Extrait – Delphine Ramos nous propose un extrait du roman de Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit, traduit par Philippe Jaworski, publié aux éditions Gallimard, dans la collection Folio. Il s’agit ‘d’une histoire qui se situe il y a cent ans au sortir de la guerre en pleine ébullition artistique et intellectuelle. c’est une histoire d’amour ; une fresque, en partie autobiographique, qui sublime les sentiments humains, annonce aussi la fin des idéaux, l’émancipation des femmes – une nouvelle ère. Ce roman est magnifiquement écrit, léger, innocent, lumineux, nostalgique et tragique. La littérature américaine sait raconter notre humanité sans didactisme en évoquant des destins, en croisant des histoires. Désavoué de son vivant, Fitzgerald est finalement hissé au rang de génie. Cet extrait dont l’action se déroule en France dévoile la force narrative de l’auteur et laisse transparaître de façon organique cette innocence douce presque désespérée liée aux souvenirs et à la fugacité des moments‘.

La nuit tombait, la pluie se faisait plus drue. Elle abandonna sa couronne sur la première tombe à l’intérieur du cimetière, et accepta l’invitation que lui fit Dick de renvoyer son taxi et de rentrer à Amiens avec eux. Rosemary pleura de nouveau lorsqu’on lui raconta cette lamentable histoire. La journée avait été pluvieuse, mais elle avait le sentiment d’avoir appris quelque chose, bien qu’elle ne sût pas exactement quoi. Plus tard, elle se rappela toutes les heures de l’après-midi comme autant d’instants heureux, un de ces moments pauvres en évènements qui n’apparaissent alors que comme de simples maillons entre un bonheur passé et un bonheur futur, mais qui se révèlent avoir été le bonheur même. Amiens était une ville mauve, bruissante d’échos, qui ne se consolait pas encore de la guerre, comme c’était le cas de certaines gares : la gare du Nord et Waterloo Station à Londres. De jour, ces villes ont un effet déprimant, avec leurs petits trolleys vieux de vingt ans qu’on voit traverser la vaste place de la cathédrale aux pavés gris, et où le temps qu’il fait a un je-ne-sais-quoi de fané, qui évoque le passé, comme sur les photographies d’autrefois. Mais quand vient la nuit, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie française retrouve sa place dans le tableau : les petites femmes pétillantes, les hommes qui discutent dans les cafés à grand renfort de Voilà *! , les couples qui vadrouillent dans les rues, joue contre joue, vers un nulle part où le plaisir est peu coûteux. Ils attendirent le train sous une arcade immense, assez haute pour que la fumée, les conversations et la musique montent en toute liberté jusqu’au plafond, et l’orchestre eut l’amabilité de leur offrir Yes, We Have No Bananas – et ils applaudirent, parce que le chef avait l’air si content de lui. La jeune fille du Tennessee en oublia son chagrin, s’amusa beaucoup et se lança même dans un flirt avec Dick et Abe, ne ménageant ni roulements d’yeux ni caresses de la main à la façon des filles des Tropiques. Ils se moquaient gentiment d’elle. Puis, laissant les restes presque impalpables de Wurtembourgeois, de gardes prussiens, de chasseurs alpins*, d’ouvriers fileurs de Manchester et d’anciens d’Eton poursuivre leur interminable dissolution sous la pluie chaude, ils prirent le train pour Paris.

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