Les Invisibles
Antoine Albertini  Editions JC Lattès 

Corse, 16 novembre 2009. Un ouvrier agricole clandestin est retrouvé mort dans la Plaine orientale, tué d’une balle dans la tête : « Une fleur semble avoir éclos à l’endroit où aurait dû se trouver sa bouche, une orchidée aux larges pétales de chair retroussés sur la béance où luisent de minuscules éclats de nacre : les débris des dents, des fragments de mâchoire pulvérisés par l’impactLa balle […] a pénétré par le côté arrière droit du cou en y creusant un trou à peine assez large pour y glisser un doigt, s’est frayé un chemin à travers les tissus musculaires, les nerfs, les vaisseaux sanguins, les os, a sectionné la carotide et la veine jugulaire droite interne et, à sa sortie, emporté la moitié inférieure du visage […]» Ouverture glaçante qui d’emblée donne le ton : précision chirurgicale et maîtrise littéraire.

Ce fait divers tragique constitue le point de départ d’une minutieuse enquête dont les ramifications vont dévoiler un vaste phénomène de société : l’exploitation savamment organisée et planifiée de milliers de travailleurs clandestins qui arrivent en Corse pour constituer une main d’œuvre honteusement sous-payée. Des « invisibles » que nous côtoyons cependant tous les jours, fantômes d’un monde aveugle. Ces clandestins, le plus souvent sans identité, « isolés », « vulnérables », sont exploités dans des conditions indécentes et inhumaines relevant d’une forme d’esclavage moderne. Les responsables se situent à tous les niveaux : le passeur escroc, l’agriculteur profiteur, les cadres de l’état, de l’inspection du travail, mais aussi certains immigrés qui deviennent à leur tour les dominants, les « patrons ». Et Antoine Albertini pointe – sans commisération, ni manichéisme – le cynisme absolu d’un système certainement lié à « la nature profondément cannibale de l’être humain ».

Mais au sein de cette « humanité boiteuse », il y a aussi des enquêteurs scrupuleux et tenaces, des individus pour se révolter devant l’indigne et l’inacceptable. Si l’auteur ne tait rien du racisme et de la corruption, il rappelle aussi qu’un village entier a fait irruption « sur le tarmac d’un aéroport de l’île pour empêcher l’expulsion d’un jeune Marocain élevé avec les gosses du pays », qu’il existe « des patrons, des agriculteurs qui se démènent pour obtenir des papiers à leurs ouvriers (…), des restaurateurs qui menacent de faire sauter la préfecture si le cuisinier qui a vu grandir leurs enfants n’obtient pas rapidement sa carte d’identité ».

La construction épouse l’évolution et les différentes strates de l’enquête et propose une mise en perspective historique, sociale et économique ; l’enquêteur, comme le journaliste et, finalement, comme l’écrivain, rassemble, remodèle, reconstruit une réalité.

L’élégance de l’ouvrage est aussi bien dans le parti pris énonciatif – puisque le journaliste ne se met jamais en scène – que dans l’intention : redonner une voix et une identité à ces Invisibles.

 

Il était Marocain et s’appelait El Hassan Msarhati.

Bénédicte Guisti

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