CINEMA – Paul Turchi-Duriani analyse pour nous Seven, le film de David Fincher, oscar du meilleur montage, qui immortalise la prestation de Kévin Spacey dans le rôle du tueur en série John Doe.

Adolescent, je me souviens de cette nausée déstabilisante qui s’était emparée de moi à la suite de la projection de Seven. Je n’ai jamais su si ce malaise venait de l’horreur projetée à l’écran à une époque où les tueurs en série n’avaient pas encore vraiment pignon sur rue dans la culture populaire ou si il était dû au pessimisme profond qui accompagnait le film m’ayant propulsé, encore jeune, dans le monde tourbillonnant de la noirceur de l’âme humaine.

No redemption song

Je ne reviendrai pas ici sur sa filmographie que tout le monde doit connaitre. Je voudrais juste vous parler de ce que m’évoquent les thématiques qui l’obsèdent, les références qui le hantent. Notamment dans « Seven » (1996) dans lequel les références au Moyen Âge et à la Renaissance sont nombreuses et  viennent appuyer un propos mystique. David Fincher est un bankable d’Hollywood, là-dessus il n’y a rien à dire. Mais au –delà du côté blockbuster/machine à cash, il y a une profondeur dissimulée de laquelle jaillit la noirceur. Fincher aime pousser ses héros dans les derniers retranchements, jusqu’à la marginalisation, la plongée humide et froide dans les méandres de nos villes malades et de nos esprits torturés et ce à la recherche de ce qui a été perdu. La liberté dans Fight Club, le goût de vivre dans The Game, l’amour dans Gone Girl.


« Ma tu perché ritorni a tanta noia? »


David Fincher réalise Seven qui sort sur les écrans en 1995. Seven, le titre est révélateur et renseigne, pour l’essentiel, sur le contenu du film. Le chiffre renvoie aux sept jours qui éloignent l’inspecteur Sommerset de la retraite lorsque débarque le frais et impétueux inspecteur Mills. 7 ce sont aussi les 7 péchés capitaux, définis et développés par Saint Thomas d’Aquin dans sa « Summa theologica »à la fin du Moyen Âge. Ce sont les 7 minutes du début qui marquent le coup de fil que reçoit l’inspecteur Mills pour le mettre sur la piste du tueur en série. Ce sont aussi les 7 minutes qui nous séparent de la fin lorsque, à 7 heures du soir dans l’intrigue, le paquet est livré dans le champ où se déroule la fin tragique du film. Ah, le 7ème art, n’est-ce pas ?Pendant 130 minutes, William Sommerset (Morgan Freeman) et David Mills (Brad Pitt) vont descendre dans les ténèbres, traverser le dédale des meurtres atroces réalisés par un tueur dont le nom restera inconnu, joué par l’excellent Kevin Spacey, bien avant que l’acteur ne tombe en désuétude pour des histoires de mœurs.Sommerset et  Mills, deux visages d’un même héros, Janus policier, l’afro-américain de la cité et le jeune WASP de la campagne, le vieux flic aigri mais compétent et le jeune loup fougueux bourré de préconceptions et aveuglé par sa carrière, vont constituer un duo qui va traverser une quête initiatique qui ressemble, à s’y méprendre, au voyage de Virgile et de Dante à travers la cartographie céleste de la « Divina Commedia ». Non pas à la poursuite de Beatrice mais à la poursuite d’un prêcheur dont les sermons sont des meurtres. Beatrice, morte à l’âge de 24, c’est aussi Tracy, l’épouse de Mills, qui se retrouve contre son gré dans cette ville, par amour pour son époux, déjà morte et qui finira sacrifiée sur l’autel de la rédemption sanglante du tueur. « Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate » disait le florentin. Cependant, originalité de Fincher qui s’affranchit de cette référence littéraire, le héros n’a pas droit de remonter jusqu’au dernier des cercles concentriques de l’Eden ni de franchir le purgatoire. Il va finir son parcours à travers la géographie mystique dans un cercle de l’Enfer intime, celui que John Doe lui a préparé.Mais peut-être nous sommes nous trompés de « héros ».À l’heure de l’Apocalypse, dans un environnement plongé entre chien et loup, dans une ville où l’eau coule non pas pour laver le monde de ses pêchés, il projette deux personnages dans les cercles de l’horreur, dans un dédale urbain mortel qui, comme le tueur, ne porte pas de nom.

Le jeu de Loi

L’inspecteur Mills rencontre l’inspecteur Sommerset sur les lieux d’un premier homicide durant lequel le vieux flic sur le départ s’inquiète du sort de l’enfant de la victime d’un meurtre conjugal. La fin de l’innocence. C’est à ce moment que le vieux Sommerset reçoit le jeune inspecteur Mills fraichement débarqué dans la ville, à la porte de l’Enfer.Malgré les recommandations éclairées du flic blasé qui s’apparentent à celle adressées à Dante par Virgile au Canto I de  l’Inferno, Mills se lancera à corps perdu dans une enquête qui l’emmènera vers sa chute.C’est ainsi que commence un long périple, une forme de jeu de l’oie, à travers les 7 péchés capitaux commis par John Doe, l’assassin, qui jette ses victimes dans les affres de la contrition violente. Il ne faut pas aller chercher cette référence dans « L’Inferno » de Dante Alighieri mais dans l’une des deux autres parties les moins connues de sa « Commedia » à savoir « Il Purgatorio ». En effet, les deux inspecteurs vont suivre un jeu de piste à travers les 7 terrasses du Purgatoire, creusées sur une colline et qui permettent d’accéder, à ceux qui se repentent, aux portes du Paradis.Le parallèle entre le tableau attribué à Jérôme Bosch « Les Sept Péchés capitaux et les Quatre Dernières Étapes humaines » (circa 1500) et les scènes de meurtres illustrées par Fincher est saisissant, retournant le péché contre le pécheur, comme chez Dante Alighieri. Les voici dans l’ordre d’apparition à l’écran : – La Gourmandise, 6ème étape dans le Purgatoire de Dante : 1er meurtre. Un homme en situation d’obésité morbide, gavé et battu jusqu’à la mort, est retrouvé attablé la tête enfoncé dans un plat de spaghetti. – L’avarice, 5ème étape du Purgatoire : Eli Gould, Un avocat faisant fi de ses critères en matière de clientèle (pédophiles, violeurs…) est retrouvé dans ses appartements, exsangue, suite à une automutilation préférée à une mort subite. Choix shakespearien ( dans « The Merchant of Venice », Antonio est débiteur de Shylock et doit régler sa dette par une livre de chair en cas de non-paiement). – La paresse, 4ème étape : Client de la victime précédente, Victor est un dealer et un pédophile qui se retrouve attaché à son lit par John Doe, mutilé et maintenu en vie pendant environ un an.- La luxure, 7ème étape : Une prostituée est éventrée par un sextoy équipé d’une lame, monté sur un de  ses clients, ce dernier étant obligé de pratiquer la pénétration fatale car menacé par l’arme de John Doe. Une mise en scène sadique au sens du Marquis. –L’orgueil, 1ère étape : Un mannequin est défiguré, son nez tranché. John Doe lui laisse le choix de vivre dans cet état ou de mourir par absorption de cachets. Elle optera pour la seconde solution. – L’envie, 2ème étape : John Doe envie la vie de famille de Mills. A tel point qu’il choisit de tuer la femme de celui-ci et de la décapiter comme pour rejouer la décollation de Saint Jean-Baptiste inversée. –La colère, 3ème étape : Mills, apprenant la découverte de la mort de sa femme, exécute John Doe.         Chaque étape de ce circuit atroce est caractérisée par le choix donné aux pécheurs par le prêcheur. Mills le dit d’ailleurs à Sommerset : « You were right, he’s preaching ». Le gourmand aurait pu arrêter de manger. L’avocat aurait pu choisir de mourir sans arracher ses poignées d’amour. Le dealer aurait pu se laisser partir. Le client de la prostituée aurait pu opter pour une balle dans la tête. Le mannequin aurait pu choisir de vivre même défigurée. John Doe aurait pu choisir de ne pas tuer et enfin David Mills aurait pu choisir de laisser vivre l’assassin de sa femme. 
Ainsi, la manifestation du libre-arbitre (un peu forcé, nous sommes d’accord) est présente dans chaque scène. Dante ne choisit-il pas de descendre aux Enfers malgré l’avis contraire de Virgile ?

In exitu Aegypto de Israel

Mills est certainement la contraction de Milton, le poète aveugle auteur de sa fresque  sur la déchéance de Satan « Paradise lost » (1667).  Une citation de son œuvre est d’ailleurs évoquée sur la scène du meurtre correspondant au péché de Gourmandise : « Long is the way, and hard, that out of hell leads up to the light. » Aveugle, le jeune inspecteur l’est, lui qui ne sait pas voir le désarroi de son épouse qui l’a suivi dans cette ville infernale, lui dont l’ambition l’empêche de connaitre ses propres faiblesses.
Comme expliqué dans la citation, le chemin qui mène des Ténèbres vers la lumière est complexe, dur, pénible.  C’est une autre œuvre que celle de Milton qui nous en dit plus sur le chemin à suivre. 
Ce chemin, dessiné par John Doe à grands renforts d’horreur, suite à la prescription faite par « The Canterbury tales », (XIVème siècle) de Geoffrey Chaucer, précisément dans la prestation du curé où l’on retrouve une description minutieuse des 7 péchés capitaux.Ce  prêtre qui énonce les 7 péchés, leurs racines et la manière de lutter contre ceux-ci par la confession, la contrition, la pénitence.L’Enfer de Dante et le Seven de Fincher constituent à la fois une œuvre mystique,  une topographie de l’horreur mais aussi une estocade philosophique et politique. Si l’Enfer du poète florentin est peuplé de ses adversaires, le film de Fincher est ponctué par les démons du monde moderne (du moins ceux qu’il affiche volontairement à l’écran) comme la pornographie, l’argent ou l’absence d’amour de la culture. Mills ne dispose d’ailleurs d’aucune culture et n’assimile même pas le résumé pédagogique d’une oeuvre. Les gardiens de la bibliothèque municipale dans laquelle Sommerset va chercher les références bibliographiques préfèrent la distraction des jeux de carte à l’abondance culturelle qui les entoure. Les deux lettrés du film sont John Doe et le fils en préretraite. L’appel de Fincher est clair. La salvation est dans les nourritures spirituelles.Il y a une volonté manifeste du réalisateur de mélanger les références littéraires classiques et modernes afin de livrer sa vision d’une descente vers l’Enfer puis d’une remontée spectaculaire générée par une révélation. La révélation de l’assassin qui décide de se livrer, comme un Deus ex machina sanglant, en plein milieu du commissariat où officie le duo des personnages principaux.

« Et tenebræ eam non comprehenderunt » 

Le dernier sacrifice de l’innocence. Le sacrifice de l’agneau symbolisé par la mort de l’enfant de Mills, en même temps que la décapitation  de la mère, ouvre les 7 sceaux de l’Apocalypse, dans ce terrain vague, comme un prolongement cancéreux de la ville qui touche la campagne par ses métastases représentées par les pylônes électriques qui dominent la scène.John Doe finira par être la victime expiatoire, à la fois Satan et rédempteur, Péché et Mort envoyés sur terre comme dans  le « Paradis perdu » Sommerset finit par retourner dans son Purgatoire, « I’ll stay around » dit-il à ses collègues qui embarquent David Mills ayant sacrifié au péché de colère. Retour dans son univers rythmé et apathique, mesuré à la cadence d’un métronome fidèlement installé dans sa chambre. La révélation a eu lieu. C’est bien le cycle initiatique de l’inspecteur afro-américain que nous suivions, Mills n’étant qu’une étape sur le chemin de celle-ci. Mais Sommerset est aussi régénéré, remis en activité, par le chapelet sacrificiel mis en place par John Doe. Ayant suivi une voie initiatique perverse à travers l’obscurité, la folie, la sexualité et la mort, Sommerset trouve l’illumination et reprend du service au moment où disparaît l’autre visage du duo janusien, Mills. C’est à ce moment-là que Sommerset dit à son supérieur hiérarchique, en parlant de Mills : « Give him whatever he needs. ». Ce dont il a besoin, ce dont nous avons tous besoin. La rédemption. Une raison de vivre. 

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