Dans cet article, Francis Beretti nous livre sa critique de l’ouvrage écrit par Philippe Costamagna, Histoires d’oeils, aux éditions Grasset. 

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Analyse du livre

Histoires d’oeils?  on n’en croit pas ses yeux quand on lit ce titre en couverture d’un essai. Comment le correcteur d’une maison d’édition connue et respectable a-t-il pu laisser passer cette perle? “un oeil”, des “yeux”, n’est-ce pas? Mais non, pas ici. Dans ce sens particulier, un “oeil”, c’est un historien de l’art, qui, à partir d’une formation solide, est capable, en un seul coup d’oeil, justement, de reconnaître le trait de pinceau d’un grand maître, et d’attribuer tel ou tel tableau, passé inaperçu jusque là, à un peintre célèbre. A la base de ces découvertes, trois éléments: un don, le hasard, et la curiosité. Philippe Costamagna s’inscrit dans cette tradition, sans forfanterie. Il nous fait comprendre ce processus en nous livrant deux exemples concrets tirés de son expérience personnelle.

L’un au début de son essai. En octobre 2005, au musée des Beaux-Arts de Nice, dans la villa Kotchoubey, ancienne maison d’aristocrates russes, l’un des derniers vestiges de la Belle-Epoque de la Côte d’Azur. Alors que Philippe bavarde avec l’un de ses collègues, Carlo Falciani, un rayon de soleil tombe sur un Christ accroché au bout d’un couloir, et fait “reluire des ongles à la texture porcelainée”. Ce rayon révèle le Christ en croix, d’Agnolo Bronzino un tableau datant d’environ 1540, et “vainement recherché des connaisseurs de la peinture florentine de cette époque”.

L’autre exemple est en fin d’ouvrage, mais c’est Vasari, biographe de Bronzino, et peintre lui-même qui fait le lien entre les deux. Un jour, dans la grande église néobaroque de Vico, accompagné de ses amis François et Dominique Biancarelli, il remarque un beau panneau retourné contre le mur qui comporte un numéro d’inscription ancienne. Le support révèle un Saint Jérôme, tableau florentin du 16e siècle, et Philippe reconnaît l’oeuvre “de l’un des plus grands décorateurs de Florence”, Giorgio Vasari. Et cela lui suggère une réflexion: “Quand on pense que les églises corses ont été, au total, dotées de plus de cinq cents tableaux prélevés sur le fonds Fesch, que personne ne s’est jamais lancé dans l’exploration méthodique de ces sites, on se dit qu’ailleurs, dans les recoins rocheux de l’île, pourraient sommeiller plusieurs merveilles.”

Nous autres, pauvres dilettanti, ne pouvons qu’être éblouis par le nombre de grands maîtres dont les noms émaillent cet ouvrage. Mais au-delà d’une leçon de l’histoire de l’art, Philippe Costamagna nous révèle aussi quelques bribes de son histoire personnelle susceptibles d’expliquer sa vocation.  Un arrière-grand-père, du côté maternel, qui avait été le chirurgien de Renoir.Une grand-mère issue d’une lignée de bourgeois lorrains fortunés, et dont le mobilier était signé des plus célèbres ébénistes du 18e siècle. Son installation rue des Saints-Pères qui lui permet d’assouvir sa boulimie d’expositions. Le choc esthétique que lui procure la vue d’Impression, soleil levant, de Monet. La bourse qu’il obtient pour étudier dans un centre de recherche à Harvard, spécialisé dans la période de la Renaissance. L’admiration qu’il voue à Matisse, “le plus grand peintre du 20 e siècle”, à ses yeux.

On comprend ainsi pourquoi Philippe Costamagna reconnaît lui-même qu’il a eu “l’immense chance de vivre selon sa passion”. Une passion qui n’occulte pas la mission pédagogique de son métier, mais qui, au contraire, la nourrit.

Informations utiles

Philippe Costamagna, Histoire d’oeils, Bernard Grasset, Paris, 2016, 266 pages, 20 €

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