Avec L’Opara : Puesia, prosa è canti, publié aux éditions Alain Piazzola sous la coordination de Charlotte Rocchi, François Rocchi, Jean-Paul Rocchi et Sonia Moretti, c’est l’ensemble de l’œuvre de Ghjuvanteramu Rocchi qui est enfin réuni. Poète, instituteur et militant engagé dans le Riacquistu, Rocchi a fait de l’écriture et de la chanson des instruments de transmission de la langue et de la culture corses. À travers ses poèmes, ses comptines, ses fables et ses chansons se dessinent le parcours d’un homme et le portrait d’une société corse fraternelle.
Par Kévin Petroni

Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une.
Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y.
Dans la préface des Contemplations, Victor Hugo invite son lecteur à s’emparer du miroir qu’il lui tend, à savoir le poème, et à s’y regarder. De cette manière, il souhaite lui signifier que l’œuvre poétique résulte de la vie du poète lui-même, et que cette vie n’est en rien différente de la sienne. Le poète reflète ainsi une expérience universelle. En publiant L’Opara, les œuvres complètes du poète corse Ghjuvanteramu Rocchi aux éditions Alain Piazzola, Charlotte, François, Jean-Paul Rocchi et Sonia Moretti soulignent le lien qui unit l’œuvre d’un poète à la vie des hommes. En choisissant d’écarter la préface et les annotations biographiques, les coordinateurs ont souhaité se concentrer sur la création seule de Ghjuvanteramu Rocchi. Ainsi ont-ils peut-être voulu montrer que la vie d’un homme se résume à ce qu’il donne aux autres et qu’il n’emporte pas avec lui, soit cette somme de chansons, de comptines, de fables qui témoignent de la grande diversité de son œuvre poétique. Pour autant, ce don du poète nous enseigne quant à sa propre existence. Les thématiques de ses textes rappellent son exil. Ses poèmes pour les enfants insistent sur son rôle d’enseignant et sur le rôle fondamental de l’école dans la transmission de la langue corse. Enfin, ses chansons pour Canta u populu corsu, Tavagna, I Muvrini, Antoine Ciosi ou Felì peuvent refléter ses engagements militants, son rapport à l’amour, son attachement à la terre ou encore son aspiration à la fraternité. Cette œuvre d’une vie esquisse la vie du poète grâce à ses écrits. Et puis, au-delà de l’homme, ses poèmes restituent le monde dans lequel il vit. Ils délivrent une vision heureuse de la culture paysanne et rurale dans l’île, à travers les fonctions essentielles du poète au sein de la communauté, à savoir témoigner pour autrui, célébrer la vie quotidienne, ces moments de joie qui appellent à se réunir et à chanter, transmettre un passé, une langue et des pratiques qui animent notre mémoire et qui en font perdurer le don. Alors que Ghjuvanteramu Rocchi avait très peu publié de poésie, à l’exception d’ouvrages pédagogiques pour l’apprentissage de la langue, ce magnifique recueil réunit l’ensemble de sa production écrite. Il promet au lecteur de découvrir, par le biais de son histoire, de son engagement et de sa sensibilité, l’œuvre d’un monde dont il a voulu être le passeur.
L’œuvre d’un homme
L’Opara est d’abord un recueil de l’œuvre poétique de Ghjuvanteramu Rocchi. Elle restitue ainsi la diversité de sa poésie, ses thématiques et ses structures poétiques, mais aussi sa pensée esthétique.
Une œuvre thématique
Les coordinateurs ont suivi l’ambition du poète. Ils ont organisé leur recueil en deux parties. La première concerne les textes publiés et la seconde les textes inédits. En s’intéressant exclusivement aux poèmes édités, un classement par thématique et par genre se dégage. Les cinq premières sections, Locu è lochi, Ghjente, Sintimi, Lotte, et Stonde predilette, restituent les principaux sujets de ses poèmes, à savoir les lieux, les gens, les attachements personnels et politiques de l’auteur. Les deux dernières sections, quant à elles, Rime zitellesche et Prosa è fole, renvoient à une sélection par type de textes. Si elle est divisée en section quasi symétrique aux thèmes évoqués précédemment, Locu, Sintimi, Stagioni, Ghjochi è ghjoculi, Scenette et Animali, la section Rime zitellesche renvoie à la carrière d’instituteur de Rocchi. C’est également le cas de la dernière section, réunissant des contes et des fables susceptibles d’attirer l’attention des enfants. Le choix même des sujets et des genres adoptés livre avant toute chose l’œuvre laissée par l’écrivain : un recueil de textes écrits par un pédagogue et par un poète soucieux de la transmission de sa langue et de ses attachements.
De la structure classique au vers libre
Pour y parvenir, la diversité des formes poétiques choisies joue un rôle essentiel. Se remarque avant tout le choix de formes contraintes. C’est le cas notamment du poème O Mare, chanson de tradition lyrique, composée de deux sizains pour couplets et d’un distique pour refrain. Il raconte l’exode des Corses, tout en déplorant l’abandon de l’île. La forme fixe est souvent prisée par l’auteur, à l’instar des poètes français du XVIe siècle comme Clément Marot. Elle apporte une grande liberté par le biais de l’art de la variation. La contrainte est souvent perçue comme une méthode raisonnée d’innovation. Cela revient à évoquer la recherche par le poète d’un point d’équilibre qui, tout en respectant les attentes de la tradition lyrique, intègre de la singularité et de l’inédit. En ce qui concerne le poème O Mare, la répétition calque le mouvement continu de la mer. Il reproduit également les codes de la prière, par le biais du système d’adresse. En convoquant la mer, le poète évoque les mots des Grecs à l’égard de Poséidon ou des Romains convoquant Neptune pour que les proches leur soient rendus. L’exil désignant à la fois le départ, l’absence et la mort, la prière semble la forme naturelle d’une litanie incitant le lecteur à revenir au pays natal. Ces formes fixes se retrouvent notamment dans les Rime zitellesche. Le poème I Rusignoli use d’une forme fixe qui, en privilégiant le caractère ludique de la fantaisie, appelle les élèves à s’instruire quant à la symbolique du rossignol et à faire de la langue et du chant un outil de partage. Le poète apprécie également les formes libres. Par exemple, parmi les poèmes inédits, il s’en trouve un intitulé Ochji. Dans ce texte, il est question des trois îles Elba / Montecristu / Corsica (P.371) qui sont disposées sur la page de la même manière que sur une carte. Leur place épouse le mouvement même des yeux suivant le lever du soleil sur ces trois îles. C’est un cas classique de poésie moderne et d’affranchissement des contraintes classiques. La variété des formes poétiques témoigne de la rigueur intellectuelle de Rocchi qui fait du travail de la forme l’élément décisif d’une transmission, qu’il s’agisse de la langue, des symboles ou des émotions qu’il désire exprimer.
Dans l’atelier du poète
Au-delà de la diversité des poèmes de Ghjuvanteramu Rocchi, les coordinateurs proposent également au lecteur de découvrir son atelier en organisant différentes sections Cacci, A ghjente in i so lochi, Spassighjate, Natura, Pè i zitelli, In cor di mente et L’amore. Ces thématiques suivent celles des textes édités, et cherchent à montrer qu’ils obéissent à des enjeux spécifiques de sa poésie. Ces fragments et autres pièces non publiées ne se contentent pas de livrer des œuvres inconnues. Ils délivrent des indications sur le geste d’écriture de Rocchi. Par exemple, parmi les fragments sur l’exil se trouve le texte suivant : « Ùn hè in u locu / l’esiliu / l’esiliu / Hè in a persona » (P. 368). Or ce texte est réécrit et se retrouve dans la section A ghjente in i so lochi : « L’esiliu / ùn vene da u locu / Mancu da e persone / L’esiliu / Hè in a persona / Quand’ella l’apre / u libru di a memoria / da vulleli fà i conti » (P. 392). À une réflexion personnelle sur l’exil, ce poème ajoute une dimension testimoniale et éthique dans la mesure où l’écrivain ne se contente pas de délivrer une réflexion sur un sentiment intérieur, mais qu’il rajoute un questionnement sur son passé et sur les êtres qui l’ont construit. Depuis la quête de soi, le poème réfléchit à la manière de restituer le rôle d’autrui dans sa propre construction. Par conséquent, ces textes manifestent la volonté première de l’auteur de restituer sa propre recherche poétique.
Le recueil assure au lecteur une merveilleuse introduction à la poésie et à l’esthétique de Rocchi. Œuvre attachée au respect des formes classiques, celle-ci restitue également l’intérêt du poète pour le vers libre, les fables et les comptines, ainsi que pour des thématiques caractéristiques comme la nature, l’intérêt porté à autrui ou la transmission de la langue.
L’homme dans son œuvre
À travers ses poèmes, la vie du poète s’impose. Cela montre combien l’œuvre poétique est attachée à la vie de l’écrivain, et que le choix éditorial ne consiste pas à ignorer l’écrivain, mais au contraire à faire de ses textes le reflet même de sa personne.
Le poète
L’auteur apparaît d’abord dans l’œuvre à travers la poétique des dates, élément qui rappelle la stratégie hugolienne de l’écriture de soi dans Les Châtiments. Si les textes suivent un ordre par thème ou par genre, les dates nous rappellent la vie de l’écrivain. Les poèmes des années 70 sont marqués par l’exil et le retour au pays natal. Les textes évoquent la séparation, ainsi que le souvenir des morts, en particulier de sa mère décédée quand il était jeune1 : « Chè no ci trovimu soli / Ci sì tu ci sì tù / Chì ci annanni è ci cunsoli / Ci sì tu ci sì tù / Ancu tutta una nuttata / Cù a voce inzuccarata / È e to mani di fata » (P.55). Ils sont aussi motivés par le souhait de redonner vie à l’île, à son territoire, à sa culture et à sa langue. Fondateur du Riacquistu, auteur de la revue Rigiru, Ghjuvanteramu Rocchi concevait ce retour comme un acte symbolique de réappropriation de la langue et de la culture corses. Son engagement littéraire se trouvait au centre de son métier et de son engagement politique. Les années 80 et 90 sont associées à l’art de la chanson et de la transmission. Le poète érige la chanson en un moyen direct d’action sur la société, que ce soit comme un outil de transmission de la langue aux enfants ou un objet d’expression de la lutte en faveur du peuple corse. Enfin, les années 2000 et 2010 éclairent la maturité du poète. Sa poésie est traversée par le souvenir de l’Algérie, par le désir de louer la nature et les proches et par la même volonté de célébrer la Corse, ses lieux et ses fêtes. L’œuvre montre combien la poésie devient un moyen pour le poète de transformer l’absence et l’exil en un acte en faveur de la défense de l’île et de sa culture.
L’instituteur
Dans le recueil, les coordinateurs veulent particulièrement renforcer cet aspect de l’image auctoriale, au point d’en faire un élément central de la manifestation du poète. Le catalogue de photos situé en son centre insiste sur la représentation d’un grand pédagogue qui a su ériger le poème en forme pédagogique souveraine de la langue corse. Dans 21 pièces pour découvrir la musique corse traditionnelle, Alain di Meglio rend hommage au « scioglilingua », des comptines utiles à l’apprentissage de la langue2. Elles s’ajoutent aux « fables, proverbes, contes, légendes, chansons, saynètes, théâtre ou “stalbatoghji” » mis à la disposition des professeurs pour apprendre le corse. Ces textes sont repris dans la partie Rime zitellesche, section la plus importante de l’œuvre d’un point de vue volumétrique. Dès son retour, le poète a créé dans son village de L’Oretu Scola Aperta afin d’enseigner la langue aux plus jeunes. Il a ensuite été conseiller pédagogique et formateur pour les enseignants qui désiraient transmettre le corse. Le poète représente un passeur qui avait compris combien son art pouvait participer à la sauvegarde de la langue. Le rôle de la poésie et du chant est d’autant plus central, car, comme l’indique Patrizia Gattaceca en citant Pasquale Marchetti « c’est en grande partie grâce au disque, seul support autorisé ou possible, que la langue corse doit d’avoir résisté aux assauts destructeurs venus de toutes parts3». À travers cette observation, il est possible de noter que Rocchi cherchait également à poursuivre sa mission en touchant le public adulte. Ainsi le parolier de chansons pour Canta u populu corsu, I Muvrini, Felì ou encore Antoine Ciosi voulait-il par ce biais continuer l’apprentissage. Comme le souligne Patrizia Gattaceca, en travaillant avec Antoine Ciosi à la réalisation de Musa d’un populu en 1977, Rocchi œuvrait à la redécouverte de la littérature corse par le biais d’« une anthologie de la poésie traditionnelle et contemporaine4». En s’adressant aux enfants comme aux adultes, le poète veut influer sur la société.
Le militant
L’action poétique reflétait enfin un acte politique. La section Lotte est assez courte, mais reflète l’ensemble des engagements du poète en faveur de l’émancipation (À rombu di cantà), de la mémoire (Ponte Novu ; Paghjella di l’impiccatu) et de l’éveil du peuple corse (À a riscossa). C’est le cas de Simu sbanditi, poème de déploration de la pauvreté de la Corse et de son importante contribution à l’effort de guerre : « Sò senza bande / Li nostri li pastori / È senza terra / Sò tanti agricultori / Fora la giuventù corsa / Stà fendu lu corri corri / Quand’elli sbarcanu à schere / Li soi l’incettatori » (P.156). De même, U to nome O Pariggi dénonce la transformation de la capitale française en un lieu d’oppression pour les militants corses : « U to nome o Parigi hè murtoriu chì sona / Esiliu sfruttamentu prigiò o tribunale » (P.159). Enfin, A leva di u settanta est un poème souvenir de la réunion de Corte le 17 avril 1975. À cela s’ajoutent des poèmes qui marquent l’engagement antiraciste de l’écrivain, notamment Puèmu pè Salomon, un tombeau pour Salomon Malhangu, militant sud-africain anti-apartheid lié au mouvement du Congrès National Africain, pendu après avoir été jugé coupable de la mort de deux passants lorsqu’il essayait de fuir la police à Johannesburg, et O Dumè O Muamè, poème de dénonciation du sort des travailleurs maghrébins qui établit une fraternité avec les travailleurs insulaires : « O DUMÈ O MUAMÈ O DUMÈ O MUAMÈ O DUMÈ O MUAMÈ / I picchi eletrichi in battaglia / Listessi à quelli di a mitraglia… » (P.147). Il s’agit d’un texte qui déplore l’exploitation du prolétariat en cherchant à détourner l’ouvrier de l’argumentaire identitaire. De cette manière, le poète se présente comme le porte-parole du petit peuple et d’une mémoire qui refuse l’assignation ethnique.
Dans l’œuvre de Ghjuvanteramu Rocchi se dessine le parcours d’un poète, d’un enseignant et d’un militant qui, prônant l’enseignement de la langue et de la culture corses, participe au réveil d’un peuple fraternel.
L’œuvre d’un monde
À travers les textes du poète, ce n’est pas simplement l’œuvre d’un homme qui se présente au lecteur. Ghjuvanteramu Rocchi tend au lecteur un miroir, celui de la culture paysanne et rurale qu’il veut partager et transmettre avec l’ensemble de son public.
Chanter pour autrui
La chanson demeure le moyen de sauvegarder la mémoire des ancêtres et des proches. Elle est ainsi intimement liée à ce que nous évoquions concernant la poétique des dates et la présence de l’écrivain dans l’œuvre. Il a appris de la culture dont il est issu à honorer les morts et à veiller sur les vivants. La section Ghjente est dédiée à cette mission du poète. S’il s’adresse dans de nombreux poèmes à sa mère, le reste de sa famille apparaît aussi. Ainsi, dans O Babbo, il perpétue le souvenir de son grand-père : « Passa sempre un zitellu / Cantendu pè u stradò / Ùn ci sì più ci hè ellu / Và u cantu o babbò » (P.71). Aussi, il se souvient d’amours de jeunesse comme dans le poème Malena : « St’ora invita à gode pace / Tantu ella hè calma è serena / Ma tù core ùn voli tace / U perchè di a to pena / Una notte à stanotte listessa / T’ai persu l’amore di Malena » (P.63). Il évoque encore des figures marquantes du village comme « u sunadore » (P.78) ou « u chitaristu » (P.67). Le poète honore les hommes et les femmes qui ont bâti son monde. Ce qui s’applique à l’échelle personnelle convient également à la dimension collective. Ces vers contribuent à sauver de l’oubli des figures poétiques majeures comme dans Ghjacumusà où il rend hommage au poète corse Ghjacumu Santu Versini, fondateur d’A Cispra. Rocchi a écrit ce poème après avoir su que la mort de Versini s’était déroulée dans une parfaite indifférence5: « O Ghjacumusà tamantu dolu / È cusi poca funerale / À tè chì fiori di Natale / Ne facie nivà un stolu / T’anu lasciatu solu solu / Senza una rima à u capizzale / O Ghjacumusà » (P.73). Symbole de la lutte du poète contre l’oubli de la culture corse, cette mort se devait d’être sublimée et réparée par le poème. Le monde de Ghjuvanteramu Rocchi parle à travers lui, ce qui révèle l’une des fonctions essentielles de la poésie, le témoignage.
Rythmer les jours
Le poète est aussi celui qui doit renforcer les liens de la communauté. C’est la raison pour laquelle il appelle les auditeurs et les lecteurs à communier. Dans le documentaire Musa di un populu, le poète évoquait cette dimension fondamentale de sa tâche. En tant qu’instituteur, dans un poème intitulé Aiò, le poète incitait ses élèves à élargir le cercle en incluant les isolés par le chant et par la danse : « Aiò ! aiò ! allerghemu lu chjerchju ! / Aiò ! aiò ! chi piacè di ballà ! » (P.222). Ce geste était inspiré d’une volonté manifeste d’apprendre aux enfants la fraternité et la solidarité : « Ci sò i vicini di chjassu suttana / Ci sò i cugini ghjunti da luntanu / À teneci caru simu tanti è più / Si di i nostri ancu tù ». La hiérarchie, la distance familiale, tout ce qui peut ramener à un caractère étranger est appelé à disparaître au nom de l’amitié et de la communion. La musique est un vecteur de fraternité. D’un point de vue politique, le poème A rombu di cantà participe d’un mouvement comparable. En effet, la rime « À rombu di cantà » / « À rombu di luttà » (P.172) établit une continuité logique entre le chant et le combat politique. La chanson devient le moyen de raviver la mémoire des combattants d’hier en réunissant autour d’une seule voix des milliers de chanteurs : « Da ste fronte sulchighjate / di penseri / e vighjate / d’oghje è d’eri / da sti cori / chì anu battutu di doli / bramendu a libertà » (P.172). De ce fait, la chanson invite à la réunion d’un même peuple. L’expérience a montré que le chant est un moyen de rapprocher les hommes et de transmettre des valeurs et des principes.
Transmettre un monde
Enfin, le poète se doit d’honorer les lieux qui l’ont accueilli. Bien sûr, comment ne pas évoquer avant toute chose L’Oretu et la Casinca, lui que l’on a pu nommer « u pueta casinchese » ? Dans le poème A Casinca se dessine un art poétique. Le poète y évoque « l’amore di a so ghjente » (P.30), « u sfidanu di u tempu », ou encore « una terra d’accolta », ce qui revient à dévoiler l’origine du dévouement du poète pour les autres, de la nostalgie qui traverse ses textes et enfin de son combat pour défendre une poésie que Sonia Moretti et Jean-Paul Rocchi qualifient à juste titre d’ « ouverte » (P.18) ; car la poésie de Rocchi se veut ludique, altruiste et joyeuse. Ce poème révèle tout du monde de son auteur lorsqu’il écrit : « A Casinca riceve / È offre à chì ci vene / Amicizia è cunfortu » (P.30). Selon nous, l’auteur transmet les valeurs d’une société profondément méditerranéenne au sein de laquelle l’hospitalité, le respect des morts, la communion d’un art et de l’allégresse constituent les principes d’un monde rural heureux. Ce monde ne s’arrête pas à L’Oretu. Le poète évoque également Bastia, Ajaccio, le Niolu. Il cherche à écrire cette île qui motive son écriture : « A toia l’isula ti move » (P.25). C’est en tant que membre de cette société corse accueillante et heureuse que Rocchi souhaite en devenir le passeur.
Une œuvre poétique raconte une vie et transmet un monde. En refermant le recueil de Ghjuvanteramu Rocchi, le lecteur peut s’apercevoir combien le poète corse possède une ambition semblable à celle de Victor Hugo. L’auteur tend lui aussi un miroir à ses lecteurs. Par le biais de la chanson, Ghjuvanteramu Rocchi a accompli l’un des gestes majeurs du Riacquistu, à savoir permettre au plus grand nombre, petits et grands, de se réapproprier de manière ludique leur héritage linguistique, poétique, patrimonial. Homme d’engagement et de vocation, il avait fait de la poésie le moyen de transmission d’une langue, mais aussi de tout un monde paysan, de sa morale, de sa fraternité, de son attachement à la nature. À travers ses textes, c’est donc le parcours d’un homme et d’un monde qui s’ouvre au lecteur, un monde qui est le sien et que le poète a permis de raviver à l’instar de Rinatu Coti, Dumenicantone Geronimi, Ghjuvanghjaseppu Franchi, Jacques Fusina et Jacques Thiers6.
En savoir plus
Ghjuvanteramu Rocchi, L’Opara : Puesia, prosa è canti, Ajaccio, Alain Piazzola, 2026.
Notes
- Voir Ghjuvanteramu Rocchi, Sarrola Carcopino, Orizonte, n°10, hiver 2023/2024, < https://www.orizonte.corsica/litteratura/ghjuvan-teramu-rocchi/> ↩︎
- Alain di Meglio, « Préface » dans Jean-Michel Weber, 21 pièces pour découvrir la musique corse traditionnelle, Ajaccio, CRDP Corse, 2011, p. 7. ↩︎
- Patrizia Gattaceca, « Chant et littérature », dans Interromania, Association de soutien au Centre culturel de l’Université de Corse, Corte, Université de Corse, s.d, [consulté le 8 août 2026], <https://www.interromania.com/corsu-cismuntincu/literatura/puesia/chant-et-litterature-10031.html>. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- À partir de 42’58, Jean Charles Marsily, « Musa di un populu », dans Ghjenti, Ajaccio, France 3 Corse, 2005, <https://youtu.be/Od-dfDCjvdM?si=qsYo68vkMkW5AFyj&t=2578>. ↩︎
- Voir Ludovic Baris, Rigiru et sa contribution à la littérature corse : genèse, acteurs, formes et figures, sous la direction d’Eugène Gherardi, Corte, Université de Corse, 2020 ; Ange Pomonti, La littérature d’expression corse. Entre tradition, politique et modernité, Ajaccio, Albiana, 2021. ↩︎
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