Le schiste et l’asphodèle
Diana Eva Filippi
Ed. Maïa
2026
Une intrigue en Alisgiani
Lisandrina, grand-mère aimante de Fiordilisa, est un peu sorcière, au bon sens du terme. Elle comprend vite que les jeunes gens qu’elle protège sont pour le moment dans une situation inextricable et elle choisit de les aider. Un chant particulier où le rôle de la quinte est essentiel va permettre de mettre fin à leur problème. Battistu, amoureux de sa petite fille, part pour une autre époque, éloignée d’un siècle de la guerre de 14, à laquelle il participait. Une enquête passionnante, patrimoniale, policière, psychologique… On tourne les pages et on se dit qu’il faut vraiment qu’on aille à Alesani.
Entretien avec Diana Eva Filippi
Pourquoi le choix d’associer, dans le titre, cette plante , l’asphodèle, et cette pierre , le schiste ?
J’ai choisi l’asphodèle en référence aux récits légendaires sur les mazzeri, bien sûr. Mais j’attribue ce titre à une certaine forme de mutinerie littéraire. On me fait quelques fois remarquer, non sans raison, qu’aucun élément de l’intrigue ne mentionne, à proprement parler, ni le schiste ni l’asphodèle ! C’est vrai. Et cette remarque me fait sourire, parce qu’elle me ressemble.
Ce titre ne désigne pas des objets du récit ; il en exprime l’âme. Je l’ai choisi pour ce que ces deux éléments éveillent en moi, dans un jeu d’associations où se mêlent les sensations, les souvenirs et l’imaginaire. C’est ainsi que je regarde le monde, et sans doute aussi ainsi que j’écris.
Le schiste est la pierre de la vallée où s’ancre le récit. Dans mon esprit, il incarne le concret, le palpable, la mémoire que le paysage porte en silence depuis des siècles. Silencieux, mais si éloquent, friable comme les instants, il défie pourtant le temps, à l’image de la Petra Catasta soutenant encore les demeures anciennes. Il est ce qui nous relie aux générations qui nous ont précédés, ce dont nous héritons et qu’il nous appartient, à notre tour, de préserver.
L’asphodèle, elle, appartient à un autre registre. Elle est légère, éphémère, presque insaisissable. Au printemps, elle illumine les flancs des montagnes de sa floraison et semble y déposer une part de cette magie que les récits populaires lui prêtent. Son parfum flotte comme une promesse, tandis que sa lumière épouse les aspérités de la pierre.
Mon roman se tient précisément à cet endroit : à la frontière du minéral et de l’invisible, de la mémoire et du rêve. Il circule librement entre ces deux mondes, convaincu qu’ils ne s’opposent pas, mais se répondent.
Quel lien ce roman entretient-il avec la belle région qu’est l’Alisgiani ? Par ailleurs, le village de Luna est-il une parfaite invention ou y a t-il , ou y a-t-il eu un village de ce nom ?
L’Alisgiani est bien sûr ma vallée d’origine, mais ce n’est pas la seule raison de ce choix. J’avais envie d’ancrer ce récit dans un territoire d’une extrême précision, presque dans l’intimité d’un paysage, pour mieux rejoindre ce qui nous est commun. Je crois profondément que l’universel naît du particulier. Plus une histoire est enracinée, plus elle est capable de parler à chacun.
Derrière cette vallée se dessinent des questions qui dépassent largement ses frontières : la quête de soi, le dialogue entre les héritages reçus et les aspirations personnelles, notre rapport à l’amour, à la terre, aux autres. Chacun de mes personnages est façonné par le monde dans lequel il vit, autant qu’il contribue à le façonner en retour. Tous héritent d’une histoire qui les précède, mais chacun demeure libre de choisir la manière dont il souhaite la prolonger ou s’en affranchir.
Quant à Luna, il est lui aussi une quête. Ce hameau appartient autant à la géographie qu’à l’imaginaire. Qu’il ait existé ou non importe finalement assez peu. Il est ce lieu disparu que chacun porte peut-être en soi : un horizon vers lequel on avance sans jamais être certain de l’atteindre. Après tout, nous conservons tous, quel que soit notre âge, le droit de rêver de décrocher la Lune !
Dans ce roman dont on tourne les pages avec passion , l’amour est essentiel ; celui de Lisandrina , de Sampieru et celui des plus jeunes.
Quelle est sa place dans cette œuvre ?
Pour qualifier ces histoires d’amour, que vivent mes personnages, je dirais que certaines de ces femmes choisissent de s’éloigner de l’être aimé, mais qu’elles ne le font jamais par effacement. Elles demeurent fidèles à elles-mêmes. Lisandrina protège son enfant ; Fiordilisa refuse de se perdre dans la relation avec Battistu. Leur décision est douloureuse, mais elle procède d’une liberté pleinement assumée.
C’est sans doute là que réside, à mes yeux, une vision très contemporaine de l’amour. Aimer ne signifie pas renoncer à soi. L’amour ne peut s’épanouir durablement que lorsqu’il accompagne le chemin de chacun, sans jamais l’entraver. Et aucune des femmes de ce roman ne rejette l’amour. Elles savent simplement qu’il existe des fidélités plus profondes encore : celles que l’on se doit à soi-même, à ses enfants, à ses convictions ou à sa propre histoire. L’amour ne disparaît pas ; il trouve simplement sa juste place.
Peut-être est-ce là que mon regard diffère quelque peu de celui que notre époque porte parfois sur les relations amoureuses. Le romantisme nous a longtemps laissé croire que l’amour véritable devait être une évidence, qu’il suffisait de rencontrer la bonne personne pour que tout devienne simple. Lorsque surgissent les difficultés, nous sommes alors tentés de croire que nous nous sommes trompés de chemin, ce dont je ne suis pas certaine. Les liens les plus sincères connaissent eux aussi des saisons, des éloignements, des métamorphoses. Ils demandent parfois du temps, de la patience, du courage. Ils exigent surtout que chacun demeure libre de grandir sans cesser d’aimer.
C’est cette confiance-là que j’ai voulu raconter. Certains de mes personnages se retrouvent après avoir traversé ces épreuves. D’autres empruntent un chemin différent. Mais tous auront appris que l’amour ne vaut que s’il laisse intacte la liberté intérieure de ceux qu’il unit. Quant à la fin… je préfère laisser aux lecteurs le plaisir de la découvrir, ou bien de l’inventer à leur tour !
Battistu est-il un héros ou un lâche ? Comment jugez-vous vos personnages ? Lequel préférez-vous ?
Battistu n’est ni un héros ni un lâche, il est un homme. C’est précisément ce qui le rend, je l’espère, profondément humain. Comme chacun de nous, il avance avec ses élans, ses fragilités, ses hésitations. Il ne possède aucune certitude. Il cherche simplement son chemin.
D’ailleurs, à bien y réfléchir, Battistu n’est peut-être pas le personnage principal de ce roman. C’est même l’une des facéties d’écriture qui m’ont le plus amusée. Le lecteur suit ses pas, mais il est paradoxalement celui dont il sait le moins de choses. Nous découvrons son prénom, son nom plus tardivement encore, et son passé lui demeure presque aussi mystérieux qu’à nous. Battistu avance dans l’histoire avec le lecteur, jamais devant lui.
Peu à peu, cette absence de véritable personnage principal devient l’une des clefs du roman. J’avais envie d’un récit qui ressemble à une polyphonie corse. Dans une paghjella, aucune voix ne cherche à dominer les autres. Chacune possède sa couleur, sa nécessité, son souffle propre. Ce n’est que de leur rencontre que naît l’harmonie. Je crois que mes personnages fonctionnent de la même manière. Chacun raconte une part de l’histoire. Chacun éclaire un fragment de vérité. Aucun ne la possède tout entière.
C’est sans doute ainsi que je regarde le monde. Personne ne détient la Vérité avec un grand V. Nous avançons tous avec une compréhension partielle des êtres et des événements. Pourtant, lorsque ces regards se croisent, ils composent peu à peu une image plus vaste que celle qu’aucun d’entre eux n’aurait pu construire seul.
Au fond, ce roman raconte peut-être moins le destin d’un homme que celui d’une communauté de regards.
Dans ce roman , on change sous certaines conditions rituelles strictes de lieu et d’époque ; cela ressemble à quelques reprises à de la téléportation digne des romans d’anticipation. En Corse, l’idée ne surprend qu’à demi…
Certains récits populaires attribuent effectivement aux streghe un pouvoir de déplacement surnaturel. On disait qu’elles pouvaient, à la faveur de la nuit, franchir les distances pour rejoindre les nouveau-nés. Ces croyances appartiennent à notre patrimoine oral, avec toute la richesse symbolique qu’il porte.
Pourtant, je n’ai jamais cherché à les retranscrire fidèlement. Je ne me suis pas placée dans une démarche de restitution ethnographique, ni même de transmission au sens où on l’entend habituellement. D’autres le font admirablement, et leur travail est précieux.
Pour ma part, j’ai éprouvé le besoin de revenir un peu plus en amont, là où naissent les récits. J’ai souvent imaginé les veillées d’autrefois. Les conteurs ne se contentaient pas de répéter les histoires qu’ils avaient entendues. Ils les transformaient, les enrichissaient, leur offraient de nouveaux chemins. C’est ainsi qu’un patrimoine demeure vivant : non lorsqu’il est figé, mais lorsqu’il continue de créer.
C’est cette liberté-là que j’ai voulu retrouver. Bien sûr, mon imaginaire plonge ses racines dans la culture corse. Elles sont profondes, assumées, essentielles. Mais des racines ne sont pas faites pour retenir un arbre. Elles lui permettent de grandir. Je crois profondément que notre imaginaire collectif ne se préservera pas en répétant indéfiniment les récits d’hier. Il continuera d’exister si nous acceptons, à notre tour, d’en écrire de nouveaux. Les conteurs d’autrefois nous ont transmis un héritage immense. La plus belle manière de leur être fidèle n’est peut-être pas de les imiter, mais de prolonger leur élan créateur. À mes yeux, l’imaginaire corse de demain naîtra de cette rencontre entre mémoire et invention.
Partir des racines, non pour s’y enfermer, mais pour y faire éclore des fleurs nouvelles.
Qu’est-ce qui a fait naitre ces beaux récits ?
Les romans d’anticipation, comme ceux de Barjavel, m’accompagnent depuis longtemps. J’aime aussi certaines œuvres de science-fiction au cinéma. Toutes ont en commun de laisser l’extraordinaire affleurer dans le réel sans jamais le recouvrir. La magie n’y remplace pas le monde ; elle en révèle simplement une profondeur que nous ne percevons pas toujours. C’est sans doute ce qui m’émeut le plus dans ce genre de récits. Ils nous rappellent que le merveilleux ne commence pas lorsque le réel s’interrompt, mais lorsqu’il accepte de laisser une place au mystère.
Pourtant, le voyage dans le temps présent dans mon roman ne doit pas être compris comme un simple procédé narratif. Il est avant tout une métaphore.
Battistu a perdu la mémoire de son passé. Mais, plus profondément encore, il ne parvient pas à habiter pleinement le présent. Cette sensation de vivre entre deux époques, d’être séparé d’une partie de soi-même, me semble familière à beaucoup de Corses aujourd’hui. Peut-être même à bien d’autres. Nous héritons d’un monde qui disparaît tandis qu’un autre peine encore à prendre forme. Entre les deux demeure une question essentielle : comment avancer sans rompre le fil ?
C’est cette interrogation qui traverse le roman.
Je crois qu’il existe toujours une porte entre ce que nous avons été et ce que nous pouvons devenir. Elle n’efface ni l’un ni l’autre. Elle les relie. Dans son entrebâillement circulent les souffles du passé et ceux de l’avenir. Ils se rencontrent, se répondent, parfois s’opposent, mais finissent toujours par composer un même mouvement.
Peut-être est-ce là que naît l’harmonie.
En parlant d’harmonie, une caractéristique particulière du chant polyphonique, la possibilité de la Quinte, la Voix des Anges, a son importance. Pourquoi cette mise à l’honneur?
La Quinte, ou Voce Anghjulina, est un phénomène extraordinaire qui peut naître lorsque les voix d’un chœur polyphonique composent une harmonie parfaite. Celui qui l’entend pour la première fois éprouve souvent une forme de stupeur. Une voix semble apparaître soudain, comme venue de nulle part. Pourtant, personne ne la chante. Elle naît de la rencontre des autres. Cette voix supplémentaire n’appartient à aucun chanteur en particulier. Elle est l’émanation du chœur tout entier, comme si l’accord parfait des voix faisait surgir une présence invisible.
Je trouve cette image profondément bouleversante. Elle dit quelque chose de bien plus vaste que la musique. Elle nous rappelle que certaines des plus belles réalités n’existent qu’à la condition d’être partagées. Elles ne peuvent appartenir à un seul être. Elles naissent de la rencontre, de l’écoute, de la confiance que chacun accorde à la voix de l’autre.
J’avais très envie de retranscrire cet aspect, si poétique, de notre patrimoine. Car la réalité possède parfois son propre merveilleux. Il appartient peut-être aux écrivains de le reconnaître, puis de le révéler.
Écrire cette Quinte, tenter d’en approcher le mystère avec des mots, a constitué pour moi un immense bonheur. Les chanteurs la font naître par leur souffle. J’ai simplement essayé, pour ma part, de lui offrir une autre résonance à travers l’écriture.
La culture est un héritage. Mais elle n’existe véritablement que lorsqu’une génération accepte de lui prêter sa propre voix. Peut-être est-ce cela, finalement, transmettre.
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