La journaliste Margaux Chouraqui auteure de « La mythologie Daech » est aussi fondatrice de la chaine gratuite, libre et indépendante « Les Temps qui Courent ». Son premier film documentaire « Exilés » confronte l’Europe et sa mémoire face à la crise des réfugiés.

Par : Caroline Vialle

J’ai rencontré Margaux Chouraqui et Matthieu Van Haecke par une belle journée d’automne à Paris. Plus précisément au café de Flore où je trouve une table en terrasse malgré le monde qui se presse pour profiter des dernières chaleurs d’un été indien. C’est ce qu’on appelle un hasard. Un de ces beaux hasards sur lesquels on aimerait tomber plus souvent. Ils arrivent visiblement en terrain connu et se dirigent vers la table libérée à ma droite. Margaux se penche vers moi avec ses longs cheveux, me demandant si la présence de sa chienne ne me dérange pas. Je l’observe faire de son mieux pour que l’animal prenne le moins de place possible tout en veillant à son bien-être.

 Ce que je ne sais pas, et que j’apprends lors du passage d’Ali devant les tables, c’est qu’aujourd’hui, Jeudi 30 Septembre, Margaux et Matthieu, son compagnon dans la vie, lancent leur chaîne libre et indépendante sur les réseaux sociaux : « Les Temps Qui Courent », qui deviendra rapidement sur Youtube, LTQC.
Ali passe chaque jour vendre ses journaux dans ce café et ailleurs. Ali, c’est une figure de Saint Germain, tous les résidents le connaissent depuis plusieurs décennies. Il est arrivé du Bangladesh dans les années 80. Margaux m’explique combien c’est devenu difficile pour lui depuis que chacun est abonné sur son smartphone ou sa tablette à la presse. Sans une poignée d’habitués qui continue, comme elle, à lui acheter des journaux, il ne serait plus là. Mais elle me rassure, me dit qu’Ali a fait sa vie depuis longtemps à Paris, qu’il a un logement, qu’il s’en sortira toujours. Margaux est généreuse, ouverte, attentive aux autres, et cela je le sens dès le départ. Plus tard, je comprendrai qu’elle est intelligente, courageuse, passionnée, entière, engagée et entièrement dévouée aux causes qui lui sont chères.

Je l’entends héler Ali : « Les temps qui courent, les temps qui courent…. Parle des temps qui courent Ali !! ». Curieuse, je prends mon téléphone pour faire une recherche rapide sur Insta, et clique. Je suis abonnée. J’entends Matthieu : « Caroline Vialle… ; qui c’est ? » Je me présente. Ils m’expliquent que je suis leur première abonnée Insta ! Une conversation courte mais chaleureuse s’engage.

Diplômée de Sciences Po

Rentrée en Corse, cette rencontre me trotte dans la tête. J’aime l’échange, les moments improbables. Un je ne sais quoi de leur trio m’a touchée. Je cherche. Margaux Chouraqui est diplômée de Sciences Po Paris et du Kings collège London, productrice, reporter, journaliste. Elle a tourné, écrit, réalisé et produit un documentaire, « Les Exilés ».
 Allociné « Exilés confronte l’Europe à sa mémoire face à la crise des réfugiés. Une caméra remonte la route des Balkans d’Angleterre jusqu’aux frontières turques, à la rencontre de la  » majorité silencieuse  » d’européens directement confrontés à cet afflux de migrants. Guerres mondiales, guerre froide, guerres balkaniques, leurs confidences font écho aux parcours des réfugiés actuels. Exilés se propose d’ériger un pont entre ces histoires et de les faire dialoguer. ».

Le film a été soutenu par la Commission Européenne en permettant l’organisation de projections débats dans toute la France, y compris à destination des lycées. Je commence à la connaitre un peu mieux, et je saisis sa volonté de partage, de transmission de l’histoire.

Le temps passe et je visionne les courtes vidéos LTQC sur Insta et Youtube. J’en parle autour de moi, à mes enfants, mes amis. Je cherche à faire connaître leur travail et Musanostra, par l’intermédiaire de sa directrice Marie-France Bereni-Canazzi, répond comme à son habitude de façon positive:

« Il n’y a pas que les livres, mais toute autre forme de partage, de culture, de connaissance est la bienvenue. Pourquoi pas une chaîne d’information! ».

La série Vocation

Petit à petit je vois la chaîne se structurer, avec des interviews qui répondent à des fils directeurs choisis par Margaux et Matthieu. La première que je regarde fait partie de la série « Vocation». Comment un pilote de chasse a réalisé son rêve de gosse. Quand je la revois en Novembre, Margaux m’explique sa démarche. Les grandes carrières en imposent toujours. Mais quand on prend leur mesure, c’est déjà la fin d’un parcours. Avant, il y a eu tout le reste. Margaux veut montrer les débuts pour encourager la jeunesse, rappeler que rien n’est facile pour personne.

«  On ne prend pas le temps de remonter le cours des choses. Une vie est faite de rebondissements».

Margaux veut expliquer aux jeunes ce qu’il faut de courage et de persévérance pour arriver là où on le souhaite.

« Les rêves ont besoin de se construire ».

Un travail titanesque

En attendant, j’ai commandé son livre. « La mythologie Daech ». Dans le même esprit que son film, Margaux la journaliste de terrain, la passionnée, veut comprendre. Pour cela, elle ira loin dans ses démarches. Elle m’explique sa genèse du livre lors de notre seconde rencontre : 07 Janvier 2015, Charlie Hebdo. Elle travaille à « C dans l’air », et comprend alors, en faisant son travail de journaliste, à quel point l’état islamique EI a réussi à utiliser les médias occidentaux à ses propres fins. Elle refuse de faire la publicité de DAECH en diffusant en boucle cette actualité.
Ce sera le début de 3 ans de recherches, d’enquêtes, d’interviews, de témoignages, pour aboutir à un livre qui nous éclaire comme jamais, grâce à un travail titanesque, sur le fonctionnement et les moindres rouages de la propagande de l’organisation EI. 2018 est une période de déclin pour Daech, mais c’est en lisant attentivement « La mythologie Daech » que soudain tout prend un sens.

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13 Novembre 2015. Le Bataclan, les restaurants des Xème et XIème arrondissements de Paris. Margaux m’explique que cette fois les parisiens sont touchés dans leur chair, c’est bien eux et non les sites touristiques qui sont visés. « La Belle époque », « La bonne bière », « Le petit Cambodge », la pizzeria « Casa Nostra », autant de restaurants où elle est allée, 30 fois, 50 fois, autant de terrasses sur lesquelles ce sont surtout les habitués du quartier qui se pressaient.


À l’époque où je la rencontre, le procès des attentats a débuté. Je le suis quotidiennement sur le quotidien Le Monde. Certains diront avec une curiosité malsaine, mois je dirais avec une culpabilité grandissante. J’ai l’impression de ne pas avoir pris à l’époque la mesure des dégâts humains. Nous en discutons, elle trouve les mots pour m’expliquer qu’en province, c’était plus difficile de se rendre compte. Qu’elle-même, sur d’autres attentats, n’a pas toujours pris la mesure des choses. Que c’est humain, quand on ne connait ni les lieux ni les personnes, de se sentir moins concerné. Margaux a une attitude extrêmement bienveillante, et je lui en suis immédiatement reconnaissante. C’est la journaliste, la professionnelle du terrain qui parle. Elle écoute sans juger.

 Durant la même période je lis « 19 femmes », de Samar Yazbek. L’écrivaine montre à travers le témoignage des femmes qu’elle interviewe, leur courage incroyable pendant la révolution avortée de leur pays, dans laquelle elles se sont engagées à corps perdu (sens propre et figuré), en dépit des menaces, de la torture, de la faim et de la peur qu’elles connaitront au-delà du possible. Je ne peux pas m’empêcher de relier ces témoignages au livre de Margaux. D’abord parce que ces femmes syriennes cherchent à se libérer du joug islamique qui vient les crucifier, ce même « état » dont « La mythologie Daech » étudie les rouages, mais aussi parce que c’est encore et toujours une volonté de transmission et d’information d’expérience que je retrouve chez ces deux écrivaines et journalistes. Dix-neuf femmes exilées, thème cher à Margaux, qui racontent l’horreur.

 Sur « Les Temps Qui Courent », les mini-séries se succèdent sous forme d’interviews très courtes sur insta, prolongées sur youtube, si on a envie d’aller plus loin. Car en effet c’est toujours plus loin dans son besoin de partage d’expériences qu’elle désire nous emmener.
Se crée le thème « Avoir 20 ans en … ». Margaux explique. À partir d’une petite phrase d’Emmanuel Macron, « Il est difficile d’avoir 20 ans en 2020 », elle s’interroge.
« Et en d’autres époques, n’a-t-il pas été tout autant difficile d’avoir 20 ans ? Plus difficile ?? »
Elle veut offrir un recul par rapport à ce que vivent les jeunes face à l’épidémie de la Covid 19, aux confinements et autres restrictions imposées.

La rage de survivre

Elle interviewe pour sa chaîne Ferdinand Lecouvey, 20 ans en 1944. Son témoignage est poignant, car finalement peu d’entre nous avons eu la chance d’entendre parler en direct de cette époque. En même temps, je termine le livre d’Amélie Nothomb, « Premier sang». La phrase sur la dernière de couverture vient faire curieusement écho à la vie de Ferdinand :

«Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre ».

À Paris, après avoir rencontré Margaux, j’assiste au spectacle d’Haroun, humoriste que j’apprécie particulièrement. Il reprend également pour le compte de son seul-en-scène une phrase d’Emmanuel Macron: « On est en guerre ». Tout en relativisant immédiatement, allusion au confinement «pyjama» : « La guerre du slip ». Je me dis que Margaux et Haroun ont une même vision des choses et des façons différentes de les exprimer, en souhaitant relativiser ce que vit notre époque.

Très vite suit l’interview « La fiancée du résistant ». « Edith n’a pas vingt ans quand elle tombe amoureuse sur les grèves du Mont St Michel d’un résistant avec lequel elle se fiance ». Cette femme, d’une dignité incroyable, a la voix claire et le souvenir ancré en elle malgré son grand âge. Margaux m’écrit :

« c’est l’une des interviews les plus émouvantes que j’ai eu la chance de réaliser… ».

Le nombre d’abonnés explose

La chaîne monte. Dès le début d’Octobre, je vois le nombre d’abonnés exploser rapidement, ce que Margaux me confirme : « C’est incroyable. On est super contents. Avant même le lancement officiel de la chaîne !». À travers son court message je la sens heureuse. Elle m’explique que cette chaîne est née d’une succession d’événements :
Dès le début de sa vie professionnelle, et peut-être bien de sa vie tout court, elle a du mal à se conformer à certaines règles et institutions, avec ce besoin d’aller toujours plus loin. Puis en 2015, la prise de conscience fulgurante éprouvée au moment de faire tourner en boucle une vidéo de massacre sur les chaînes d’info et d’être, en tant que média, une possible courroie de transmission, pose la question de responsabilité. Mais cette chaîne est également la conséquence des multiples projets qu’elle avait à l’aube des années 2020 et qu’elle a vu s’écrouler les uns après les autres dans le contexte sanitaire que nous connaissons encore aujourd’hui.

 Alors, nous prenons le parti à Musanostra de mieux faire connaître Les temps qui courent, projet que Margaux et Matthieu portent d’un élan commun, dans lequel ils mettent toute leur énergie, leur professionnalisme et une bonne partie de leurs économies. Parce que c’est grâce à des gens comme eux, passionnés et entiers, que nous pouvons continuer à nous interroger sur le monde qui nous entoure. Et puisqu’ils ont très envie de venir en Corse, nous sommes prêts à leur réserver le meilleur accueil possible et à porter avec eux « Les Temps Qui Courent » !

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