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Feu pour Feu- Carole Zalberg Actes Sud, 2014

par Gabrielle Giansily

Le sujet de ce roman n’a rien d’exceptionnel. Il traite d’un sujet maintes fois repris par les écrivains : celui d’un homme d’origine africaine qui tente de rejoindre « le continent blanc » après le massacre de sa famille afin d’offrir à sa fille, seule rescapée, une vie meilleure.

Mais ce qui est étonnant c’est l’écriture, la manière dont Carole Zalberg raconte l’histoire. Son style fluide est emprunt de poésie, de non-dit ce qui atténue fortement la violence de l’histoire. On se laisse bercer par ses phrases, par ce flot incessant de sentiments exacerbés qui envahit le personnage principal.

On découvre, on vit, on subit les tribulations de cet homme qui n’a d’yeux que pour sa fille et qui fuyant son pays d’origine, débarque dans une grande ville où il enchaine squats et boulots précaires pour survivre. On partage ses souffrances, ses peines, on est ému par son sort. L’auteur a mis l’accent sur un père d’une sensibilité extrême qui reste inconsolable après la mort de son épouse, qui lutte pour trouver sa place au soleil et sauver son enfant de la misère.


Ce qui est étonnant, c’est que les lieux, les personnes rencontrées au fil de l’histoire restent anonymes ; tout semble écrit comme dans un conte pour figer cette histoire dans le temps.

Que dire aussi de ces dialogues en verlan entre ado de banlieues qui viennent ponctuer ce récit ? Est-ce Adama  qui a grandi et qui est confrontée à la violence des cités ? Ou est-ce une projection  de ce qui l’attend dans les cités ? Seule l’auteure peut nous éclairer !

Un bravo pour avoir traité un sujet de société si grave avec des mots simples et pleins de retenue.

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Dans le jardin de l'Ogre de Leila Slimani, Gallimard, 2014

par Claire Lega 
Adèle est belle et brillante. Journaliste, elle est mariée à Richard, jeune et talentueux médecin à l’hôpital. Ils sont les parents du petit Lucien qui les comble de satisfaction. Ils mènent une vie de parisiens aisés, habitent dans un appartement bourgeois du XVIIIe arrondissement, sortent fréquemment avec leurs amis; bref, ils ont « tout pour être heureux ».

Dès les premières pages, on comprend qu’Adèle mène une double vie. Elle va à la rencontre d’hommes, peu importe qui ils sont et où elle les trouve. Elle ne les aime pas, ne les désire pas et ne prend aucun plaisir à s’abandonner à eux. Elle agit comme une personne possédée par une force qui la dépasse, une force qui lui dicte qu’on la prenne, qu’on la torde, qu’on la malmène. Puis la force finit par se taire quelques heures, quelques jours au mieux.

Chaque fois, Adèle se promet de résister mais, insatiable, l’ogre se réveille, la dévore à nouveau et finit par la terrasser. Richard ne sait rien de l’addiction de sa femme. Adèle vit avec le poids de la honte et du mensonge, de cette folie qui l’habite et que personne ne soupçonne. Elle déambule dans sa vie comme un fantôme, essaie obstinément de garder le contrôle, « ses traits se sont durcis mais son regard délavé a gagné en puissance. (…) Sa pâleur est devenue intense et on pourrait presque dessiner, comme sur un calque, les méandres des veines sur ses joues », mais elle est un peu morte en son for intérieur. Ce dégoût d’elle-même la rend arrogante avec son entourage, provoque des malentendus et creuse peu à peu le fossé qui la sépare de son mari. « Sincèrement, je ne sais pas pourquoi tu as besoin de te comporter comme ça, de te soûler, de parler aux gens de haut comme si tu avais tout compris de la vie et qu’on était qu’une bande de moutons imbéciles à tes yeux». Il échappe à Richard ce qu’Adèle a déjà compris ; elle sait que rien ne sert de lutter : les choses ne vont pas s’améliorer, il est inutile de s’en donner l’illusion.
Malgré sa froideur envers le monde qui l’entoure, malgré son indifférence, on éprouve une grande empathie pour la jeune femme. On fait corps avec elle, on plonge avec elle dans sa profonde solitude et son désespoir, on souffre pour elle. « Elle n’a rien ressenti, rien. Elle a juste entendu des bruits de ventouses, de torses qui se collent, de sexes qui se croisent. Et puis, un grand silence ». L’amour qu’elle porte à Richard et à sa vie de famille lui permet cependant de tenir debout. Elle est prête à tout pour sauver le fragile refuge qu’ils représentent à eux deux. Elle est « pleine de gratitude d’être aimée et tétanisée à l’idée de tout perdre. (…) Rien ne lui semble valoir la peine de mettre en danger les matins dans les bras de son fils, cette tendresse, ce besoin qu’il a d’elle ».

Le couple va doucement glisser dans l’abîme des doutes et de l’incompréhension, il se risquera à emprunter une ligne de crête vertigineuse, avant de sombrer peut-être, dans une nouvelle forme de folie.
Avec finesse et profondeur, dans un style sec et nerveux, Leila Slimani questionne à travers ce roman la capacité de l’Homme à se sauver de lui-même. Elle le fait avec habileté, sans porter de jugement ni caricature.
Un des pouvoirs de la littérature est sans doute de faire entrer en résonnance le bruit du monde avec notre murmure intérieur. On peut alors se demander si l’histoire d’Adèle et Richard n’est pas une métaphore de notre impuissance à nous sauver de notre propre folie, de celle de l’époque où nous vivons, incapables d’agir contre un modèle de société où croissent les injustices et les inégalités. Nous sommes conscients de nos dérives et pourtant nous continuons à nous agiter, goguenards et satisfaits, tantôt égayés par l’ivresse tantôt abrutis par la gueule de bois. Comme Adèle « même seule, même au milieu de nulle part, » échouons-nous, nous aussi, « à extirper notre rage, à pousser un cri » ?

 
47-(2014-12-04)

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Courir ou mourir, le journal d’un sky-runner, Kilian Jornet (Paris Outdoor, éditions 2014)

Une analyse de Jean-Pierre Denis 

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Les sportifs en particulier les athlètes de haut niveau sont poussés à l’effort et à la compétition par une tension qui s’enracine dans leur corps, mais qui leur reste difficile à nommer. Certains néanmoins essaient de témoigner de l’enjeu pulsionnel qui les traverse, c’est le cas de Kilian Jornet auteur en 2014 de Courir ou mourir, le journal d’un sky-runner ( un journal qui m’a beaucoup intéressé en tant qu’analyste. Kilian Jornet a grandi dans un refuge de montagne dans les Pyrénées, mais comme il l’écrit, « Nous n’étions pas de simples observateurs, la montagne signifiait beaucoup plus qu’un simple terrain de jeux. Au fond la montagne, c’est comme une personne vivante. » (P.10) À l’adolescence, la montagne devient un terrain de souffrance, « La compétition arriva au moment où j’entrais au lycée puisque je me suis inscrit au centre technique de ski de Montaña pour évacuer toute l’énergie que j’avais en moi. » (p. 14) C’est là qu’est née la « Fuenri’s Factory, « Un groupe d’amis avec deux idées en tête : des mètres et encore des mètres. Le reste n’avait pas d’importance. Où et comment dormir ne comptait pas, quoi manger et s’il fallait manger ou non, non plus. Il fallait s’entraîner et participer à des compétitions. » (p.21) Aujourd’hui, Kilian Jornet est devenu un athlète d’exception, il traverse la Corse du nord au sud en moins de trente-deux heures, et il entretient avec la montagne un lien exclusif qui nous fait dire qu’il fait couple avec la montagne.

Alors comment entendre la singularité de ce lien ? Ce que nous savons de l’enfance de Kilian Jornet c’est que la montagne et le ski ont été très tôt des modes de traitement d’une tension pulsionnelle. C’est sa mère Noria qui en témoigne en disant qu’elle l’a mis la première fois sur des skis alors qu’il n’avait pas encore un an, « Je ne me souviens plus vraiment s’il savait marcher ou pas. », dit-elle, « Je voulais simplement qu’il dépense ce trop-plein d’énergie qui m’épuisait. Et sur des skis, il s’est très vite débrouillé ». « On ne peut pas mourir sans avoir tout donné » On sent bien que de l’enfant qui épuise sa mère, de l’adolescent qui cherche à évacuer dans la compétition toute son énergie, à l’athlète qui épuise ses concurrents, une signification se répète, – épuiser l’autre, s’épuiser -, signification qui s’impose comme une exigence absolue, et qui nous incite à prendre au pied de la lettre le titre de son journal courir ou mourir : « parce que perdre », écrit-il, « c’est mourir », et « on ne peut pas mourir sans avoir tout donné, (…) Il faut lutter jusqu’à la mort. » (p.5)
Dans le dernier chapitre Kilian Jornet dit combien il est taraudé par le doute, avec un questionnement qui n’est pas sans rappeler celui de Descartes : « Qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui est imaginaire ? » se demande-t-il, « Quelle partie de ce que nous retenons ou même de ce que nous sentons fait seulement partie de nos rêves ? Toutes ces courses et ces voyages ont-ils existé ou sont-ils seulement le fruit des caprices de mon imagination ? » (pp. 178-179) Alors comment parvient-il à échapper au poison du doute ? Il nous le dit lorsqu’il remonte en montagne : « Je descends du train sans bagage. (…) Je traverse les voies tandis que le train s’éloigne sans faire de bruit et je suis un chemin qui serpente les arbres et m’abrite de la pluie. (…)
Il n’existe aucune frontière, aucune limite, maintenant il n’y a rien qui puisse m’arrêter. Je sens le sol, je sens l’herbe mouillée, le printemps, l’odeur forte de la terre, avec le parfum caractéristique de la vie. Je suis heureux. » (p. 180). Je ferai l’hypothèse que pris entre les tenailles de la pulsion qui ne le lâche pas, et du doute qui le hante, la montagne reste sa seule garantie. Elle tient bon, toujours là, à sa place, et en ce sens, elle est garante de cette course obstinée qu’est sa vie. C’est pour toutes ces raisons que ce qu’il dit de ses courses en montagne continue de nous enseigner.