Déjà récompensée du Prix de la rentrée des écrivains de Gonzague Saint-Bris, en lice pour le Prix Renaudot, la marraine d’E Statinate Lilia Hassaine publie en cette rentrée le très beau roman Panorama, aux éditions Gallimard. L’un des succès de cette rentrée littéraire ! 

Par Anne-Marie Sammarcelli

Une dystopie

L’action se déroule en 2049-2050, dans une ville française morcelée. Y vivent séparément les riches, les pauvres, les marginaux, les retraités, les oisifs, les exclus. Différentes catégories sociales séparées par une zone tampon où demeure Hélène, enquêtrice et narratrice de l’histoire.

Il s’agit d’un entre-deux donc, à mi-chemin entre le centre-ville huppé – vitrine du « Nouveau Monde » , celui dont la transparence garantit sécurité et bonheur – et la banlieue , repère de hors la loi, siège de l’ancien monde, où règnent la violence et l’insécurité ; où les murs que l’on n’a pu détruire protègent la liberté certes, mais  aux risques et périls de ceux qui y vivent …

Une enquête au sein d’une famille

Ironie du sort… C’est justement dans la partie transparente et sécurisée de la ville, que disparaît un jour une famille entière ! Comment cela se peut-il ?  Mystère… Au départ, ce titre Panorama élargit notre horizon, comme une annonce heureuse de ce qui va suivre… Hélas, il n’en sera rien. Impression immédiate de bizarrerie, d’étrangeté, dès le prologue, dès l’annonce de la disparition . 

S’ensuit une histoire à la croisée des genres. Polar pour l’intrigue. Roman d’anticipation. Dystopie pour l’aspect fictionnel et futuriste ( mais pas tant que ça… ). Roman social pour la description en creux de notre monde actuel. 

Une réflexion politique sur la transparence

Tout commence par un pacte citoyen révolutionnant la société. Il vise au bonheur individuel et collectif. Les  institutions  défaillantes – police et  justice – sont jugées, supprimées et remplacées. Purement et simplement.

Se déroule alors une «  revenge week » , sorte de chasse aux sorcières qui traque, qui punit. La peur doit changer de camp ! Les agresseurs, les coupables sont dénoncés, livrés à la vindicte populaire… C’est la naissance du Mouvement «  Transparence citoyenne ». 

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Cette transparence est changée en une règle d’or que l’un des personnages désigne comme un «  paradis terrestre ». Tout ce qui fait obstacle à la vue doit donc disparaître. Les parois de verre remplaceront les murs qui occultent la misère, la violence, le crime.

Désormais, l’on va vivre sous le regard des autres. Ce qui interroge le lecteur… Où se situe donc la limite entre cette sécurité abusive et le voyeurisme qu’elle engendre ? Et qu’en est-il de cette inquiétude entretenue par un état de veille permanent ? 

Le doute s’installe. Le malaise se confirme. Le bonheur est-il vraiment possible dans cet univers sous cloche ? Où les victimes se vengent et deviennent à leur tour « coupables de crimes » ? Où l’on s’observe et l’on s’épie ?

Panorama de l’obscénité humaine

Lilia Hassaine dépeint ici un monde ostentatoire, illusoire et factice jusqu’à l’absurde. Il s’agit du paradoxe de la transparence qui dissimule bien des secrets , des non-dits, et des failles. Mais, surtout, vire à la tyrannie.

Pour notre plaisir de lecteur, le récit est servi d’une part par un style maîtrisé. Par ailleurs, le suspens nourrit l’histoire. Il nous tient perpétuellement en haleine. Récit addictif donc, parsemé, qui plus est, de touches poétiques et humoristiques. Ces dernières visent à  adoucir le prosaïsme et l’obscénité d’une réalité dérangeante. Ce sont ceux d’un monde où la sécurité s’est muée en servitude, pervertie par elle-même. La liberté s’y est enfermée dans une forme de totalitarisme alimenté par les peurs et les soupçons. 

Un ouvrage dans la droite lignée de Huxley et d’Orwell

Dystopie  donc, qui brosse, en fait, le tableau de notre société soumise au dictat des réseaux sociaux, de l’image et du paraître censés garantir notre bonheur. Une société dans laquelle Huxley ne voit que « la tyrannie-providence de l’Utopie », où «  Big Brother ( nous ) observe », selon Georges Orwell, dans son roman visionnaire 1984

À cet égard , le bandeau de la couverture est extrêmement significatif. Une scène de vie muée en spectacle. Elle offre au regard extérieur un quotidien figé dans une  apparence de normalité mais qui suscite  «  le doute, la perplexité, l’ inquiétude » (Alain Cueff , Proses pour Edward Hopper). En somme, cette banalité apparente nous invite à dépasser l’état contemplatif. C’est tout l’enjeu de ce superbe roman.

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Lilia Hassaine, Panorama, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 2023, 240 pages, 20 euros.


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