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À son image

Article – Jean-Marc Graziani présente le roman de Jérôme Ferrari, A son image, publié aux éditions Actes sud.

L’histoire, telle qu’on peut la lire sur la quatrième de couverture, c’est celle d’Antonia, jeune femme corse flânant sur le port de Calvi qui reconnait Dragan parmi un groupe de légionnaires. Dragan, ami/amant? rencontré autrefois pendant la guerre en ex-Yougoslavie. S’en suit l’abîme d’une nuit à évoquer le passé et, déjà, la mort, au fond d’un ravin, sur le chemin du retour, Antonia éblouie au détour d’un virage ; l’asphalte là-haut vierge de toute trace de freinage.


Antonia est morte, et on va dire sa messe. Pas n’importe qui ! C’est son oncle et parrain qui est contraint de la célébrer. Lui qui l’a toujours aimée, viscéralement. Lui aussi qui, par un cadeau, a décidé de sa vocation. Un véritable appareil photo (on devrait toujours réfléchir quand on fait ce genre de cadeau à un enfant). Un présent qui, sitôt reçu, va révéler Antonia à elle-même. Elle sera photographe. Étrange photographe dont on ne retrouve pas le moindre portrait pour figurer sur sa pierre tombale, et qui, par ce simple fait, semble promise à disparaître avec la mémoire des siens. Sauf qu’Antonia, presque malgré elle, a laissé ici-bas sa part la plus intime : ses clichés ; certains pas même développés, et que l’auteur au gré de son impudique puissance nous dévoile, la recomposant peu à peu.

Ainsi, articulant ses chapitres selon les instants liturgiques de cette messe de requiem, Ferrari nous révèle Antonia telle qu’elle fut : sensible, entière mais versatile, chaque image d’elle, comme punaisée au mur devant nous, dessinant en creux le portrait de l’absente. D’abord la fascination toute enfantine de sa première réussite, lorsque soudain tout s’aligne, la lumière, l’oeil, le doigt, la chance. Mais, très vite, l’ennui et la désillusion d’un espace qui parait trop étroit, sans horizon, empli de faux sujets. Et là, à l’image d’Antonia, c’est la Corse que Ferrari s’applique à dépeindre, par petites touches, si familières parfois. Il décrit les petits riens qui font un tout : les prêtres que l’on ne comprend plus, les « chiavadoghji » où l’on baisait à l’arrière des voitures, les presque-épouses de dix-sept ans…

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Et ces événements qui, de près ou de loin, comme des bornes kilométriques, ont marqué le défilement de notre jeunesse : Bastelica-Fesch, Tralonca, et les années de sang…. Il raconte aussi et surtout la désillusion. Celle d’Antonia, séduite, puis déçue juste après, lucide devant le défilé des masques : les masques des amis qui se déguisent en « guerriers ou en journalistes sans même parvenir à prendre leurs rôles respectifs au sérieux. » Antonia voit le ridicule qui affleure dans le sérieux des hommes, le grotesque qui fait sourire lorsqu’il faudrait pleurer, le vernis qui s’écaille quand leurs grandes idées passent à l’épreuve de leurs faiblesses, de leurs égoïsmes, à l’épreuve du temps.

Chez Henri Orenga, où Musanostra nous avait conviés, dans cette lumière horizontale qui étirait les ombres, l’auteur avait fait une confidence ; répondant à la question, qu’on se devait de lui poser, de son traitement du nationalisme (beaucoup l’attendaient sur ce sujet), il avoua sa certitude d’avoir à s’en expliquer durant toute la promotion du livre (en Corse tout du moins). Je ne l’avais pas encore lu et m’attendais, au regard des commentaires de la presse nationale, à un carnage. Mais je fus surpris, à la lecture, de la retenue avec laquelle il avait traité le sujet : à équidistance de tous les autres thèmes évoqués dans ses pages, sous l’angle familier pour lui de la comédie humaine, celle qu’on se joue à soi-même avec le plus grand sérieux. Et s’il emprunte parfois, l’air de rien, les chemins de cartes postales si éculées que le soleil les a fait blanchir sur les présentoirs, Ferrari le fait à dessein, pour démontrer au final que, face aux vérités intangibles, les particularismes n’ont rien de particulier, que seul l’Homme demeure, l’universalité de ses appétits et de ses angoisses, et toujours, pour ceux qui savent ouvrir les yeux, cette même lassitude.

Ainsi, avant même que l’oeil d’Antonia n’accède à une certaine profondeur en promenant son appareil sur les champs de batailles yougoslaves, les récits de ses deux prédécesseurs photographes de guerre Gaston C. (en Tripolitaine, années 1910) et Rista M. (dans les Balkans, première partie du XXe), comme des repères étalon qu’on aurait placés à coté d’un objet pour en définir la grandeur, viennent mettre en perspective son histoire, anticipant l’inéluctable fin ; celle annoncée dès le début mais qu’on n’accepte pas encore. Car à l’instar de ses pairs, Antonia succombe tout d’abord à cette sensation de n’exister véritablement qu’au contact de la mort, à cette sidération obscène que produisent ces corps « dont elle ne peut plus détourner les yeux ». Et comme si elle n’observait qu’un seul cadavre au milieu d’un gigantesque charnier, ce mort-là la renvoie à tous les autres morts, à tous les autres charniers, ailleurs, autrefois, demain, et elle ressent la défaite des hommes. La défaite aussi de cette photographie qui se voulait témoignage, victoire sur le temps, et qui n’est plus qu’illustration. Illustration de la débâcle, rajoutant de l’obscène à l’obscène, jusqu’à devenir trophée pour de trop souriants bourreaux.

Il y aurait encore tant de choses à dire sur A son image, mais j’ai atteint mon quota de mots. J’ai dévoilé plus que je ne voulais le faire. Il y aurait tant de choses à dire… Sur la photographie en tant qu’art… Sur le rapport ambigu de l’image et du temps… Sur la lassitude de ces yeux qui ont vu les choses de trop près ; au point que, là-haut sur la route… l’asphalte est vierge de toute trace de freinage.

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Jérôme Ferrari, A son image, Arles, Actes sud, 2018

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Blade Runner 2049 Avant première par JM Graziani

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Blade Runner 2049
Quelques mots rapides sans rien dévoiler de l’intrigue…
Laïus sur fond noir, introduction façon Word qui fleure bon les années 80…. Puis l’écran s’ouvre sur une vaste paupière s’ouvrant elle-même sur le vert-océan d’une prunelle qui vous fixe. Oui, vous! Spectateur lambda du siège numéro 8 de la trentième rangée. Ceci peut-être pour signifier une fois encore, une fois de plus, une fois pour toutes, que c’est vous ici que l’on scrute et que cet écran-là n’est jamais qu’un miroir…
Explorer les univers, forer le sol rougi des montagnes de Mars, bâtir des citadelles au-delà du brouillard, vastes labyrinthes de lithium, créer des fils prodiges, des fils prodigues à notre image: tout ici n’est que prétexte. Partir très loin et revenir, user de toutes les ressources de notre imagination pour concevoir l’autre et définir en quoi nous serions différents, singuliers. Uniques même! chuchote un type au rang 42 avec son écusson Star Trek.
L’Humanité. C’est elle le véritable enjeu de la traque du Blade Runner de 1982. Deckard sous la pluie pourpre (depuis quelque temps toutes les pluies le sont) file les réplicants comme des métaphores de lui-même. Ces êtres, créés par l’intellect humain, et qui semblent soudainement doués de conscience, sont-ils humains pour autant? Sont-ils déjà plus que cela? Et, de toute façon, de quoi procède notre humanité? De nos sensations? De nos émotions? De notre empathie? De nos souvenirs?
Les souvenirs… personnels, collectifs, inventés, modifiés, effacés, empruntés, ils sont la clef des deux films. Le climax du premier opus (affrontement final sur le toit du Bradbury Building) s’achève avec l’agonie pré-programmée de Roy (l’Alpha des réplicants) qui, en martyr, témoigne, ses mots d’agonisant résumant à eux seuls le tropisme du film quand (avec la tirade des Tears in rain) il semble nous dire que nous sommes avant tout mémoires, avant tout expériences, consciences d’un drame, parcelles volées au temps qui passe, avant tout nostalgie.
« Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme… les larmes… dans la pluie.»
Trente ans après, en 2049, cette clef est d’autant plus fondamentale qu’un énorme black-out a pourfendu le Cloud, un Alzheimer informatique qui a tout effacé. Énorme mal de crâne  quand on se rend compte que toutes les choses « sauvegardées » ne l’étaient pas vraiment et que tout a disparu (archives, savoir, et même données bancaires…). Perdues à jamais les vieilles photos JPEG (celles-là même que vous tardez à imprimer), la mémoire de ces instants disparaissant déjà, avec les photographes et les derniers poseurs. L’ultime génération avant l’oubli. Joli clin d’oeil toutefois quand on nous fait comprendre qu’au-delà du trou noir, seul le papier demeure.
2017-2049, notre époque déjà rattrapée par les thèmes de K. Dick, Villeneuve, dans ce nouvel opus, va plus loin encore dans l’introspection. Hélas, ici, je ne peux rien en dire. Je m’en voudrais de vous gâcher le plaisir…

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Humanité réelle, humanité feinte, empathie de pacotille, il décrit un monde où tout devient complexe. Un instant T qui appelle à une brutale simplification (un affrontement). C’est d’ailleurs, à mon sens, le principal défaut du film: ce besoin impérieux d’une suite qui fait qu’il demeure un objet magnifique mais non-fini (avec aussi pour autre défaut les 30 à 60 min d’avance qu’on peut avoir sur l’intrigue). Trop de lièvres sont levés, et le méchant n’a pas encore donné sa pleine mesure, d’où ce sentiment doux-amer en quittant la salle que le scénario du prochain film dort déjà dans un tiroir.
Hormis cela, quel pied! Plein d’images dans la tête, et pour longtemps. Une fantastique transposition de l’univers du premier (à T+30 ans). Des scènes d’exposition qui frôlent la perfection. Beaucoup de références aussi (voulues ou non). Comme cette sphère mémoire qui, dans mon esprit retors, a pris l’apparence de la boule à neige de Charles Forster Kane (Citizen Kane). Et que dire du refuge de Deckard, avec son intérieur qui ressemble à l’Overlook Hotel de The Shining qu’on aurait déplacé sur le central de Rolland Garros un jour de grand vent : une terre ocre qui colle aux habits et pique les yeux quand Harrison Ford apparait. Non…ce n’est rien! Juste une poussière dans l’oeil… Je pourrais aussi vous parler de la citation de L’île au trésor (le livre de Stevenson), du moment précis où celle-ci survient pour souligner (surligner?) le drama. Des fantômes qui traversent parfois l’écran comme ceux de Daryl Hannah ou de Sean Young. Mais déjà, j’en dirais trop.

 
  Jean-Marc Graziani

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Drôle de Polar russe: Gourmandises, Les enquêtes d’Eraste Fandorine* par Jean-Marc Graziani

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Gourmandises

Les enquêtes d’Eraste Fandorine*

Article de Jean-Marc Graziani

 

La première fois c’était dans la micheline d’Ajaccio à Bastia. En cette fin du mois d’Aout 2003, j’étais à pied, ma New Beetle garée au fond d’un ravin d’Oletta, trois tonneaux en guise de créneau.

Quatre heures à tuer, et au moment du dernier café, juste avant de partir pour la gare, j’ai réalisé que je n’avais rien à lire.

_ « T’as pas un bouquin ? »

_ « Ouais, prends ça, c’est un Russe! Un truc à la Sherlock Holmes, en plus drôle.»

_ « Ça roule. Merci ma caille ! (Expression d’époque ! Quoique déjà ringarde en ce début de millénaire.)

Voilà comment j’ai été amené à faire la connaissance de Fandorine, effeuillant Azazel à côté d’Allemands en chaussettes-sandales, tandis que notre train traversait la plaine de Peri.

Les enquêtes dEraste Pétrovitch Fandorine ? Une de mes friandises préférées, avec les bouquins de Zafon, les Stoptouts, les Batnas

Best-seller absolu en Russie puis dans le reste du monde (30 millions d’exemplaires vendus en 30 langues), c’est l’oeuvre la plus prisée de l’écrivain Géorgien Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili, plus connu sous le pseudonyme de Boris Akounine (1).

La légende veut que ce soit sur les conseils de son épouse, pour se remettre de la rédaction pénible et démoralisante de son essai L’Écrivain et le suicide (1999), que ce dernier entreprit l’écriture d’Azazel (premier opus des aventures du détective). Coup d’essai, coup de maître !

Ce jour-là, je n’ai pas vu le Pont du Vecchio ; mes Allemands ont quitté le wagon sans même que je m’en rende compte, remplacés par d’autres, avec de vraies chaussures ; à peine ai-je levé la tête à l’entrée de chaque tunnel, quand un léger décalage dans le déclenchement de l’éclairage nous plongeait un court instant dans la pénombre ; et, comme par magie, nous étions à Bastia. Moi, j’avais passé quatre heures dans un Moscou de carton-pâte, chamboulé par mille retournements répondant presque « mimétiquement » aux soubresauts du train. Ma première expérience Fandorienne! La première d’une longue série (treize, pour le moment, à moins que vous ne lisiez le russe, le quatorzième roman est en cours de traduction). Des livres que j’attends chaque fois comme un gamin avide devant la vitrine d’un confiseur. Alors, si vous n’aimez pas le sucre, passez votre chemin, ces livres-là vous laissant en bouche un goût de barbe à papa, de pomme d’amour, un sourire chocolaté de fête foraine…

L’exubérante Russie d’Alexandre III et de Nicolas II, sa faune, ses machinations, son administration byzantine, ce gigantesque carrefour des mondes que deux guerres s’apprêtent à transformer en prison, voilà pour le cadre ; laissons entrer les personnages.

Chef-d’oeuvre de caractérisation, Eraste Pétrovitch Fandorine, le protagoniste principal (chevelure blanchie avant l’heure, fort pouvoir déductif, chance scandaleuse, bégaiement intempestif, sophistication vestimentaire, goût prononcé pour la science et le progrès technique, le tout saupoudré de sagesse orientale), est à la fois l’archétype de l’homme moderne et cosmopolite et le vestige d’une civilisation disparue ou sur le point de l’être. Avec Massa son étonnant (et concupiscent) valet japonais (bien plus ami que domestique), ils forment un duo comique irrésistible, façon auguste et clown blanc.

Hommage au roman feuilleton, pastiche génial des grands classiques de la littérature policière, parfois même jusque dans le style (2), la série est bourrée de références, clins d’oeil qu’on est heureux de repérer, presque de collectionner, au fil des pages, sans pour autant qu’elle n’oublie de construire sa propre mythologie. Une histoire attachante, voire addictive, insidieusement contaminée par la nostalgie quand, aux côtés de Fandorine, on sent poindre la fin d’un monde

L’auteur, Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili
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1/ Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili/Boris Akounine est lui-même un personnage digne de roman. Orientaliste, japoniste (Diplômé de l’institut des pays d’Asie et d’Afrique, Université de Moscou), critique littéraire, directeur adjoint de la prestigieuse revue littéraire Inostrannaïa Literatoura, Littérature étrangère, de 1986 à 2000, c’est un romancier, un traducteur émérite et un essayiste réputé incarnant dans la Russie moderne l’image d’une certaine intelligentsia hostile à Vladimir Poutine. Le choix de son pseudonyme B. Akounine est d’ailleurs un pied de nez à toute forme d’apparatchisme, jeu de mot entre le japonais aku-nin, signifiant homme qui fixe ses propres règles et Bakounine, le célèbre théoricien de l’anarchisme.

2/ Une série parallèle baptisée Dédicaces, conçue comme un exercice de style, reprend d’ailleurs le personnage de Fandorine pour de courtes intrigues policières à la manière de.
* La série des enquêtes d’Eraste Fandorine:

    1      Azazel (2001) (Азазель, 1998 dont l’action se déroule à Moscou, à Londres et à Saint-Petersbourg en 1876) – Version russe illustrée par Igor Sakourov1 Prix Mystère de la critique 2002

    2      Le Gambit turc (2001) (Турецкий гамбит, 1998 dont l’action se déroule en Bulgarie en 1877)

    3      Léviathan (2001) (Левиафан, 1998 dont l’action se déroule en mer en 1878) – Version russe illustrée par Igor Sakourov2

    4      La Mort d’Achille (2002) (Смерть Ахиллеса, 1998 dont l’action se déroule à Moscou en 1882) – Version russe illustrée par Igor Sakourov3

    5      Missions spéciales (2002) (Особые поручения), 1999 suite de deux nouvelles :

  • Le Valet de pique (Пиковый валет, dont l’action se déroule à Moscou en 1886) – Version russe illustrée par Igor Sakourov4
  • Le Décorateur (Декоратор, dont l’action se déroule à Moscou en 1889) – Version russe illustrée par Igor Sakourov5
    6      Le Conseiller d’État (2003) Статский советник, 1999 dont l’action se déroule à Moscou en 1891)

    7      Le Couronnement, ou le Dernier des Romanov (2005) (Коронация, или Последний из романов, 2000 dont l’action se déroule à Moscou en 1896) – Version russe illustrée par Igor Sakourov
    8       La Maîtresse de la mort (2006) (Любовница смерти, 2001 dont l’action de déroule à Moscou en 1900)
    9      L’Amant de la mort (2006) (Любовник смерти, 2001 dont l’action se déroule à Moscou en 1900)
   10    LAttrapeur de libellules (2003) (Алмазная колесница, 2003 dont l’action se déroule en Russie en 1905 et au Japon en 1878)
    11    Le Chapelet de jade (2009) (Нефритовые четки, 2007 recueil de nouvelles, dont les récits se déroulent entre 1881 et 1900.)
    12    Le Monde entier est un théâtre (2013) (Весь мир театр, 2009 dont l’action se déroule à Moscou en 1911)
    13    La Ville Noire (2015) (Черный город, 2012, dont l’action se déroule à Bakou en 1914).
    14    Planète Eau (non paru en français) («Планета Вода», 2015, dont l’action en trois parties se déroule à Tenerife en 1903, dans la province de Zavolsk en 1906 et en Pologne en 1912). (Source wikipedia)

 

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Jacky Micaelli Voix de corps

 Jean-Marc Graziani a voulu rendre hommage ici à sa tante, Jacky Micaelli, femme de tête et de coeur, chanteuse qui a interprété avec maestria les plus belles chansons.

Une voix

Cest le plus souvent sur les bancs dune église quon vient à apprendre ou réapprendre son nom. Après que le silence hébété, qui toujours suit sa dernière note, vient à être rompu par les chuchotements de ceux qui immanquablement demandent à leurs voisins: « Qui cest? »

Il est triste que ce ne soit quau hasard de ces instants-là quon doive de connaître ou de se rappeler Jacky Micaelli.

Jai moi-même grandi en oubliant constamment le son de sa voix, étant de ceux qui sans cesse la redécouvrent lors dun baptême ou dun enterrement et se demandent comment ils ont pu loublier.

Jacky Micaelli et sa ville,  Bastia

Cest que, peu à peu, celle-ci a déserté les ondes, que les dates de concerts imperceptiblement se sont espacées, et que parfois, même, on a oublié de linviter quand il fut question dhonorer les plus grandes voix de l’île. Comme ce soir-là à Bastia, quand on na tout simplement « pas pensé à elle », à elle la Bastiaise, lenfant de Saint Joseph, et que seul Jean-Paul Poletti sest offusqué de son absence.

Alors, toujours dans ces moments-là, quand le mystère de sa voix vient figer lassistance, je me demande comment sest installée cette presque indifférence.

Lidée de cet article est venue comme cela, sur les bancs de la Cathédrale Sainte Marie, lors des obsèques du très regretté Jean-Claude Cuenca, quand, sans même quitter son siège, affaiblie, un foulard couvrant sa tête, elle a chanté le Miserere, et qu’à l’émotion du moment mille autres se sont ajoutées.

Une femme qui s’impose

Cest en 1986 quon a véritablement découvert Jacky Micaelli lors du concours de chant organisé par RCFM au théâtre de la ville. Le vote téléphonique des auditeurs pour seul juge de paix, elle était allée sasseoir dans les gradins après sa prestation, certaine de ne pouvoir gagner puisque toute sa famille, dans la salle, ne pouvait voter. Et pourtant, elle lemporta, dévalant les escaliers en courant et sautant de joie sur la scène. Bien avant cela, cest chez Vincent Orsini, dont le son des veillées avait bercé son adolescence, quelle avait fait la connaissance du poète et compositeur Bartolomeu Dolovici. Rencontre déterminante, puisquaprès un passage écourté au conservatoire où personne ne voulut se risquer à apprivoiser sa voix hors-normes, celui-ci lincite à intégrer la nouvelle école de chant traditionnel fondée par Jean-Paul Poletti. Une vraie révélation. Une frustration aussi, puisqu’à l’époque on se refuse encore à enseigner la polyphonie aux femmes. Et cest presque sur le tas, en profitant des cours quon donne aux autres, aux hommes, en demeurant là de louverture à la fermeture, épiant chaque petit conseil et le reprenant pour elle-même, quelle développe ses aptitudes et son goût pour le chant polyphonique. 

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Après le concours, les choses senchainent. Médiatiquement soutenue par des personnalités hors du commun comme Michel Codaccioni, Antoine Maestracci, Jacques Gregori ou encore Daniel Pariggi, elle va rapidement truster les récompenses (Découverte du Printemps de Bourges et Prix des auditeurs de Radio France 1988). Dans le même temps, lOratorio de Perti, Gesù al sepolcro, quelle chante de 1986 à 1992, lamène à se produire sur les scènes les plus prestigieuses dEurope comme la Fenice à Venise ou la Scala de Milan. En 1989, cest à lOpera Bastille quelle chante avec le groupe Donnisulana, prémices à une tournée internationale qui, en 1992, la conduira des Etats-Unis au Japon. Cette même année, Jacques Higelin linvite sur la scène du Grand Rex et du Cirque dHiver, puis la convie à partager un titre sur son album Aux héros de la voltige (1994). Dans la chanson Adolescent, elle livre une prestation sublime où sa voix figure« lantidote ». Vocalement, un morceau de bravoure, quelle compose en quelques minutes sur une page de cahier et enregistre en une seule prise.(1)

« Quand jai baissé les yeux pour voir les techniciens, ils me fixaient sans un mot la bouche grande ouverte tandis que la table denregistrement fumait… »

Cest en 2000 quelle rejoint Kazumi Watanabé, célèbre guitariste de Jazz, pour une tournée au Japon. Cette année-là encore, elle participe au projet « Corsica » de Jean Paul Poletti et enregistre Les Chants de la liberté avec Antoine Ciosi. Son interprétation de Quellu affissu zifratu, lAffiche Rouge, chanson de Léo Ferré daprès un poème dAragon, adaptée ici par Jacques Fusina, a profondément marqué ceux qui lont entendue à lOpéra Bastille ou à lOlympia.(2)

Les honneurs de la scène

De grandes scènes, il y en eut bien dautres, des distinctions aussi: Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros, Choc du Monde de la Musique, Diapason dOr (deux fois), cest aussi une des rares personnalités de l’île à avoir intégré le Whos who. Y pensa-t-elle, une dizaine dannées plus tard, quand il fallut rechanter sur un bout de terrasse, à deux pas des voitures qui passaient sur la route, ou encore se changer dans lobscurité dun placard à balais, à côté dun sac de plâtre éventré, tandis qu’au milieu des ses spectateurs des gens saffairaient à préparer l’église pour un prochain mariage?

« Avant c’était de la colère, maintenant juste de la tristesse… »

Cest avec ces mots quelle répondit à ma dernière question, après que nous eûmes passé deux heures à évoquer sa carrière, les bons comme les mauvais moments. Des confessions quelle ma faites, cest la seule que je partagerai. Et tant pis si je déçois en brisant le pacte implicite de laccroche. Comment sest installée cette presque indifférence? Je nen sais rien. Bien sûr jai mon idée, comme elle a la sienne, une histoire trop commune de confiance déçue, dorgueils, de portes qui souvrent puis se referment, de mystérieux sésames quon se voit refuser sans comprendre pourquoi. La vie

Cependant ce que je sais, et dont je peux témoigner, cest que cette voix est unique, quelle vous bouleverse, et que quand elle vous surprend sur les bancs dune église ou sur un strapontin, quelque-chose dindéfinissable se joue, de lordre du viscéral, de lintime résonance ; que quand sa note décroche dans le vertigineux abîme dun mélisme hérité de nos plus anciennes traditions (et que beaucoup aujourdhui négligent), cest la voix de lenfant affamé quon entend, le berger qui, avec son chien, a perdu son unique compagnon et qui pleure, et tout un territoire, dans lespace et le temps. Ainsi, au-delà du récit des heures, des péripéties dune carrière, des vicissitudes dune personnalité trop entière dans un univers de compromis, ces instants passés avec elle mont fait comprendre ce quelle fait vraiment quand elle chante: faire vivre une identité (au-delà même des textes), une identité forcement complexe puisque méditerranéenne, et où chaque note, chaque inflexion de voix, est généalogie.

Le goût et le choix de transmettre

Depuis dix ans, dune manière différente, cest toujours à cela quelle passe le plus clair de son temps: transmettre cette culture du « chant nôtre », cet héritage précieux et fragile qui déjà, dans un passé récent, a failli disparaître, sauvé de justesse par les efforts acharnés de certains (Félix Quilici et ceux du Riacquistu). 

Au centre culturel LAlboru à Bastia, comme au couvent de Corbara, elle a reçu des centaines de stagiaires qui, venus apprendre la polyphonie, sont repartis avec plus que cela: une vision différente du rapport à lautre (vision dont la polyphonie est le paradigme), une culture de louverture, de la transmission, une éthique de travail aussi, valable pour la vie elle-même, où les comportements valent revendications. 

A ma dernière question elle avait répondu:

« Avant c’était de la colère, maintenant juste de la tristesse… »

Puis, après quelques secondes de silence, elle avait ajouté:

« Mais au-moins aujourdhui, je connais ma voie. »

Jean-Marc Graziani

Notes:

  1. Lien vers video: passage Jacky Micaelli dans Adolescent, Jacques Higelin. https://youtu.be/yUo_xHA6IAo?t=93

  2. Lien vers vidéo: Quellu affissu zifratu https://youtu.be/7j_1KdfVKUI