Jean Ray
Jean Ray

Article de Valentin Trabis sur l’œuvre de l’écrivain belge Raymond Jean Marie De Kremer, dit Jean Ray (1887-1964).

L’école belge de l’étrange a fourni quelques-uns des plus beaux exemples de fantastiqueurs francophones – et parmi ces arpenteurs de l’insolite trône en maître incontesté l’inénarrable Jean Ray (1887-1964), de son vrai nom Raymond Jean Marie de Kremer. Longtemps affublé des surnoms d’ « Edgar Poe belge » et de « Lovecraft flamand » – deux étiquettes qui, si elles voulaient faciliter la réception de l’auteur en le comparant à des monuments, ne rendent pas complètement justice au sillon novateur que tracent ses récits fantastiques –, le natif de Gand constitue une voix singulière dans le milieu de l’épouvante surnaturelle. Rééditée depuis peu chez Alma, récemment traduite en anglais, son œuvre connaît une seconde jeunesse après l’âge d’or de la collection Marabout Fantastique. Revenons donc sur ce créateur fécond qui écrivit, sous une myriade de pseudonymes, des milliers d’articles, chroniques, chansons et – pour notre plus grand plaisir – contes.

  1. Un auteur-personnage à la légende tenace :

Ce qui frappe, quand on se penche sur les quelques éléments autobiographiques fournis par l’auteur, c’est le soin avec lequel de Kremer a su construire la légende Jean Ray, jusqu’à se retrouver sous les traits du féroce Tiger Jack dans le roman de Henri Vernes Trafic aux Caraïbes. Selon ses propres dires, Ray aurait écumé les océans en tant que contrebandier : trafic de nacre en mer de Chine, d’alcool sur la rum row états-unienne… Ses récits ne seraient par conséquent que les témoignages d’aventures extraordinaires vécues aux quatre coins du globe. Alors, Jean Ray, « personnage gothique » tenant « du prêtre maudit et de la gargouille de cathédrale » ?

Comme l’a bien montré Arnaud Huftier dans sa biographie Jean Ray, l’alchimie du mystère, la vérité est plus prosaïque : en dépit de ses affirmations, Ray semble n’avoir jamais longtemps quitté sa ville natale de Gand. Avant de faire de la prison au milieu des années 1920 pour détournement de fonds, il a travaillé dans l’administration de la ville belge ; puis vécu de sa plume sous des centaines de pseudonymes : John Flanders, Kaptain Bill, John Sailor… Une vie bien terne, si nous la comparons à celle esquissée par la légende – mais tout entière consacrée à la littérature. 

  1. Un univers haut en couleur :

Il y aurait une étude passionnante à mener sur l’anthroponymie rayenne : Tobias Weep, Mr. Buttercup, Bobby Moos… Autant de patronymes qui fleurent délicieusement l’Angleterre victorienne de Dickens, auteur que Ray cite fréquemment dans ses nouvelles. Ajoutons à cela un art aiguisé de la toponymie, souvent trompeuse : « Le Site enchanteur », « La Pie savante », « Le Cœur joyeux »… C’est que les personnages de Ray, petits-bourgeois ou marins en mal d’aventures, évoluent dans un espace interlope fait de tavernes mal famées, de ruelles caligineuses et de bateaux hantés – si bien que son fantastique mêle habilement le grotesque de milieux sociaux dont il exhibe la mesquinerie au sublime d’une épouvante prenant parfois des dimensions cosmiques (comme c’est le cas dans « Le Psautier de Mayence » et « La Terreur rose »). 

Au sein de cet univers pittoresque se pressent aussi des hommes de savoir, religieux ou scientifiques. Néanmoins, le lecteur avide d’herméneutique devra passer son tour : en effet, il n’est pas rare que les détenteurs de la connaissance opacifient au contraire le mystère en refusant d’apporter toute explication aux phénomènes dont sont témoins les protagonistes du récit. Prenons pour exemples la chute des deux nouvelles susnommées, illustrant parfaitement la poétique rayenne de l’inexpliqué : 

Le tragique mannequin fut remis au révérend Leemans, un digne ecclésiastique qui a parcouru le monde et sait bien des secrets de la mer et des terres sauvages. 

Il examina longuement ces restes […].

– Au dernier jour de la création, dit-il, c’est de la mer que Dieu fera sortir la Bête d’Épouvante. Ne devançons pas la Destinée par une recherche impie.

– Mais… commença Reines.

– « Qui est celui qui obscurcit mes desseins par des discours sans connaissances ? »

Devant la parole sacrée, nous avons baissé la tête, et nous avons renoncé à comprendre.

– Mais le cône rose…, balbutiai-je.

Il haussa les épaules.

– Ne m’en demandez pas tant, cher garçon, appelez cela si vous le voulez, la catalyse rose […].

– Ce sale rose ! m’écriai-je à bout d’arguments et de compréhension.

– Eh, dit le professeur Graupilz, je me souviens que l’analyse spectrale du fameux nuage cosmique révéla en effet cette teinte, mais cela ne prouve rien, beaucoup moins que rien.

Et sur cela, l’ami, fermons la parenthèse, car c’en est une, parmi les innombrables erreurs et hypothèses, dont se compose la science des hommes.

Dans ces deux explicits, les narrateurs sont confrontés à un défaut de compréhension qui se traduit par un discours bref et inefficace ; en face, si le révérend Leemans et le docteur Graupilz s’octroient le monopole de la parole, celle-ci n’aboutit à aucune révélation d’ampleur et clôt le récit sur une injonction performative (« Ne devançons pas la Destinée », « Fermons la parenthèse ») nécessairement décevante pour le lecteur. 

  1. Le chatoiement du verbe :

Comment étudier le fantastique rayen sans évoquer l’inimitable style de l’auteur gantois ? Anglicismes, archaïsmes et néologismes se multiplient sous sa plume protéiforme – ce foisonnement baroque rendant compte de la truculence d’un tel univers fictionnel. En particulier, la nourriture, qui sert souvent d’intermédiaire entre les espaces intercalaires comme aime à les appeler Jean Ray, est l’objet d’un traitement remarquable dans ses récits. Les descriptions gastronomiques y acquièrent une dimension véritablement picturale, comme dans le passage suivant, extrait de « La Choucroute » : « la choucroute se trouvait placée sur la table, énorme, splendide, dressée sur un gigantesque plat d’étain frotté, bardée de lards épais, étayée de saucisses dorées, flanquées de puissantes tranches de jambon et de rôti ». La description allie ici l’excès visuel de l’énumération hyperbolique à la musicalité de l’assonance en [e] – de sorte que le lecteur se trouve rassasié de ce spectacle gargantuesque.

Une autre caractéristique de l’écriture de Ray est l’usage fréquent du procédé de l’in medias res. Citons l’incipit de « Irish whisky », la première nouvelle des Contes du whisky, exemplaire à ce titre : 

– Un verre d’ale ?

Alors, Monsieur est venu voir le vieux Thomas Wade ; il a erré de rue en rue, de boue en boue, il a essuyé toutes les injures des voyous de Bethnal Green, et méprisé les rouges convoitises de ceux de Whitechapel pour venir voir ce fou de Thomas Wade dans son malodorant bureau de Bow ?

Le lecteur, sous les traits de l’interlocuteur « Monsieur », se trouve ainsi plongé dans le témoignage au discours direct du locuteur dont il apprend progressivement l’histoire. Une telle situation d’énonciation n’est d’ailleurs pas sans rappeler La Chute de Camus, roman publié trente ans plus tard. 

Insistons enfin sur un dernier point crucial pour comprendre les ressorts du fantastique rayen : ce dernier ne cesse de se commenter. Par exemple, dans « Dürer, l’idiot », le narrateur écoute le personnage éponyme « débitant en tranches la littérature fuligineuse d’Ann Radcliffe » ; et après avoir acheté la maison dans laquelle Dürer a disparu, il explique : 

Si je vous servais, au lieu d’une histoire vraie, un récit imaginaire, je pourrais tirer brillamment parti du perroquet, et en faire une sorte de bête damnée incarnant la pâle personnalité du journaliste Dürer, cet idiot de Dürer, ou l’âme ténébreuse de Muus. Hélas, c’était un animal stupide, sale et vorace.

Ray s’amuse ici avec le topos de la métempsycose, quitte à susciter le sourire du lecteur par cet humour de décalage entre un horizon d’attente orienté vers le surnaturel et une description triviale. Cela participe aussi de la suspension d’incrédulité nécessaire au récit fantastique.

Il nous faut donc envisager l’écriture, tout comme le personnage Jean Ray, sous l’angle du jeu : jeu avec sa vie, que l’auteur a romancée pour donner plus de crédibilité à ses récits ; jeu métafictionnel avec ses récits, qui s’amusent d’un certain nombre de lieux communs du fantastique. Lisons donc Jean Ray… Lisons-le pour son style chatoyant, ses descriptions appétissantes, ses effrayants vertiges. Lisons-le surtout sans modération… L’indigestion n’aura jamais été aussi délicieuse !

Valentin Trabis

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