ARCHIVES – Un matin d’avril 2009, nous avions rencontré Jérôme Ferrari sur la place du marché de Bastia. Il arrivait d’Ajaccio pour participer aux rencontres philosophiques organisées par des enseignants.  

Musanostra : Quels ont été tes livres préférés? Et que lis-tu aujourd’hui ? 

Jérôme Ferrari : Les romans de mon enfance… Ça, c’est terriblement hétéroclite. Ma mère adorait les beaux livres, les éditions reliées des œuvres de Pagnol, de Colette.  Je ne les considère pas « comme de la grande littérature… Mais je lisais tout. Henri Troyat, par exemple, La Lumière des Justes. Je m’en moquais que ce ne soit pas de la grande littérature. J’ai toujours été bon public ; alors, une histoire de révolutionnaires russes et de Sibérie, ça me comblait ! Je lisais donc beaucoup et de tout. On ne m’a jamais interdit de lire quoi que soit et l’idée qu’il y avait des livres plus ou moins convenables ou des lectures adaptées aux différents âges de la vie a toujours été étrangère à mes parents. Qu’ils en soient remerciés. La grande littérature, je l’ai découverte au lycée puis en prépa dans un émerveillement total : j’étais toujours bon public mais je découvrais les pouvoirs magiques du style. Kundera, d’abord. Plus tard, la littérature américaine (notamment Philip Roth) : énorme claque. Puis Dostoievski et Tolstoï (je n’ai plus jamais relu Troyat !). En ce moment, je découvre Laurent Gaudé, que j’aime beaucoup, Oliver Rohe, idem, et je lis beaucoup d’ouvrages sur la guerre d’Algérie pour mon prochain roman. L’auteur qui m’a le plus bouleversé ces dernières années est William Styron avec Le Choix de Sophie et Les Confessions de Nat Turner. A moins que ce ne soit JM Coetzee avec Elizabeth Costello. 

M : Et l’écriture, ça t’a pris quand ?

 
J.F: J’écrivais depuis assez longtemps. Des petites histoires, oui. A douze ans, peut-être. Je n’ai rien gardé. J’avais 25 ans la première fois que j’ai écrit un texte dont je me suis dit qu’il valait quelque chose : c’était Dies Irae qui est paru dans Variétés de la mort, six ans plus tard. J’ai eu le sentiment que je venais de vivre quelque chose de nouveau et de troublant.

M: D’où viens-tu ? Quelles sont tes racines ?

J.F : J’ai vécu à Vitry sur Seine jusqu’à l’âge de vingt ans mais j’allais au village à toutes les vacances scolaires sans exception (mon père travaillait à Air France et on voyageait quasiment gratis). Mes grands-parents paternels étaient tous les deux de Sartène, mais je n’y ai pas d’attaches réelles quoique ce ne soit pas loin de mon village. Mon grand-père maternel était de Zigliara dans le Taravu, mais c’est Fozzano, dans la Rocca, le village de ma grand-mère maternelle que j’ai toujours considéré comme le mien. 
Tous les villages de mes textes lui ressemblent ou lui empruntent des traits caractéristiques – le golfe du Valincu qu’on voit au bout de la vallée de Baracci et les fontaines monumentales aux hautes arches. Je ne mesure pas ce qu’il représente pour moi. Avant tout, l’endroit où demeurent les morts que j’aime. Je n’y vais plus aussi souvent qu’avant. Mais quand même tous les étés. Peut-être pour la même raison qui me le rend si cher : il est trop plein de morts.

M: Tes études ?

J.F : J’ai eu une scolarité normale, j’étais un bon élève mais pas très travailleur. J’ai fait toutes ses études secondaires à Vitry-sur-seine, puis deux ans de prépa, licence et maîtrise à Paris. J’ai adoré la philosophie tout de suite, plus que le français, d’ailleurs. En 1988, je me suis installé en Corse, mon obsession depuis des années. 

M: Tu traduis des oeuvres, notamment de Marc Biancarelli, du corse au français. Ayant grandi hors de l’île, parler le corse a été aisé, difficile ?

J.F : La langue, on ne peut pas dire que je l’aie apprise rapidement, non. Mon père ne parle pas le corse. Ma mère et mon grand-père maternel, oui ; il le parlait avec moi en m’apprenant à jouer aux cartes quand j’étais vraiment petit. Et puis, plus rien. C’est par la musique que j’y suis revenu : I Muvrini, que j’ai vus à Bobino en 1983 et Canta. Je voulais comprendre les textes que je me suis fait traduire par ma mère. C’est rentré comme ça, le langage poétique d’abord, alors que j’étais encore incapable de comprendre une conversation courante, surtout dans mon propre village, les textes étant presque tous écrits dans des dialectes du nord. J’ai commencé à parler vraiment à Corte et beaucoup plus quand je me suis installé à Porto-Vecchio. Mes quatre ans d’Algérie n’ont pas fait de bien à ma pratique du corse ! Et j’ai toujours été meilleur à l’écrit qu’à l’oral. Pour la traduction, ce qui importe le plus, c’est d’être compétent dans la langue d’arrivée, le français, en l’occurrence.

J.F: Quelles ont été les rencontres importantes sur ton chemin vers l’écriture ?

Pour l’écriture, et pas seulement pour cela, la rencontre de Marc Biancarelli a été une chance exceptionnelle. J’avais quelques nouvelles, dont Dies Iræ, on s’est échangé des textes et j’ai été stupéfait de la convergence de nos préoccupations – et aussi du fait qu’on rigolait des mêmes choses avec le même genre de mauvais goût jubilatoire. Ça a été incroyablement motivant, une énorme « augmentation de puissance », pour reprendre une expression de Spinoza que je trouve particulièrement juste. J’ai donc donné mon manuscrit à Albiana et Variétés de la mort est sorti peu après la version bilingue de Prighjuneri.

M: Ta famille savait-elle que tu écrivais ? T’y encourageait-elle ?

J.F : Oui mais je ne leur avais rien fait lire, non. L’idée qu’ils lisent mes textes – ce que la publication rendait à peu près inévitable – ne m’enthousiasmait guère.


M: Pourquoi ? 


J.F : Sûrement pas par peur de trop me confier ou de froisser… Je n’ai pas peur de me dévoiler quand j’écris, non, parce que c’est une manière de se dévoiler qui n’a rien à voir avec un flot de confidences intimes. Si c’est le cas, ce n’est pas de la littérature. C’est un jugement dogmatique que j’assume. De même, si je froisse des gens, ce ne peut être que pour des mauvaises raisons : jamais je n’ai déguisé une attaque personnelle sous le masque de la fiction. Si des gens l’ont cru, ça ne me concerne pas : je ne me sens pas responsable de ce que les gens comprennent, ça les regarde.

M: Qu’est-ce ou qui te pousse à écrire, te motive ?

J.F: Bien des choses , sans oublier la part des voyages « dont je ne mesure pas ce qu’ils m’ont apporté. Je sais que c’est énorme, que j’en ai été changé et que mon écriture en a été changée elle aussi. Je ne peux pas penser à l’Algérie sans une terrible nostalgie et une immense tendresse ».

M: Tes thèmes de prédilection ?

J.F: Je ne sais pas si j’ai des thèmes de prédilection – je suppose que oui. La filiation, la fuite du temps, le statut du passé et du souvenir, la culpabilité et l’innocence, la mort, la conciliation entre l’amour et la sexualité, plus largement, entre l’amour et la réalité, la guerre, la nostalgie, l’incommunicabilité des mondes. Savoir ce que pourrait être une âme. Il doit y en avoir d’autres.
Mais je ne construis pas mes romans à partir de thèmes, ou pas seulement. J’ai des tas d’éléments disparates – personnages, situations, images, idées, etc… – et puis j’y pense, j’y pense, sans rien écrire du tout. Arrive un jour où tout se met en place, où la sauce prend, en somme, et je me mets à écrire. Quand ce moment est arrivé, j’écris beaucoup et, jusqu’à maintenant, je croise les doigts pour que ce soit encore le cas, ça avance tout seul. C’est le terme exact : « ça » avance parce que je n’ai pas la sensation que ma volonté ou mes désirs interviennent beaucoup dans le processus.

M: Des compliments de tes pairs écrivains ?


J.F: Oui. Cette année, pour Un dieu un animal, Laurent Gaudé entre autres m’a écrit une lettre qui m’a beaucoup touché.


M: Comment travailles- tu ? 


J.F : Soit je passe mon temps à écrire, soit, quand le sujet n’est pas mûr, je n’écris pas une ligne pendant des mois -c’est le cas en ce moment . Pour les choix des couvertures de livres, ça dépend ; par exemple j’ai choisi la couverture d’Aleph Zéro – un tableau très troublant de Jérôme Luciani. En général, mon éditeur Actes Sud me fait plusieurs propositions de couverture. C’est moi qui ai trouvé la photo du jeune Afghan qu’on voit regarder le ciel sur la couverture d’ Un dieu un animal.

M: Te sens -tu corse et quel sens donnes-tu à cette acception ?

J.F : Etre Corse aujourd’hui ? Je n’ai pas envie de rajouter ma définition, on croule sous les définitions et les leçons de morale qui vont avec. Parfois, j’ai l’impression que nous sommes trop nombrilistes – ce qui est inévitable quand on se sent menacé. Je me sens, comme beaucoup de gens, constamment ballotté entre les abus identitaires – je dis bien « les abus », je ne nie pas l’existence d’un problème identitaire – et la haine bien réelle que nous inspirons à l’extérieur. J’ai l’impression que nous sommes coincés dans une logique binaire, stupide parce que binaire, au sein de laquelle nous serions sommés de faire un choix.
Ça rejoint un peu la question sur la littérature corse. Que veut dire l’adjectif dans cette expression ? S’il signifie une origine géographique, il suffit de lire mes textes pour répondre « oui ». Si ça renvoie à une connotation régionaliste, la réponse est « non » – comment peut-on vouloir faire de la littérature régionale ? La littérature est, en droit, européenne, ou mondiale. Et on ne sait jamais complètement ce qu’un petit adjectif peut charrier de sous-entendus ou de vilains sentiments. Là encore, je refuse la logique binaire : ou bien vous n’écrivez que sur la Corse et pour des Corses – ou bien vous éliminez la Corse comme sujet et comme décor. C’est idiot. Je suis sûr que je ne lis pas Avril Brisé comme un Albanais mais je suis encore plus sûr que je n’ai pas besoin d’être Albanais pour y reconnaître un chef d’œuvre qui a quelque chose à me dire, à moi. C’est ce que la littérature a à offrir. C’est comme ça que je comprends « Je suis une bête, un nègre » de Rimbaud. Devenir une infinité de choses qu’on ne soupçonne même pas.
C’est ce que me fait précisément la lecture – et l’écriture aussi.

M: Qu’est-ce qui t’intéresse actuellement, dans le monde moderne ?

J.F: Je n’aime pas le monde moderne et j’ai en même temps le sentiment que ce n’est pas un problème d’actualité, que ce monde n’est ni pire ni meilleur que ceux qu’il remplace. Il a juste sa façon singulière d’être odieux. Ses prédécesseurs n’étaient pas en reste. Je ne crois pas qu’on puisse juger le monde sérieusement, même si on ne peut pas s’empêcher de le faire. Ce qui m’intéresse beaucoup, c’est le décalage constant entre les discours et les faits. Les sentiments dégoulinants dans un monde de marchands. La fierté idiote d’être en démocratie quand le but de la pub est de rendre les gens le plus con possible – ce qui est antinomique, la démocratie est autre chose que le droit de vote. Les leçons de morale que l’Occident ne cesse de donner au reste du monde. Une morale, justement, encore plus tyrannique que l’ancienne, qui s’exprime dans des professions de foi libérales. Mais heureusement, Nietzsche nous a appris que ce qui était vraiment dégoûtant était aussi très drôle.

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