Le Sacre de Napoléon (1805-1807) par Jacques-Louis David. 

Le symbole ultime de l’ascension absolu

Comment un petit noble corse devenu empereur et maître de l’Europe a-t-il pu inspirer les plus grands écrivains du XIXe siècle ?

Napoléon, fils de la Révolution

Lors de la prise de la Bastille en 1789, Napoléon n’a pas encore vingt ans. Profondément marqué par la violence de la Révolution, cette période va le poursuivre toute sa vie. L’anarchie et le sang versé vont créer chez Napoléon la volonté de restaurer une autorité. Il écrit à son frère Joseph, le 22 juillet 1789 depuis Auxonne, au sujet de cette violence de la rue : « Au milieu du bruit des tambours, des armes, du sang, je t’écris cette lettre. »

C’est dans ce climat d’instabilité qu’il entre capitaine au siège de Toulon en septembre 1793 et finit général dans les armées de la Première République française. Il se fait remarquer par son génie militaire en remportant de nombreuses victoires lors de la première campagne d’Italie de 1796 à 1797.

Arrivé au pouvoir par le coup d’État du 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799), il devient Premier consul à vie en 1802, ce qui dure jusqu’à la fin de la Première République. Soucieux de stabiliser le pays, il inscrit les grands acquis de la Révolution dans des institutions solides. La création des lycées forme au mérite, le Code civil garantit l’égalité des citoyens devant la loi. La Légion d’honneur récompense les mérites militaires et civils, et non plus la naissance. Napoléon écrira : « J’eus pour principe de tenir la carrière ouverte aux talents, sans distinction de naissance ni de fortune. »

Ainsi, Napoléon réforme l’État en instaurant son autorité. Pour toute une génération, il devient le symbole qu’un homme peut s’élever par son talent, marquant profondément les jeunes hommes nés après la Révolution française.

Napoléon et les écrivains du XIXe siècle : l’instauration d’une nouvelle ère

« Ce qu’il a commencé par l’épée, je l’achèverai par la plume. » Cette citation culte a été écrite sur un buste de Napoléon qui ne quittait jamais le bureau de Balzac. Le modèle de réussite napoléonienne ne fascine pas uniquement la jeunesse, mais les auteurs également. Balzac se nourrit de cette ambition dévorante qui va le consumer jusqu’à la mort. Il marque ainsi la littérature du début du siècle en créant La Comédie humaine, un projet ambitieux né d’une volonté d’étudier la société et les comportements humains. Balzac devient donc un véritable ethnographe de son temps. Selon l’auteur, la pensée consume ceux qu’elle inspire ; ses héros se brûlent à la flamme de la passion ou du génie qu’ils nourrissent en eux.

Si l’auteur est dévoré par l’ambition, ses personnages le sont également. Eugène de Rastignac, dans Le Père Goriot, incarne cette volonté de gravir les marches de l’échelle sociale. Ambitieux, envieux de la bonne société, il souhaite parvenir à ses fins grâce aux femmes. La vicomtesse de Beauséant lui donne le mode d’emploi de Paris et l’initie à la séduction des femmes pour assurer sa réussite.

« A nous deux, Paris » -Eugène de Rastignac.

Nous pouvons également citer le contemporain de Balzac, Stendhal, dans Le Rouge et le Noir. Centré sur l’ascension sociale de Julien Sorel, ce roman met en scène un personnage qui se démarque par son intelligence et son goût pour la littérature. Obsédé par la figure de Bonaparte, Julien voue un culte secret à ce grand homme qu’il espère un jour égaler.

Enfin, Napoléon Bonaparte met les auteurs d’accord sur son génie militaire, qui est admiré notamment par Victor Hugo dans Les Misérables. L’auteur y consacre une description exhaustive et monumentale de la bataille de Waterloo. À travers ce récit presque chevaleresque, l’écrivain exprime une admiration passionnelle pour le génie de l’Empereur, affirmant que la défaite lors de cette bataille relève d’une volonté divine. La défaite de 1815 est le traumatisme fondateur du siècle : le rêve et la grandeur s’effondrent.

La grande tragédie des personnages du début du siècle : le blocus de la Restauration

C’est ici que se noue le drame romanesque du début du siècle. La chute de Napoléon en 1815 réinstaure la monarchie : les privilèges de naissance reviennent en force. Les auteurs font alors face au « mal du siècle », un mal né d’une société post-napoléonienne profondément figée, dans laquelle il n’y a plus de possibilité d’évolution.

Le retour de la noblesse de l’Ancien Régime bloque le mérite militaire et intellectuel des jeunes roturiers. Le mérite pur ne suffit plus pour s’élever sous la Restauration ; puisque les voies légales et militaires ouvertes par Napoléon sont fermées, il faut plaire et séduire dans les salons.

Le rôle des femmes comme leviers de la réussite et l’évolution vers le darwinisme social

À mesure que le siècle avance, la vision de la société se durcit considérablement. Georges Duroy dans Bel-Ami de Maupassant rappelle le personnage de Rastignac. Cependant, ce qui les différencie est que Georges Duroy, à la fin du siècle, n’a aucun scrupule à monter au sommet du journalisme et de la politique en passant d’une femme à une autre, contrairement à Rastignac qui, au début du siècle, conservait un élan de compassion et des scrupules moraux.

Cette trajectoire littéraire reflète une philosophie du XIXe siècle qui évolue en même temps que ses personnages : le darwinisme social.

Au début du siècle, dans la littérature de Balzac, on croit encore à une forme de morale ou de passion romantique. À la fin du XIXe siècle, sous l’influence des théories de l’évolution des espèces de Charles Darwin, la société est perçue comme une jungle impitoyable où seuls les plus « forts » et les plus cyniques survivent. Cette vision d’une « lutte pour la vie » s’installe définitivement chez des auteurs comme Zola et Maupassant, transformant le rêve méritocratique de Napoléon en une féroce guerre de tous contre tous.

Napoléon Bonaparte : l’Empereur qui aura bouleversé l’imaginaire littéraire français

En brisant les barrières de l’Ancien Régime, l’Empereur a offert à tout un siècle le mirage d’une société méritocratique. Napoléon incarne l’idée qu’un homme peut s’élever par son mérite plutôt que par sa naissance. Cependant, ce mythe napoléonien finit par s’éteindre à la fin du siècle, période où les écrivains portent un regard plus nuancé sur la réussite sociale. Cet idéal s’efface alors au profit d’une vision plus réaliste et critique de la société, notamment à travers le cynisme froid de la société industrielle. Le mythe napoléonien lègue ainsi à la littérature et à notre société moderne une figure devenue immortelle : celle de l’arriviste.


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