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Elsa mon amour, Simonetta Greggio, Flammarion

par Francis Beretti

Simonetta Greggio est née à Padoue. Elle y a fait ses études à la Faculté des Lettres. Arrivée  à Paris en 1981, elle commence à écrire pour des magazines ou des revues, telles que City, Télérama, et la Repubblica.

Son oeuvre romanesque

Son premier roman, La douceur des hommes, date de 2005. Elle en est à ce jour à son douzième ouvrage,  parmi lesquels nous retiendront Dolce Vita, 1959-1979, et Les Nouveaux Monstres, 1978-2014, car ils témoignent de son intérêt pour le bouillonnement culturel de l’Italie à cette époque-là, et qu’ils peuvent servir de contexte au roman qui nous intéresse aujourd’hui.

Elsa mon amour vient d’être publié chez Flammarion, en mai 2018. Le bandeau nous en  présente une idée générale juste : « Ce roman, intime et sensuel, redonne la voix à Elsa Morante. Ce roman est l’histoire de sa vie ».

Une biographie d’Elsa Morante ?

Mais pourquoi donc, puisqu’une telle étude, sérieusement documentée, à partir d’archives inédites et de témoignages divers a déjà été publiée, seulement trois mois plus tôt par René Ceccaty, sous le titre de : Elsa Morante, une vie pour la littérature ?

C’est que Simonetta Greggio, attirée par l’extraordinaire effervescence du monde des arts et des lettres de l’Italie, comme nous l’avons dit, et qui a pris par moments, une tournure tragique, avait été depuis longtemps particulièrement fascinée par la figure hors norme d’Elsa Morante. Elsa, issue d’un milieu modeste, mais dotée d’une énergie, d’une soif de vivre intensément, et de la conscience  justifiée de son propre talent, au point même qu’elle était persuadée d’être meilleure écrivain que son mari, Alberto Moravia, qui était pourtant parmi les plus distingués.

Le prix Strega en 1957

Elsa qui gardait à l’esprit le précepte que sa mère lui avait donné : une femme doit se jeter toute entière dans la mêlée, «  Et guetter l’étoile qui brille, tous les soirs, à la fenêtre. Un jour, avec un peu de chance cette étoile sera à sa portée. » Elsa qui nourrissait inlassablement un sentiment de compassion envers les humiliés, les déshérités. Elsa qui fut la première femme, à obtenir le prix Strega, en 1957, avec L’île d’Arturo, roman de l’initiation d’un jeune garçon qui, à la fin, quitte son île de Procida, près de Naples, après une succession de désillusions, c’est-à-dire qu’il quitte le monde de rêves dans lequel il baignait. Elsa dont le chef-d’œuvre La Storia (1974) fut un best-seller, une saga que l’on a comparée à La guerre et la Paix  de Tolstoi, ou au Misérables de Victor Hugo, et qui est considéré comme l’un des plus grands romans du siècle.

Pour lui rendre hommage, Simonetta Greggio « a pris le risque orgueilleux » (ce sont ses propres mots), d’entrer dans l’intimité d’Elsa, de parler à sa place. Elsa mon amour  est une juxtaposition de coupures de presse, de fragments de poèmes, d’extraits de lettres, authentiques, et d’envolées poétiques personnelles.

Simonetta a-t-elle complètement réussi son pari ?

Si l’on en croit les premiers échos que cette parution a provoqués, certains lecteurs , qui s’attendaient sans doute à une narration  plus classique, sont un peu réservés sur ce point, mais de nombreux autres ont été sensibles à la vibration du récit qui évoque une personnalité unique, torturée, intransigeante, déterminée et libre, un bourreau de travail qui a subi des amours compliquées, une femme brillante qui a vécu dans l’intimité de célébrités, telles Léonor Fini, Moravia, Pasolini, Pavese, Fellini et Visconti. Cette romancière géniale et idéaliste avait la ferme conviction que la littérature était faite pour sauver le monde. Simonetta Greggio qualifie la vie d’Elsa auprès de Visconti comme étant un « andante allegro ».

Reprenons à notre compte le mot de Fabienne Pascaud : « Elsa mon amour donne l’envie folle de se plonger dans l’oeuvre de la Morante ». Si Simonetta réussit à susciter cette envie, dans l’esprit de l’essai de Carlo Sgorlon intitulé Invito alla lettura di Elsa Morante, c’est en effet en grande partie grâce au tempo  qu’elle a adopté dans son écriture :

 allegro con brio.

                                   

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Sites consultés : https://www.telerama.fr, https://www.babelio.com/livres, http://livresalire.com,

                                                             

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La peinture baroque en Corse, de Frédérique Valery

La peinture baroque en Corse ou l’expression artistique d’un espace méditerranéen aux temps modernes . Sammarcelli, 2018, 25 euros de
Frédérique Valery
Essai-Art

par Francis Beretti

La renaissance du baroque

La vocation de Frédérique Valery s’est éveillée à Nonza, son village,  dans la contemplation de chefs-d’œuvre de l’église Santa Ghjulia.
Dès ses plus tendres années, elle s’est trouvée fascinée par « La Vierge et l’enfant entourée de San Teramu (Saint Erasme) et de Santa Chjara ». Teramu étant le saint protecteur des marins et des pêcheurs. Et par « La Vierge à l’Enfant entourée de santa Ghjulia et de San Francescu intercédant des âmes du en faveur Purgatoire », réalisé par Giuseppe Badaracco. L’aspect le plus spectaculaire du tableau est la nature du supplice : les bourreaux arrachent les seins de Ghjiulia ; de ces seins tombés par terre, jaillissent deux sources aux vertus miraculeuses : elles guérissaient, dit-on, les femmes stériles. Une image-choc, confortée par la tradition orale, qui lui donne envie d’en savoir plus.

Dès lors commence une enquête de longue haleine à travers des archives. Frédérique décrypte patiemment de vieux grimoires inédits, enfouis dans les archives départementales de Haute-Corse et de Corse du Sud, les archives de Gênes, les registres paroissiaux, les cahiers de compte des confréries, les testaments, les legs pieux, et autres actes notariés  et s’appuie sur des études déjà publiées, pour dresser ses inventaires. Elle nous livre ici un  bilan d’étape, dans un ouvrage dont la probable réimpression mériterait d’être revue et corrigée, et sans doute augmentée, car Frédérique continue ses recherches.   Frédérique fait oeuvre didactique, en remontant à l’identification des divers saints représentés, et en les situant dans leur contexte historique, notamment les effets de la Contre-réforme et du Concile de Trente, l’influence des franciscains et des confréries, l’importance du « mécénat funéraire », la diffusion et la popularité du thème marial,  la fonction de protection des saints face aux terribles  fléaux des maladies et aux menaces des barbaresques, de l’espoir qu’ils nous donnent d’obtenir  le salut de nos âmes après la mort.

Le 3 janvier 1637,  Gênes décrète que la Vierge Marie est la patronne officielle de la République ligure, dont fait partie la Corse, naturellement. Le 30 janvier 1735, la sainte est officiellement choisie comme patronne de l’île, au cours de la Consulte de Corse. «  Au 19e siècle, on comptait près de cinquante pèlerinages locaux ». De nos jours, sur quatre cent trente-quatre paroisses, cent vingt-six sont dédiées à la Vierge. Au lendemain de la bataille de Lépante, commence à se diffuser en Corse l’image du « Maure bourreau », dont l’une des plus frappantes représentations est un tableau de Giacomo Grandi, dans lequel Ponce Pilate porte des habits de sultan ! Nous passons littéralement tous les jours devant des monuments sans  prêter attention aux trésors qu’ils recèlent. Prenons l’exemple de l’église dédiée à Saint Jean-Baptiste, emblématique de Bastia. C’est la plus vaste de Corse, mais pourquoi ? Frédérique corrige notre ignorance : construite à partir de 1636, elle exprime la volonté de « Terra Vechja », le quartier le plus ancien de Bastia,  de s’affirmer face la domination de Gênes, symbolisée ici par la cathédrale de Santa Maria. Chaque paragraphe de « La peinture baroque en Corse est riche de renseignements. La centaine d’illustrations nous permet de visualiser les descriptions.

Mais ce qu’il faut sans doute retenir, au bout du compte, c’est la thèse centrale de l’ouvrage. Frédérique, en effet, s’élève de façon convaincante contre les idées reçues, selon lesquelles  non seulement la qualité des œuvres en Corse serait d’ordre médiocre, mais aucun peintre de valeur n’aurait même vu le jour, ou travaillé en Corse. Or, écrit Frédérique
«  Actuellement on peut affirmer que dans le courant du XVIIe siècle, l’île comptabilise près d’une trentaine de peintres actifs. » L’influence de  Gênes n’est pas ostracisée par un parti-pris obtus. Ainsi, par exemple,  Ottavio Cambiaso, d’origine génoise, effectue l’essentiel de sa carrière à  Bastia, de 1620 à 1640. Nicolao Castiglioni, originaire de Bastia, crée un style personnel qui a peu à envier aux grands maîtres de la péninsule. Marc Antonio de Santis, d’origine napolitaine est actif en Corse de 1646 à 1681.
«On le tient pour le peintre le plus productif de l’école corse du XVIIe [siècle] » 

Michel Edouard Nigaglioni, orfèvre en la matière, situe clairement la place de Frédérique dans l’historiographie concernant l’art en Corse :
«  Frédérique Valery fait partie des héritiers spirituels de cette génération de précurseurs », à savoir, de Geneviève Moracchini-Mazel à Jean-Marc Olivesi. Ajoutons, entre autres, Nicolas Mattei. Jusqu’à eux, dans le domaine qui est en question ici, la Corse faisait vraiment partie des « îles oubliées ». L’une des raisons était que les documents de base sont écrits en italien, et que, par paresse, par opportunisme,  ou délibérément,  l’île a été longtemps coupée de ses racines culturelles.

Le domaine du baroque, qui est parfois « jubilant », ne manque pas de termes imagés. En ce qui concerne la sculpture, « les marbres font l’objet d’un commerce très actif en Méditerranée, auquel la Corse participe ». Le
« bleu de Ligurie », le marbre blanc de Carrare, le vert des Alpes, s’intègrent  parfaitement dans la fabrication des autels en Corse. On trouve des marbres corses, ceux du Bevincu, du Nebbiu, notamment, dans l’ornementation d’églises génoises, romaines, ou  toscanes.  Oletta fournit
« un rose fleur de pêcher » ; le « bleu gris » de Corte a servi à orner la cathédrale Santa Maria Assunta de Bastia. 

Dans le vocabulaire théologique,  « La Dormition » désigne la période de trois jours pendant lesquels la Mère du Christ est restée dans le tombeau, avant son Assomption. 

Nous pourrions donc dire, sans vouloir être iconoclaste, et  pour rester dans le ton, que les recherches sur le Baroque en Corse sont restées longtemps dans un état de « dormition ». Elles n’ont connu la résurrection qu’à partir des années 1970, et Frédérique Valery  contribue à ce petit miracle.