Mohamed Mbougar Sarr, jeune auteur de 31 ans est le premier écrivain d’Afrique noire à être consacré par le Goncourt pour son quatrième roman «La plus secrète mémoire des hommes» parue aux éditions Philippe Rey. Une œuvre troublante dans laquelle l’auteur nous embarque dans un labyrinthe d’histoires qui nous portent du Sénégal à Paris, en passant patr l’Argentine. Un roman sur l’espoir fou d’écrire.

Par : Caroline Vialle

C’est aussi l’histoire d’un écrivain ou plutôt d’un jeune homme qui se rêve écrivain. Rêveur et poète donc ; dans une forme de pléonasme, qui écrivit un petit roman, « Anatomie du vide » ; dès que, bac en poche, il put partir étudier la littérature à Paris.
L’histoire de Diegane Latyr Faye qui rêve d’un livre et d’une déesse.

 » Le hasard n’est qu’un destin qu’on ignore… »

Il rencontrera Siga D, l’araignée mère, par un juste hasard que seules les nuits parisiennes peuvent offrir, lieu de toutes les rencontres et de tous les fantasmes.

« Siga D était seule à sa table, immobile. On aurait dit une lionne qui guette une proie, tapie dans les hautes herbes, déchiquetant la steppe avec de grands yeux jaunes. »
Ce sera aussi l’histoire de Siga D.

Dans une nuit d’étreintes elles aussi plus fantasmées que vécues, Siga D lui remettra le livre tant rêvé, Le labyrinthe de l’inhumain. À propos de l’auteur de ce livre, Mohamed Mbougar Sarr écrit :

« T C Elimane est né dans la colonie du Sénégal. Le labyrinthe de l’inhumain est son premier livre, premier chef-d’œuvre authentique d’un nègre d’Afrique noire qui affronte et dit librement la folie et la beauté de son continent ».
C’est aussi l’histoire de T.C Elimane.

Échanges avec Stanislas, colocataire de Diégane :
-D  » Il m’a alors demandé ce que racontait le livre. Je ne m’attendais pas à cette question, qu’au reste je haïe ».
« …C est l histoire d’un homme, un Roi sanguinaire… »
-S  » Je vais te donner un conseil. N’essaie jamais de dire de quoi parle un grand livre. Ou si tu le fais, voici la seule réponse possible : un grand livre ne parle jamais de rien, et pourtant tout y est… Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, est-ce quelque chose aussi est déjà tout. »

Le rythme du conte dans la peau

Dès le début du livre, je me dis que La plus secrète mémoire des hommes pourrait bien être un grand livre dont parler m’embarrasse. Car j’ai la sensation que la vérité ne sera jamais autant dans ces phrases que je m’efforce de relever, que n’importe où ailleurs.
C’est l’histoire à la fois de l’écrivain passionné et du lecteur passionné. D’un chemin de vie et de la vie, d’une ambition et d’une œuvre. Je cite Roberto Bolano dans sa préface :

 » Finalement, l’Œuvre voyage irrémédiablement seule dans l’immensité. Et un jour l’Œuvre meurt, comme meurent toutes les choses, comme le Soleil s’éteindra, et la Terre, et le Système solaire et la Galaxie et la plus secrète mémoire des hommes »

Diegane latyr Faye pose la difficile condition de l’écrivain, sa peur de « ne rien trouver et de ne rien laisser », et plus encore la condition de l’écrivain africain. Celui qui, par une tradition d’oralité, a le rythme du conte dans la peau. Et tout à la fois bénéficie et pâtit du cliché de l’Afrique.
Solitude et questionnement de l’écrivain qui ne vit que pour mieux écrire ; et dont la réalité ne vaut que par le support qu’elle peut former.

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Dans une France encore très colonialiste

L’auteur reprend la difficulté d’existence et de reconnaissance des écrivains africains dans une France encore très colonialiste dans cette première moitié du XXème siècle, qui peine à assumer l’émergence de poètes et narrateurs pétris d’un passé qui contribue à former des chefs d’œuvres.
Diegane finira par connaître l’origine du livre si recherché, « Le labyrinthe de l’inhumain », au cours d’une nuit pendant laquelle Siga D va lui raconter sa famille, le Sénégal, son village, son père et la vie qui n’en finit pas de dérouler son lot de malheurs, d’imprévisible, de regrets et d’inconnu.

Quelle part Mohamed Mbougar Sarr accorde à la fiction dans ce récit où tout se mêle, moments de vie concrets puis surréalistes. Rencontres improbables entre déesses et écrivains maudits ; histoire de l’Afrique dans ce qu’elle a de plus mystérieuse ?

« Vous ne comprenez pas, ce qui l’a chagriné c’est que vous ne l’ayez pas vu comme un écrivain mais comme un phénomène médiatique ».

L’auteur passe au crible la superficialité du monde littéraire, le racisme ambiant, affiché et décomplexé qui y règne. Les mensonges des hommes et de la société, la cruauté affirmée qui s’étire jusqu’à la dénonciation et la collaboration.

Le regard est noir.

« C’est à cause de tout ça, de toute cette médiocrité promue et primée, que nous méritons de mourir. Tous : Journalistes, critiques, lecteurs, éditeurs, écrivains, société – tous. »

C’est toute la complexité humaine et la difficulté de saisir chacun d’entre nous qui s’offre au fil des pages ; au fur à mesure qu’on avance dans le récit, tissé comme la toile de l’araignée mère.

« Je me fiche de la réalité. Elle est toujours trop pauvre devant la vérité ».

Chacun de nous porte Sa vérité sur le regard qu’il porte au monde, à l’image de ces personnages qui vivent chacun à leur manière le mythe de TC Elimane et son Labyrinthe de l’inhumain.

Son amour perdu

Mohamed Mbougar Sarr écrit avec une très grande justesse et profondeur la fragilité des sentiments qui nous touche en tant qu’être humain. Par cela même il est à la fois conteur et poète. Ainsi dans l’émotion et les atermoiements de Diegane quand il comprend que son amour perdu est dans la même ville que lui et que la revoir devient un possible. Que, plutôt que de la perdre une seconde fois, il choisit de partir avant de souffrir.

Mohamed Mbougar Sarr nous rappelle l’importance du silence. « Aida avait raison: il fallait se taire ». N’a-t-il pas rendu son personnage principal, TC Elimane, grand du silence par lequel il s’impose où qu’il soit?

Enfin, à travers cette saga ; c’est sur l’histoire du Sénégal dans le courant du 20eme siècle que l’auteur revient en évoquant l’agitation et les révoltes qui ont animé son pays.

Le livre boucle sur les dernières années de T.C Elimane, venu mourir auprès des siens ; au pied du vieux manguier qui avait abrité sa mère délaissée par ce fils tant aimé. C’est le chapitre de la solitude, c’est le temps du bilan des derniers instants et de la fin tranquille.

Mohamed Mbougar Sarr nous a entraîné à travers son rythme frénétique dans une saga africaine et européenne où le lecteur comprend ce que la littérature peut avoir de plus destructeur pour qui se laisse entraîner dans l’espoir fou d’écrire. 

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