesure de prendre la fragilité. 


« Il ne s était rien passé dans cette région occidentale du Rwanda où nous nous trouvions. Nous nous sentions impuissants, ne sachant pas s’il restait des victimes à sauver, nous heurtant à cet accueil impassiblement souriant, à la beauté des collines bleutées dans la brume du matin, au bel ordonnancement des plantations de thé.  Nous ne connaissions rien à ce pays, à ses coutumes, à sa rigueur héritée de la colonisation allemande, et qui en faisait un modèle de développement. »


La dernière partie du livre se fait plus concrète, plus technique, plus tactique et non moins intéressante pour nous qui avons si peu entendu parler de la guerre dans cette longue période née à la fin de la seconde guerre mondiale, et durant laquelle aucun conflit n’est apparu sur nos terres.

Entre guerres : La grande leçon de la vie

Mais c’est bien aussi dans ces dernières lignes que nous comprenons finalement ce qu’a été la grande leçon de la vie du général Lecointre:


« J’en savais désormais suffisamment pour ne pas me croire préservé, par ma simple qualité d’homme, du surgissement de l’animal qui gît en moi ».


Le livre finit avec le chapitre « Fraternité ». Quelques lignes sur l’essentiel. Qui oscille entre force et fragilité. 


« Mais demeurer ensemble, dans une proximité étroite et constante, presque fusionnelle, était devenu vital pour ceux du premier cercle. Nous étions infiniment précieux les uns pour les autres…. nous nous étions offerts les uns aux autres jusqu’ au plus intime de notre faiblesse et de notre intimité. « 


Merci, général Lecointre. Merci pour la France, et merci pour le courage de vos phrases, qui vous honore au moins autant que celui montré au combat. 

Par Caroline Vialle


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