Une recension de Kévin Petroni

Angélique Blanc-Serra et Eugène Gherardi publient aux éditions Albiana le deuxième tome de La Distribution des prix. Véritable ouvrage de référence, le livre nous replonge dans l’univers rhétorique et scolaire de la première moitié du XXe siècle. À travers la cérémonie de distribution des prix se reflète l’ensemble des conflits intellectuels qui traversent l’île. Ce moment souligne aussi l’érudition, l’élégance et le talent de l’élite scolaire et de la notabilité insulaire de l’époque. 

Kévin Petroni

Structure de l’ouvrage

L’ouvrage se compose de deux parties. La première partie est une étude particulièrement référencée et nourrie quant au fonctionnement de la cérémonie de remise des prix. Le seconde partie constitue une anthologie de l’ensemble des discours prononcés jusqu’en 1968. Francis Beretti, auquel le livre est dédié, fut le dernier professeur à avoir eu l’honneur de réaliser cet exercice. 

Les sources de l’étude

L’étude repose sur la consultation des archives du Lycée de Bastia. Les documents se trouvent au sein des archives de la Collectivité de Corse. De plus, l’analyse des deux auteurs repose sur deux des journaux importants de l’époque, Le Petit Bastiais et Bastia Journal. Angélique Blanc-Serra et Eugène Gherardi ont été sensibles à l’organisation matérielle et pédagogique de la cérémonie.

L’organisation de la distribution des prix
La tradition rhétorique du discours de remise des prix

Tradition héritée de l’Ancien Régime, la cérémonie de remise des Prix a traversé les différents régimes politiques et scolaires de la France du XIXe siècle. Rituel de passage à l’âge adulte, ce moment couronne les lauréats d’un concours général. Il est généralement ponctué par la remise des palmes académiques aux professeurs distingués, par la récitation de poèmes, par l’organisation de pièces de théâtre, puis par l’annonce des discours et par la remise des récompenses qui suivent le palmarès. Toutes les disciplines sont concernées et permettent à l’établissement d’établir un classement mensuel, trimestriel et annuel entre les lycéens. Cela permet de souligner le rôle central du système de notes et la dominante de la hiérarchie dans tout le domaine scolaire.

L’organisation de la distribution des prix

L’organisation de cette journée nécessite un investissement considérable des établissements. L’envoi des invitations, l’achat des registres et des récompenses, principalement en livres, constituent des sommes considérables, ce qui traduit l’importance de cet événement. L’organisation de la cérémonie est très ritualisée. Elle débute à huit heures. Sur l’estrade située dans la cour de l’établissement, les élèves écoutent la Marseillaise et l’applaudissent. Puis entrent le proviseur et le censeur, suivi du collège et des professeurs en tenue solennelle. Les discours sont ensuite lus par le proviseur et par un professeur choisi, avant le palmarès et la remise des prix.

L’intérêt social et financier de cette cérémonie

Ce moment revêt un caractère solennel et prestigieux à double titre pour la communauté scolaire : d’un côté, elle apporte à l’élève récompensé un prestige symbolique valorisant son mérite ; de l’autre, elle incite les notabilités locales qui président la cérémonie, à investir financièrement dans l’établissement et à y placer leurs propres enfants. À travers cette minutieuse description de l’organisation et du fonctionnement de ce jour, Angélique Blanc-Serra et Eugène Gherardi montrent au lecteur les finalités poursuivies par l’école républicaine : récompenser le mérite des élèves les plus investis et impliquer l’ensemble de la sociabilité locale dans la réussite de la jeunesse bastiaise.

Sociabilité et contexte historique de production des discours

L’élite scolaire et politique lors de la remise des prix

Les auteurs ont analysé plus en détail la sociabilité à l’œuvre en ce jour particulier. Les portraits des professeurs, d’histoire-géographie notamment comme Jean Carrive et Jean Poirier, et de notables comme celui du sous-préfet Bordeaux-Desbarres, nous livrent l’histoire d’une tradition rhétorique malmenée et éprouvée. Les élèves accordent plus d’importance à la réussite au baccalauréat qu’au classement. Certains professeurs déplorent, quant à eux, parfois, le caractère trop solennelle de la cérémonie. Cela révèle les débats qui existaient au sein de la communauté pédagogique entre les Anciens et les Modernes sur l’intérêt de ce moment.

Aussi de la performance rhétorique du professeur chargé du discours dépend la réussite de l’événement. Ainsi la personnalité du proviseur Hantz, organisant des concerts et des pièces de théâtre dans le lycée favorisait-elle l’évolution de la cérémonie et l’ouverture de l’établissement à la vie de la cité. À travers ces discours, les professeurs défendent également les sujets qui leur tiennent à cœur. Ambroise Ambrogi s’investit dans la défense de la Corse et de sa culture. Joseph Santoni participe à la défense de l’italien comme langue littéraire et artistique en lien avec la culture insulaire. Ce dernier discours remémore la sur-représentation des Corses dans le corps des enseignants agrégés d’Italien, symbole persistant de la culture classique insulaire en ce début du XXe siècle. Enfin, le professeur agrégé d’anglais Francis Beretti loue le rôle de James Boswell et de la culture anglaise à l’époque des Lumières.

Le lycée de Bastia dans les deux guerres mondiales

Au-delà de l’histoire de la sociabilité littéraire du lycée de Bastia, cette galerie de portraits renseigne le lecteur sur la vie de cet établissement durant la période des deux guerres mondiales.

Durant la Première Guerre mondiale

Les discours mentionnent largement l’omniprésence de l’ennemi allemand dès le début de la guerre, notamment dans les écrits de John-Antoine Nau au début de la mobilisation générale. Eugène Gherardi avait consacré un ouvrage sur le séjour du premier Prix Goncourt à Porto-Vecchio. L’esprit de revanche et de sacrifice, mais aussi de concorde nourrissent les discours de la période allant de 1914 à 1918.

La montée des périls

Après-guerre, les cérémonies de remise de prix sont très rapidement hantées par la montée des périls. Les revendications irrédentistes de Benito Mussolini agitent la société insulaire. Elles contraignent l’établissement à envisager des mesures en cas de conflit concernant la poursuite des études, les plans de protection et d’évacuation en cas d’attaque.

Le cas de la guerre d’Espagne

Les auteurs relatent également l’importance de la guerre d’Espagne qui a pu diviser étudiants et professeurs au sein du lycée. Selon Dominique Salini, les enseignants sont divisés : les anciens sont renvoyés à leur lecture de Gringoire, l’un des journaux les plus lus d’entre-deux-guerres de plus en plus lié à la droite radicale. Les professeurs plus novateurs favorisent, quant à eux, des approches différentes, plus en lien avec le réformisme académique.

Il existe aussi des tensions entre les lycéens. À la suite de la directive émise par le ministre de l’Éducation Nationale du Front Populaire Jean Zay, concernant l’obligation de neutralité politique des établissements scolaires, La Lumière, journal des gauches, reproche au Lycée de Bastia d’avoir sanctionné deux élèves en raison de leur idéologie. Dans un article, il déplore la tolérance des signes d’appartenance fasciste et monarchiste au détriment des symboles socialistes et communistes. Les enseignants s’insurgent. Engagés au sein de mouvements de gauche, ils assurent ne soutenir en aucune manière les partis fascistes. Toujours est-il que l’établissement est traversé par les luttes politiques de son temps.

Durant la Deuxième Guerre mondiale

La guerre ne fait que renforcer l’implication politique des lycéens et des enseignants. L’établissement se trouve au centre de la résistance communiste, gaulliste et socialiste comme l’indiquent les auteurs. Les étudiants ne cessent de condamner les conditions de vie dans l’établissement et dans la ville, et bon nombre d’entre eux participent aux émeutes de la faim, n’hésitant pas à braver l’administration de Vichy.

Après-guerre

Par la réalisation des portraits de l’élite bastiaise, comme le maire de Bastia ou le sous-préfet de la ville, ou de portraits de professeurs remarquables, comme Fernand Ettori qui joua un rôle essentiel dans la défense de la culture et de la langue corses, ainsi que dans la réouverture de l’Université de Corte, les auteurs ont restitué la façon dont ces hommes et ces femmes ont défendu une certaine idée de l’humanité dans une époque dominée par les conflits. 

La législation scolaire au lycée de Bastia
La vétusté du lycée de Bastia

Enfin, une dernière partie de l’étude renvoie à l’ensemble de la législation scolaire, aux différentes réformes ainsi qu’à leur mise en application au lycée de Bastia. Les auteurs soulignent une évolution notable entre le XIXe siècle et le XXe siècle. L’augmentation du nombre d’élèves constitue un réel problème pour l’établissement qui est engorgé et vétuste. Ce dernier souffre également d’un manque de financement de la part de la municipalité, selon le proviseur Hantz. Les rapports de 1927 et 1929 sont suivis d’importants travaux réalisés en 1935. Le courant hygiéniste tente de palier les différents risques de maladie et cherche à améliorer la santé corporelle des lycéens.

La réforme des cycles scolaires au lycée de Bastia

L’organisation des études est affectée par la réforme du second degré. L’enseignement est séparé en deux cycles : de la 6e à la 3e et de la seconde à la terminale. Deux classes sont possibles au collège, l’une classique est liée à l’apprentissage des langues anciennes ; la seconde moderne est dépourvue de cet enseignement. Au lycée, quatre cycles sont possibles : étude du latin avec le grec ; étude du latin avec les langues vivantes ; étude du latin avec les sciences ; étude des langues vivantes et des sciences dépourvue de latin. Le but de cette réforme devait permettre de rapprocher l’enseignement de la vie quotidienne, mais aussi de réduire la concurrence entre les sections de Sciences et de Lettres. Les discours relatent les débats sur les conséquences de cette réforme, notamment au sujet l’apprentissage du grec ou encore de celui de la langue française. Déjà, les professeurs déplorent la chute du niveau de langue des lycéens.

L’ouvrage d’Angélique Blanc-Serra et d’Eugène Gherardi est essentiel pour tous ceux qui sont curieux de découvrir l’histoire rhétorique, scolaire et intellectuelle de l’île par le prisme de ces discours de cérémonie de distribution des prix. Le lecteur ne peut qu’être marqué par l’érudition et la maîtrise de ces orateurs qui, tout en convoquant Virgile, Rabelais, Boswell, Hugo incarnaient une très haute idée de l’intelligence et du mérite. 

En savoir plus

Angélique Blanc-Serra, Eugène Gherardi, La Distribution des prix : le temps des guerres et des paix au lycée de Bastia (1904-1947), Tome II, Ajaccio, Albiana, coll. Bibliothèque d’histoire de la Corse, 2025.


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