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Les Vies de Swann- Avignon 2019

« Les vies de Swann » Avignon 2019

Création de Marc Citti

« Le temps n’a rien à voir avec le bonheur »

Nul ne ressort indemne d’une plongée dans l’imaginaire des possibilités infinies d’une vie humaine, miroir de toutes nos vies. Un fils fait rêver son père. Un père imagine, déroule les vies d’un fils tant aimé, pour le meilleur… mais aussi pour le pire.

Ce que se racontent, seuls, un père et son enfant, sans mots, par-delà les temps, ce secret qui les lie,  là est un univers qui n’existe qu’en voyage de scène. Là est ce voyage que nous offre « Les vies de Swann ».

 Le théâtre est parfois le lieu où l’invisible devient visible, l’espace improbable où apparaissent, éphémères et brusques, les images tendues sur les fils de nos rêves. Et c’est plus heureux que l’on en revient; on n’en ressort pas indemne, mais nourri. Et la force de l’amour prend le pas sur l’inquiétude, sur toutes les inquiétudes de nos devenirs en ce monde, comme si faire advenir en scène les multiples possibilités de ce qui sera ou ne sera pas – qui le sait ? -, faisait de nos vies mêmes un éternel retour toujours possible.

Les dystopies oniriques de Swann  nous donnent à voir toutes les vies possibles dans les plis de la vie de ses personnages, rêveries sorties de l’innocence de l’enfance, de celles aussi qui soulèvent les vraies questions à poser aux « grands ».

Ce sera de joie que nous rirons, bien sûr, devant les aventures, farfelues ou non, improbables ou bizarres de cette famille qui n’en finit pas de devenir, pour nous, devant nous. Pourtant,  l’inquiétude sera là, toujours : celle de ce que nous avons osé ou raté, ce souci pour les enfants que nous aimons, pour la trace que nous laisserons; inquiétude inévitable dès que l’on aime ne serait-ce qu’un peu, si tragique dès que l’on aime vraiment.

Mais la vitalité résiste ; cette vitalité d’un « vouloir-vivre » toujours présent, dans les inventions et l’énergie infiniment récurrente des comédiens, qui est là, qui ne lâche rien, et qui résiste à ce souci de la fin pointant insidieusement dès que l’on évoque le  temps qui passe. Cette force-là résiste à l’inquiétude propre à notre humanité. C’est cette résistance qui fait des « Vies de Swann »un grand moment de théâtre.

Il est très difficile d’écrire pour soi. Mais Marc Citti n’écrit pas « pour » lui, ni pour « parler de lui », pour raconter sa petite histoire à soi. Il  écrit  pour un au-delà de soi, pour  d’autres que lui, ces autres qu’il devient en jouant ses propres mots, acteur « double » de lui-même. Il sait faire d’une langue en actes une arme propre à aller au-delà d’une inquiétude devant la vie, une arme cathartique. Et il sait le faire dans le sublime et la poésie ; dans le sublime, parce qu’il affronte les affres inconnues du temps et avec la poésie d’un imaginaire enfantin qui ne s’avouera jamais vaincu.

Aristote a écrit “ Le rôle du poète est de dire, non pas ce qui a eu lieu réellement, mais ce qui pourrait avoir lieu dans l’ordre du vraisemblable ou du nécessaire…”. Celui qui a écrit « Les vies de Swann remplit ce rôle. Et « Les vies de Swann » ne pourrait pas être cette fable, en même temps poétique et réelle, agissante devant nous, pour nous, sans cet acteur incroyable qu’est Marc Citti, capable de rester puissamment présent, d’irradier sur scène…tout en s’absentant de lui-même.

Ce spectacle est jusqu’au bout porté par ce comédien/auteur, habité par ses multiples déplacements dans le temps, à la fois mis en jeu et mis en abyme, comme hors de lui-même,  poursuivi par les prolongements de soi que sont sa famille, son métier, que l’on retrouve en boucle, indéfiniment métamorphosés.

Et surpris par ces péripéties, entraînés à notre tour dans cet éternel retour, c’est heureux, bien plus heureux que l’on ressort des « Vies de Swann », toujours nourris du  bonheur d’être là encore, d’exister toujours dans ces vies qui vont et viennent, dans nos vies devenues plus belles grâce à ces instants-là.

Sophie Demichel-Borghetti

Les vies de Swann

Création de Marc Citti

Théâtre des Béliers- 20h15

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Traduire : trahir ? Quand le théâtre interroge la langue – Avignon 2019 Jambonlaissé L’Indéprimeuse- Cie BoccaMela

Traduire : trahir ?  Quand le théâtre interroge la langue – Avignon 2019

Jambonlaissé

L’Indéprimeuse & Cie BoccaMela

Davina Sammarcelli , ou l’Indéprimeuse, a créé avec « Jambonlaissé » une fantasmagorie littéraire passionnante,  devenue pour notre plus grand plaisir un barnum théâtral improbable, non seulement terriblement drôle, mais linguistiquement fascinant.

Ne vous arrêtez pas au titre ! Ou plutôt si, arrêtons-nous vraiment au titre, à ce mystère – parce qu’il est aussi mystérieux que drôle- auquel il nous renvoie : cette version d’ « Hamlet » va mêler à la traduction « classique » que nous connaissons une traduction littérale numérique par « Google traduction ».

Que se passe-t-il alors quand, au 21ème siècle,   on  ose laisser à une machine la liberté de traduire en « équivalences »contemporaines une langue de plus de quatre siècles,  une poésie faite de mots porteurs d’un imaginaire débordant toute correspondance immédiate. C’est mettre au défi le langage !

L’expérience littéraire de « Jambonlaissé » trouve son aboutissement dans le burlesque assumé de la mise en scène : Hamlet – pardon, Jambonlaissé – nous parle dans une langue « classiquement » traduite, dans une traduction sans question ; mais ses partenaires, parlant le même texte mais traduit autrement, lui répondent  objectivement dans une même langue, mais avec des mots qui veulent dire autre chose, qui ne renvoient plus au même univers.

Oscar Wilde avait déjà relevé ce pouvoir potentiellement dévastateur – et immensément source de drôlerie dramatique – des malentendus possibles du langage dans « De l’importance d’être Constant » (The Importance of Being Earnest), où l’assimilation d’un prénom à une qualité crée une situation rocambolesque, révélatrice de l’absurdité sociale. Cette pièce ouvre la porte du langage performatif. Mais que fait d’autre « Jambonlaissé », en poussant au plus loin, au plus fort des possibilités modernes données au travail sur la langue par la technique,  cette mise en question de la valeur des mots, de ce que l’on entend dans un texte. Cette expérience nous fait entendre que les mots ne sont peut-être, d’abord, que de la matière protéiforme ; que les mots seuls font MAT,  font mal, parce qu’ils peuvent prendre tous les sens et se substituer à toute arme. 

Le rire est effectivement omniprésent devant certains renversements absurdes, et l’histoire tragique d’ « Hamlet » devient proprement hilarante, quand, soudain ce sont les mots qui « fourchent » et semblent transformer le récit. Mais c’est bien le sens de toute langue qui est en jeu.

Ce que nous fait entendre donc ce texte, ce que nous fait voir la mise en jeu des contradictions alors provoquées par ce même texte, c’est que « Google traduction » ne sait pas lire ! C’est qu’il ne peut user que des mots  de la communication, et que ceux-là ne peuvent  que trahir la poésie intraduisible de ce texte… donc de tout texte littéraire, peut-être ?

La traduction par la machine – même « intelligente » – applique littéralement la fonction communicante du « globish » à la poétique du siècle shakespearien, comme s’il s’agissait de signes. Alors, ça en devient parfois incompréhensible, parfois absurde, donc terriblement drôle, dans la mesure où la langue dérive, où elle se montre incongrue dans une situation claire, et justement jouée. Mais c’est aussi la violence brutale du texte, texte non transformé par une réécriture renseignée, orientée,  qui est  révélée par  l’immédiateté, la « non-médiation » de cette traduction littérale. L’interrogation sur la traduction, voire sur le bilinguisme, ouvre aussi sur les potentialités infinies de tout texte.

Saurons-nous jamais à quel point ses premiers spectateurs, à la fin du 16ème siècle, auront ri devant Hamlet ; à quel point ils auront tremblé ? Il n’importe. « Jambonlaissé », au début de ce 21ème siècle nous fait redécouvrir Shakespeare, nous fait  respirer ce qu’il peut y avoir de brutalité burlesque en cet univers où le rire salvateur se mêle au tragique inévitable.

          Sophie Demichel-Borghetti 

Jambonlaissé

L’Indéprimeuse & Alice Faure

Mise en scène : Alice Faure – Cie BoccaMela

Théâtre l’Optimist – 20h25

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T-REX , ou le travail moderne en devenir-animal – Avignon 2019 Cie Spirale

T-REX , ou le travail moderne en devenir-animal – Avignon 2019 Cie Spirale

par Sophie Demichel Borghetti

 

Entrez voir T-REX !

Vous allez assister à l’ascension rêvée et à la dérive catastrophique d’un homme ordinaire, d’un employé qui veut devenir cadre, va obéir aux consignes jusqu’à une limite impossible. Vous voulez voir le monde de nos jours, notre monde ? Entrez voir T-REX, rentrez dans cette déconstruction solitaire annoncée, dont vous allez rire, beaucoup, d’abord sans arrière-pensée…jusqu’à ce qu’une reconnaissance apparaisse, et que vous vous mettiez doucement à attendre que la salle s’éclaire et que le miroir se tourne.

C’est très sérieux, et pourtant c’est une farce. Mais toutes les farces, et surtout celles qui donnent le plus à rire, sont sérieuses ; et leurs clowns, déguisés en « messieurs très bien » sont les prophètes secrets de notre monde. Alors, cet enchaînement, infiniment drôle, jouissif, même dans l’inquiétude qu’il va provoquer, transformera la perception de ce qui d’abord, nous paraissait si ordinaire, transformera la farce en fable, en exposant de plus en plus, par la puissance comique même du texte, la violence sous-jacente du monde qui se dit, là.
En un exercice magistral, « seul en scène » pour interpeller nos vies, Antoine Gouy, geste à geste, pas à pas, opère cette modification anthropologique qui insinue une vision claire de la violence sous l’apparence de la normalité, qui, jouant des modifications possibles vers une morphologie animale, une transformation des corps – puisqu’il se fait corps multiples- nous montre que nous sommes déjà à l’intérieur de cet univers délirant.
La première puissance de ce spectacle vient de ses mots, de cette écriture. Le spectateur voit un spectacle ; mais il entend une écriture : une écriture analytique, un dire de soi d’une justesse dans le détail, dans la précision parfois délirante des faits et manies ordinaires, qui est terriblement corrosive pour qui l’entend, mais totalement logique pour qui le profère. L’unique protagoniste de T-Rex, ainsi, nous montre, comme dans la langue intime d’un cerveau s’adressant à lui-même, ce qui se passe réellement pour nous, mais comme on ne l’attend pas ; ce qui arrive, mais comme on ne le voit pas ; ou du moins comme on ne nous le dit pas.

Le personnage que nous voyons en riant se défaire sous nos yeux est victime et agent d’une aliénation qui transforme les sujets en objets. Mais l’exceptionnalité, qui fait paradoxalement la drôlerie de ce spectacle, est que cette aliénation reste inconnue, reste normale, comme incluse dans ce langage choisi avec une précision chirurgicale ; ce qui n’est rendu possible que par le pouvoir comique de cette écriture, son pouvoir de création, soutenu de jeux scéniques, lumineux qui permettent à l’imaginaire de s’ouvrir encore, encore vers l’impossible devenu réel.

« Instrument révolutionnaire, le théâtre ne l’est pas comme les autres en ce qu’il exige, de la part du spectateur, acquiescement préalable à l’effraction dont il sera le siège. » Cet appel formulé par Michel Vinaver est pleinement accompli par ce spectacle total, porté par un comédien virtuose, au corps polymorphe et à la parole qui comprend et fait comprendre l’intelligence du texte. T-Rex joue de la fascination provoquée par l’ambivalence de ce récit qui devrait être uniquement « fantastique » – après tout, c’est juste un cauchemar de cinéma -, mais dont la puissance réelle d’interpellation contamine la manière dont nous jugeons nos vies. Vous voulez voir une vraie farce politique ? Allez voir T-REX !
Sophie Demichel-Borghetti
T-REX
Cie Spirale
D’Alexandre Oppecini
Avec Antoine Gouy
Mise en scène Marie Guibourt
Théâtre des Carmes – 16h50