Comme son titre ne l’indique pas, Je dansais est un roman de violence et de dévastation qui raconte l’enlèvement et la séquestration d’une jeune adolescente. Marie est une fillette joyeuse, légère, volubile et qui, avant d’être enfermée, dansait, dansait du matin au soir…Édouard, le kidnappeur, a grandi entre « l’absence écrasante d’un père et une mère figée dans l’attente », jusqu’à ce qu’un accident, une explosion lui arrache le visage. D’invisible aux yeux de ses parents, il devient « irregardable », un monstre dont les autres se détournent devant ce « désastre de chair », ce « champ de ruines » et tentent « d’effacer mentalement l’insoutenable vision. Ainsi ajoutait-on la négation à son calvaire ».

Jusqu’à ce que son regard croise dans la rue celui de Marie, Marie qui ne baisse pas les yeux, qui ne manifeste ni peur, ni dégoût mais qui a, selon son futur bourreau, « décelé le reclus derrière le masque d’horrible et douloureuse chair ». Pour Édouard, ce regard est comme une « explosion » qui le ramène à la vie. « Tu as vu au-delà du désastre de mon visage emporté. Toi seule. Je ne renoncerai pas à ça. » Commence alors la traque, pendant des mois, avant la capture et l’enfermement. Car ce texte est avant tout une psalmodie de l’enfermement : Édouard cloîtré dans son corps, Marie qui va vivre le martyre de la réclusion, emmurée dans sa cache comme dans un tombeau. Enfermement et effacement, « la menace la plus terrifiante » pour Marie, celle contre laquelle elle va lutter inlassablement : « envers et contre tout, j’espère encore un après lui ».

C’est évidemment le visage de Natasha Kampusch qui s’impose à nous tout au long de la lecture, ou celui des victimes de Dutroux, ou des séquestrées de Cleveland… Mais l’intention de Carole Zalberg est beaucoup plus large : elle invoque les voix de la longue cohorte des femmes « prises sans répit tout au long de l’histoire humaine », les yézidies d’Irak,  les lycéennes de Boko Haram, les disparues de Ciudad Juárez, et toutes ces anonymes « sifflées sur les trottoirs, collées, palpées, suivies, complimentées comme on insulte ou couvertes sans détour d’injures par l’animal que nous faisons sortir de l’homme ».

Au-delà du calvaire de Marie, c’est celui de toutes ces femmes abusées, annihilées, « objets sans nom », toutes ces femmes qui peuvent dire : « Nous sommes Marie dont Édouard s’est arrogé la grâce ». Le propos est brutal, insoutenable souvent : « Je rêve de mots-couteaux pour vous ouvrir le ventre et laisser pourrir lentement vos tripes dégoûtantes », dit la mère de Marie à l’adresse du bourreau.  Mais pourquoi donner au monstre un visage de monstre ? Une monstruosité accidentelle, subie, comme une justification, un début de compassion. La plupart des monstres n’ont-ils pas visage humain ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *