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Extraits

Les pierres chaudes du destin

Le Soleil des Scorta

Extrait – Patrizia Gattaceca nous propose un extrait du roman de Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta, publié aux éditions Actes sud.

La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d’août pesait sur le massif du Gargano* avec l’assurance d’un seigneur. Il était impossible de croire qu’en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l’eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu’une vie animale ou végétale ait pu trouver – sous ce ciel sec – de quoi se nourrir. Il était deux heures de l’après-midi, et la terre était condamnée à brûler.

Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l’air brûlant qu’il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s’abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L’homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. La bête s’acquittait de sa tâche avec une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre après mètre, sans avoir la force de presser jamais le pas, l’âne engloutissait les kilomètres. Et le cavalier murmurait entre ses dents des mots qui s’évaporaient dans la chaleur. “Rien ne viendra à bout de moi… Le soleil peut bien tuer tous les lézards des collines, je tiendrai. Il y a trop longtemps que j’attends… La terre peut siffler et mes cheveux s’enflammer, je suis en route et j’irai jusqu’au bout.”

Les heures passèrent ainsi, dans une fournaise qui abolissait les couleurs. Enfin, au détour d’un virage, la mer fut en vue. “Nous voilà au bout du monde, pensa l’homme. Je rêve depuis quinze ans à cet instant.” La mer était là. Comme une flaque immobile qui ne servait qu’à réfléchir la puissance du soleil. Le chemin n’avait traversé aucun hameau, croisé aucune autre route, il s’enfonçait toujours plus avant dans les terres. L’apparition de cette mer immobile, brillante de chaleur, imposait la certitude que le chemin ne menait nulle part. Mais l’âne continuait. Il était prêt à s’enfoncer dans les eaux, de ce même pas lent et décidé si son maître le lui demandait. Le cavalier ne bougeait pas. Un vertige l’avait saisi. Il s’était peut-être trompé. A perte de vue, il n’y avait que collines et mer enchevêtrées. “J’ai pris la mauvaise route, pensa-t-il. Je devrais déjà apercevoir le village. A moins qu’il n’ait reculé. Oui. Il a dû sentir ma venue et a reculé jusque dans la mer pour que je ne l’atteigne pas. Je plongerai dans les flots mais je ne céderai pas. Jusqu’au bout. J’avance. Et je veux ma vengeance.”

L’âne atteignit le sommet de ce qui semblait être la dernière colline du monde. C’est alors qu’ils virent Montepuccio. L’homme sourit. Le village s’offrait au regard dans sa totalité. Un petit village blanc, de maisons serrées les unes contre les autres, sur un haut promontoire qui dominait le calme profond des eaux. Cette présence humaine, dans un paysage si désertique, dut sembler bien comique à l’âne, mais il ne rit pas et continua sa route. Lorsqu’il atteignit les premières maisons du village, l’homme murmura : “Si un seul d’entre eux est là et m’empêche de passer, je l’écrase du poing.” Il observait avec minutie chaque coin de rue. Mais il se rassura rapidement. Il avait fait le bon choix. A cette heure de l’après-midi, le village était plongé dans la mort. Les rues étaient désertes. Les volets fermés. Les chiens même s’étaient volatilisés. C’était l’heure de la sieste et la terre aurait pu trembler, personne ne se serait aventuré dehors. Une légende courait dans le village qu’à cette heure, un jour, un homme remonté un peu tard des champs avait traversé la place centrale. Le temps qu’il atteigne l’ombre des maisons, le soleil l’avait rendu fou. Comme si les rayons lui avaient brûlé le crâne. Tout le monde, à Montepuccio, croyait en cette histoire. La place était petite mais à cette heure, tenter de la traverser, c’était se condamner à mort. L’âne et son cavalier remontaient lentement ce qui était encore, en cette année 1875, la via Nuova – et qui deviendrait plus tard le corso Garibaldi. Le cavalier, manifestement, savait où il allait. Personne ne le vit. Il ne croisa même pas un de ces chats maigres qui pullulent dans les immondices des caniveaux. Il ne chercha pas à mettre son âne à l’ombre, ni à s’asseoir sur un banc. Il avançait. Et son obstination devenait terrifiante. “Rien n’a changé ici, murmura-t-il. Mêmes rues pouilleuses. Mêmes façades sales.”

C’est à ce moment-là que le père Zampanelli le vit. Le curé de Montepuccio, que tout le monde appelait don Giorgio, avait oublié son livre de prières dans le petit carré de terre contigu à l’église qui lui servait de potager. Il y avait travaillé deux heures le matin et l’idée venait de naître en lui que c’était là, bien sûr, sur la chaise en bois, près de la cabane à outils, qu’il avait posé le livre. Il était sorti comme on sort durant un orage, le corps recroquevillé, les yeux plissés, se promettant de faire le plus vite possible pour ne pas trop exposer sa carcasse à la chaleur qui rend fou. C’est là qu’il vit l’âne et son cavalier passer sur la via Nuova. Don Giorgio marqua un temps d’arrêt et, instinctivement, il se signa. Puis il retourna se protéger du soleil derrière les lourdes portes en bois de son église. Le plus étonnant ne fut pas qu’il ne pensa pas à donner l’alarme, ou à héler l’inconnu pour savoir qui il était et ce qu’il voulait (les voyageurs étaient rares et don Giorgio connaissait chaque habitant par son prénom), mais que, revenu dans sa cellule, il n’y pensa même plus. Il se coucha et sombra dans le sommeil sans rêve des siestes d’été. Il s’était signé devant ce cavalier comme pour effacer une vision. Don Giorgio n’avait pas reconnu Luciano Mascalzone. Comment l’aurait-il pu ? L’homme n’avait plus rien de ce qu’il avait été. Il avait une quarantaine d’années mais ses joues étaient creuses comme celles d’un vieillard.

Luciano Mascalzone déambula dans les rues étroites du vieux village endormi. “Il m’a fallu du temps mais je reviens. Je suis là. Vous ne le savez pas encore puisque vous dormez. Je longe la façade de vos maisons. Je passe sous vos fenêtres. Vous ne vous doutez de rien. Je suis là et je viens chercher mon dû.” Il déambula jusqu’à ce que son âne s’arrête. D’un coup. Comme si la vieille bête avait toujours su que c’était ici qu’elle devait aller, que c’était ici que prenait fin sa lutte contre le feu du soleil. Elle s’arrêta net devant la maison des Biscotti et ne bougea plus. L’homme sauta à terre avec une étrange souplesse et frappa à la porte. “Je suis là à nouveau, pensa-t-il. Quinze ans viennent de s’effacer.” Un temps infini s’écoula. Luciano pensa frapper une seconde fois mais la porte s’ouvrit doucement. Une femme d’une quarantaine d’années était devant lui. En robe de chambre. Elle le dévisagea longtemps, sans rien dire. Aucune expression ne parcourait son visage. Ni peur, ni joie, ni surprise. Elle le fixait dans les yeux comme pour prendre la mesure de ce qui allait advenir. Luciano ne bougeait pas. Il semblait attendre un signe de la femme, un geste, un froncement de sourcil. Il attendait. Il attendait et son corps s’était raidi. “Si elle fait mine de refermer, pensa-t-il, si elle n’esquisse qu’un seul petit geste de repli, je bondis, je défonce la porte et je la viole.” Il la mangeait des yeux, à l’affût du moindre signe qui rompe cet état de silence. “Elle est encore plus belle que ce que j’avais imaginé. Je ne mourrai pas pour rien aujourd’hui.” Il devinait son corps sous la robe de chambre, et cela faisait croître en lui un appétit violent. Elle ne disait rien. Elle laissait le passé remonter à la surface de sa mémoire. Elle avait reconnu l’homme qui se tenait devant elle. Sa présence ici, sur le pas de sa porte, était une énigme qu’elle n’essayait même pas de démêler. Elle laissait simplement le passé l’envahir à nouveau. Luciano Mascalzone. C’était bien lui. Quinze ans plus tard. Elle l’observait sans haine ni amour. Elle l’observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à lutter. Elle lui appartenait. Puisque après quinze ans il était revenu et avait frappé à sa porte, peu importe ce qu’il lui demanderait, elle donnerait. Elle consentirait, là, sur le pas de sa porte, elle consentirait à tout. Pour rompre le silence et l’immobilité qui les entouraient, elle lâcha la poignée de la main. Ce simple geste suffit à sortir Luciano de son attente. Il lisait maintenant sur son visage qu’elle était là, qu’elle n’avait pas peur, qu’il pouvait faire d’elle ce qu’il désirait. Il entra d’un pas léger, comme s’il ne voulait laisser aucun parfum dans l’air. Un homme poussiéreux et sale entrait dans la maison des Biscotti, à l’heure où les lézards rêvent d’être poissons, et les pierres n’y trouvèrent rien à redire.

Luciano pénétra chez les Biscotti. Cela allait lui coûter la vie. Il le savait. Il savait que lorsqu’il sortirait de cette maison, les gens seraient à nouveau dans les rues, la vie aurait repris, avec ses lois et ses combats, et il devrait payer. Il savait qu’on le reconnaîtrait. Et qu’on le tuerait. Revenir ic i, dans ce village, et entrer dans cette maison, cela valait la mort. Il avait pensé à tout cela. Il avait choisi d’arriver à cette heure écrasante où même les chats sont rendus aveugles par le soleil, car il savait que si les rues n’avaient pas été désertes, il n’aurait même pas pu atteindre la grande place. Il savait tout cela et la certitude du malheur ne le fit pas tressaillir. Il pénétra dans la maison.

 Ses yeux mirent du temps à s’habituer à la pénombre. Elle lui tournait le dos. Il la suivit dans un couloir qui lui sembla interminable. Puis ils arrivèrent dans une petite chambre. Il n’y avait pas un bruit. La fraîcheur des murs lui sembla une caresse. Il la prit alors dans ses bras. Elle ne dit rien. Il la déshabilla. Lorsqu’il la vit nue, ainsi, devant lui, il ne put réprimer un murmure : “Filomena…” Elle tressaillit de tout son corps. Il n’y fit pas attention. Il était comblé. Il faisait ce qu’il s’était juré de faire. Il vivait cette scène qu’il avait mille fois imaginée. Quinze années de prison à ne penser qu’à cela. Il avait toujours cru que lorsqu’il déshabillerait cette femme, une jouissance plus grande encore que celle des corps s’emparerait de lui. La jouissance de la vengeance. Mais il s’était trompé. Il n’y avait pas de vengeance. Il n’y avait que deux seins lourds qu’il prenait dans la paume de ses mains. Il n’y avait qu’un parfum de femme qui l’entourait tout entier, entêtant et chaud. Il avait tant désiré cet instant que maintenant, il s’y plongeait, il s’y perdait, oubliant le reste du monde, oubliant le soleil, la vengeance et le regard noir du village. Lorsqu’il la prit dans les draps frais du grand lit, elle soupira comme une vierge, le sourire aux lèvres, avec étonnement et volupté, et s’abandonna sans lutter.

Luciano Mascalzone avait été toute sa vie ce que les gens de la région appelaient, en crachant par terre, “un bandit”. Il vivait de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs. Peut-être même avait-il tué quelques pauvres âmes, sur les routes du Gargano, mais cela n’était pas certain. On racontait tant d’histoires invérifiables. Une seule chose était sûre : il avait embrassé “la mauvaise vie” et il fallait se tenir à l’écart de cet homme-là. A l’heure de sa gloire, c’est-à-dire à l’apogée de sa carrière de vaurien, Luciano Mascalzone venait fréquemment à Montepuccio. Il n’était pas originaire du village, mais il aimait cet endroit et il y passait le plus clair de son temps. C’est là qu’il vit Filomena Biscotti. Cette jeune fille d’une famille modeste mais honorable devint une véritable obsession. Il savait que sa réputation lui interdisait tout espoir de la faire sienne, alors il se mit à la désirer comme les vauriens désirent les femmes. La posséder, ne serait-ce qu’une nuit : cette idée faisait briller ses yeux dans la lumière chaude des fins d’après-midi. Mais le sort lui interdit ce plaisir brutal. Le matin d’un jour sans gloire, cinq carabiniers le cueillirent à l’auberge où il s’était installé. On l’emmena sans ménagement. Il fut condamné à quinze ans de prison. Montepuccio l’oublia, content de s’être débarrassé de cette mauvaise engeance qui lorgnait les filles du pays. En prison, Luciano Mascalzone eut tout le temps de repenser à sa vie. Il s’était livré à de petits larcins sans envergure. Qu’avait-il fait ? Rien. Qu’avait-il vécu qui puisse lui tenir lieu de souvenir dans sa geôle ? Rien. Une vie s’était écoulée, nulle et sans enjeux. Il n’avait rien souhaité, rien raté non plus, parce que rien entrepris. Petit à petit, dans cette vaste étendue d’ennui qu’avait été son existence, son désir pour Filomena Biscotti lui parut être le seul îlot qui sauvait le reste. Lorsqu’il avait frémi en la suivant dans les rues, il avait eu le sentiment de vivre jusqu’à l’asphyxie. Cela rachetait tout le reste. Alors oui, il s’était juré qu’à sa sortie, il assouvirait ce désir brutal, le seul qu’il ait jamais connu. Quel qu’en soit le prix. Posséder Filomena Biscotti et mourir. Le reste, tout le reste, ne comptait pour rien.

Cafés littéraires

Rencontre Laurent Gaudé / Jérôme Ferrari

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Sous l’impulsion de la dynamique association bastiaise Musanostra, la librairie La Marge  a eu le plaisir d’accueillir,

le vendredi 27 septembre  deux auteurs, lauréats  du prix Goncourt  :

             LAURENT GAUDE
et 

             JERÔME FERRARI

Très généreux de leur parole, les auteurs ont répondu longuement aux questions de la médiatrice 
Marie –  France  Bereni Canazzi et du public , venu nombreux.

Très  agréable rencontre Place Emmanuel Arene, par une douce soirée d’automne….Dédicaces et apéritif, après un dialogue d’excellent niveau.

Les libraires de La Marge, Place Emmanuel Arene, Ajaccio

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Vendredi 27 Septembre à 18h30
à La Librairie La Marge à Ajaccio

Articles

Salina, Les trois exils, de Laurent Gaudé, Actes sud 2018

  par Pierre Lieutaud

 

Un chant funèbre du fond des temps. D’amour, de haine et de vengeance. Des personnages éblouissants de lumière, un monde archaïque au grand soleil dans les éboulis de pierres brûlantes, les monts et les plaines, entouré d’un infini de dunes qui font comme un océan où tout se perd, se dissout, où disparaissent à jamais les destins incontournables des hommes. Où tout est écrit et absolu.

Le récit par Malaka, le fils de deux mères, de la  vie de Salina, l’enfant aux larmes de sel, l’enfant malheur du royaume des lacs abandonnée par les siens pour calmer la malédiction des dieux, déposée un matin à l’orée d’un village Djimba, perdu au milieu du désert…Recueillie par Mamanbala qui l’élève comme son enfant, mariée de force à Saro, l’époux sauvage, l’un des fils du chef du village, alors qu’elle aime son frère Kano, brutalisée,violée, mère d’un fils, Mumuyé, étrangère au clan haïe par Khaya, sa belle mère, Salina assiste, impassible, à la mort de son époux sur un champ de bataille.

Refusant de lui donner son frère Kano pour époux,comme le voudrait la tradition, Khaya la sépare de son enfant et la bannit. Exilée au-delà des terres, elle enfante Koura kumba, un enfant homme, l’enfant colère qui sera le bras armé de sa vengeance, tuera son frère Mumuyé et Sissoko, le chef du village. Sa marche solitaire dans le désert reprend jusqu’au jour où méconnaissable, vieille, sèche, noire comme un animal épuisé, elle retrouve le chemin du village. Reconnue, attachée à un pieu, livrée aux hyènes qui l’épargnent,rejetée par Kano, marié et père d’un enfant, Salina, une fois encore, retourne seule dans le désert.

A la limite du monde, un cavalier s’approche, c’est Alika, la femme de Kano qui lui fait don de son enfant… « C’est mon dernier né, Salina, le fils d’une mère aimante, je te l’ai apporté parce qu’il doit y avoir un don entre Salina et les Djimba. Il n’y a qu’ainsi que tout pourra cesser ».

Malaka, l’enfant de deux mères et d’une paix scellée grandira auprès d’elle et l’accompagnera dans son exil jusqu’à sa mort. Il portera son corps au delà des montagnes et atteindra un rivage ou l’attendent une barque et un vieil homme, Darzagar le passeur, qui les conduira jusqu’à l’ile cimetière où s’ouvriront les portes de l’au-delà.

Un récit vertigineux, tragique et profondément original, une polychromie barbare qui parle d’amour éternel, de fureur, de châtiments, de destins immuables, de vies  brulées pour accomplir un devoir d’existence.Où la mort semble attendre son heure avec patience pour laisser aux personnages, demi dieux plus qu’humains, le temps d’accomplir leur tâche avant de sombrer dans le néant.

Dans une succession de  tableaux au relief lumineux, où la réalité semêle au fantastique, au rêve, aux légendes, l’auteur revisite avec virtuosité les mythes et les traditions anciennes qui ont peuplé notre imaginaire …Le champ de bataille où la mort descend sur l’époux sauvage sous le regard indifférent de celle qu’il a maltraitée, le combat mortel des frères, la toilette mortuaire de Salina par son fils, la barque des morts qui va vers l’ile cimetière…L’île cimetière où s’ouvrent les portes l’au-delà où Salina, la mère aux trois fils,la femme aux trois exils, entrera dans l’éternité et dans la  légende.

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Articles

Ouragan et Eldorado de Laurent Gaudé par B. Giusti Savelli

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Si l’on devait évoquer de façon schématique l’œuvre de Laurent Gaudé, on pourrait la séparer en deux pans : d’un côté, les œuvres qui reprennent les grands thèmes antiques ou historiques et mettent en scène des personnages hors normes, de l’autre les romans qui parlent des oubliés, de ceux qui n’ont plus d’identité, sortes d’ombres errantes ballottées par une actualité qui les dépassent.
C’est à cette deuxième catégorie que se rattachent Ouragan, évocation de l’ouragan Katrina qui dévasta la Nouvelle Orléans en 2005 et Eldorado, qui s’attache au sort douloureux des migrants.
Poussés par des événements tragiques, des hommes et des femmes vont être amenés à fuir ce qui, jusque-là, représentait leur vie, leur identité et à entamer un cheminement, au sens physique certes, mais surtout doublé d’un voyage intérieur. Au cours de cette errance, les personnages vont devoir se dépouiller de leurs masques, se mettre à nu pour, au bout de cette quête, découvrir leur vérité et donner enfin un sens à leur vie. Mais avec Gaudé, tout se paie et le prix à payer ici est celui de la douleur, de la souffrance, de l’horreur. La proximité avec la mort les confronte à leurs blessures les plus intimes, les amène à affronter ce sentiment de vacuité que chacun de nous éprouve. Gaudé est en prise directe avec l’actualité, mais chacun des parcours évoqués se mue en épopée et l’actualité finit par s’effacer pour devenir symbole : dans Ouragan, le cataclysme extérieur fait écho à la tempête intérieure des personnages. Gaudé peint des êtres dévastés. Il dresse le portrait d’hommes qui peuvent être tour à tour des lâches ou des héros, nous rappelant ainsi combien les frontières, réelles ou symboliques, sont souvent fluctuantes et ténues. Quand tous les repères ont disparu, comment avance-t-on ?
Le registre épique est servi par une écriture naturaliste, très zolienne qui transfigure le banal et le quotidien en instants héroïques ou monstrueux, portés par la force du rythme et un souffle poétique qui transcendent la réalité en mythe.
Pas d’angélisme chez Laurent Gaudé, pas de happy end mais ses personnages, malgré « les gifles » que la vie leur inflige « restent debout » ; aussi longtemps qu’ils  sont capables de croire en quelque chose, en cet Eldorado auquel ils s’accrochent même s’ils savent bien qu’il n’est qu’un mythe, alors, ces oubliés peuvent devenir des héros.
Depuis Cris, son premier roman, livre après livre, Laurent Gaudé crie. Il crie sa rage pour nous rappeler qu’il n’y a que la violence de la détermination et de l’obstination pour nous sauver, non de la mort, mais de nous-mêmes.
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Cafés littéraires Festivals littéraires

Compte rendu de la rencontre avec Laurent Gaudé : avec photos, films…du 30 septembre à Ville !

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Un auteur voyageur qui reviendra !
Nous avons rencontré Laurent Gaudé dont nous lisions les livres avec émotion depuis le choc que furent ses premiers romans,  à Lumio, au Clos Suzzoni où la mairie de Lumio et le maire, Etienne Suzzoni,  nous avaient accueillis de façon inoubliable, comme toujours.
Ce jour-là, il y avait  deux prix Goncourt réunis puisque Jérôme Ferrari, parrain de ce rapprochement, était des nôtres ! C’e n’est pas si fréquent  ; c’était en 2015 et plus de 200 personnes avaient fait le déplacement pour voir ces favori de bien des lecteurs !
Nous l’avons reçu ensuite  avec la mairie de Bonifacio,  en 2016, invité d’honneur  avec Marco Biancarelli (Jérôme Ferrari était dans le public ) : magnifique rencontre à l’Espace Saint-Jacques, avec Alain di Meglio pour tout orchestrer !
Et aujourd’hui on s’était donné rendez-vous à Ville de Pietrabugno  et avec la mairie et l’association Cultura è animazione, on a pensé un café littéraire comme on est nombreux à les aimer : simplicité, sens du partage, chaleur humaine et beaux livres ! L’auteur nous a embarqués, avec lui on a franchi des continents et pourtant, partout, c’est l’homme qu’on a vu !
Michel Rossi, maire de la commune , artiste et lecteur de Laurent Gaudé, avait souhaité  ce moment et a été très heureux de cette rencontre qui nous a tous enrichis !
Merci à tous ceux qui étaient là, qui suivent, soutiennent, aident …Inseme, ci campemu !
Laurent Gaudé à Erbalonga le 29 septembre 2017
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Salle des fêtes de Ville de Pietrabugno, hameau de Guaitella, le 30 septembre 2017 :

Des voitures garées un peu anarchiquement, des gens pressés, des amis qui se retrouvent, des personnes affairées qui déplacent des chaises, un panneau jaune sur lequel quelques lettres au feutre donnent le nom de l’invité du jour, Laurent Gaudé ; un grand parking dessous, du monde sur une immense terrasse vers la mer  on sait alors qu’on y est, que c’est la même passion de la lecture, le même sens du partage, la même admiration pour l’écrivain qui guident ceux qui cherchent le lieu pour s’installer

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Une 2 chevaux à mi chemin confirme qu’on ne s’est pas trompé !
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La salle,  grande, à la vue remarquable,  est vite pleine avec près de 130 personnes assises et on s’inquiète de savoir s’il faudra encore quelques chaises.
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Panneau créé pour l’occasion qui deviendra un élément important dans cet endroit car il traduit la volonté affirmée de promouvoir la culture au sens le plus large à Ville de Pietrabugno.
Laurent Gaudé, un peu à l’écart, répond aux questions de Michel Maestracci, journaliste (Corse Matin).
article paru le 1er octobre 2017 dans Corse matin
L Gaude 2017
Son œuvre, publiée chez Actes Sud,  est déjà très importante : 9 romans, 15 pièces de théâtre, 2 recueils de nouvelles, un recueil poétique



si vous avez des commentaires à faire ou même  des photos de ce moment à nous adresser , nous les recevrons très volontiers à amusanostra@gmail.com et s’ils  conviennent, nous les posterons dans ce compte rendu avec votre nom (ou non, comme vous le souhaiterez)

 

Ici  4 vidéos de la rencontre :

 
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 Mais déjà l’article du Corse Matin, notre quotidien, que nous remercions pour l’éclairage apporté à cet événement ; 2 octobre, compte rendu de ce moment exceptionnel par Michel Maestracci :

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Commentaires de participants sur les réseaux sociaux :

Janine Vittori

Hier soir à E Ville di Pietrabugnu nous avons vécu un grand moment. Michel Rossi , le maire, et toute son équipe avaient intelligemment disposé la salle pour que la rencontre organisée par la commune en partenariat avec Asso Musanostra se déroule dans les meilleures conditions.
Car nous recevions Laurent Gaudé.
De rencontre en rencontre, de Lumiu au Clos Culombu en 2015 à Bonifaziu en 2016, à Ville cette année , sa présence ne finit pas de nous enchanter.
Chaque année nous sommes sûrs d’avoir touché un sommet et pourtant chaque année ses mots nous émeuvent un peu plus et enthousiasment le public.
Hier j’avais très mal à la tête mais jamais je n’ai pensé « Pourvu que ça finisse vite! » .( Lucia Memmi m’avait fait l’ochju ancu di grazia)
J’ai aimé le recueil poétique De sang et de lumière.
Dans une langue simple , pure et musicale l’auteur nous parle du « monde d’aujourd’hui « . Il nous fait toucher  » la sueur » et sentir  » l’effroi » mais il éclaire notre monde et nous préserve du désespoir.
Je n’ai pu m’empêcher en lisant son recueil de penser à la voix de Nicolás Guillén
Sombras que sólo yo veo,
me escoltan mi dos abuelos.

África de selvas húmedas
y de gordos gongos sordos …
-¡ Me muero !
( Dice mi abuelo negro).
Agua prieta dé caimanes,
-¡Me canso!
( Dice mi abuelo blanco)

Petra Alta très beau moment et très bel auteur. un pur plaisir!
 
Retweeted AnneMarie Sam (@annemarie_sam):
Musanostra : Rencontre avec Laurent Gaudé double Prix Goncourt et proche de ses lecteurs 👏👏👏. Merci à lui et au public si nombreux ! https://t.co/Mgb0hx4OO
 
 
Marie-Do Bacchini a partagé la publication de Raymond Mei.
Une très belle soirée en présence d’un écrivain dont le talent et les qualités humaines ne peuvent laisser indifférent. Nous retiendrons également le bel hommage qu’il a rendu à l’Asso Musanostra(bien mérité )💘💘💘
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Raymond Mei CAFÉ LITTÉRAIRE MUSANOSTRA
Il y avait foule hier soir (plus de cent personnes) pour ce nouveau Café Littéraire Musanostra qu’on ne présente plus puisqu’il est la référence littéraire corse depuis une décennie.
Il a fallu prendre de la hauteur pour assister à un grand moment de détente littéraire car, en effet, l’Association recevait un grand écrivain français Laurent Gaudé à Ville-di-Pietrabugno, au-dessus de Bastia.
Cette commune est d’ailleurs un haut-lieu (dans tous les sens du terme) de la littérature. Outre le poète et écrivain Ghjuseppu-Lisandro Mattei, elle est le berceau de Sébastien Nicolaï plus connu sous le nom de Sebastianu Dalzeto, auteur de « Pesciu Anguilla », premier roman en langue corse.
Laurent Gaudé, écrivain, romancier, dramaturge, poète, nouvelliste…présentait entre autre sa dernière œuvre: un recueil de poésies « De sang et de lumière », poèmes engagés à l’humanisme ardent, à la sincérité poignante, nourris de ses nombreux voyages.
Chantre de la liberté, L. Gaudé en est déjà à 45 ans, à son 9ème roman, dont « Le Soleil des Scorta », prix Goncourt 2004. Il n’a de cesse d’explorer le vaste territoire de l’imaginaire et de l’écriture.
« Les hommes ne sont beaux que des décisions qu’ils prennent ! » (Eldorado, 2006).
J’ai eu grand plaisir à me replonger dans cette atmosphère unique que la présidente Marie-France Bereni Canazzi sait si bien traduire et à retrouver des visages connus.
Victime de son succès, Musanostra possède à présent une revue littéraire corse numérique et papier dans l’esprit convivial et ludique, et à la portée du public le plus large.
Sous le flot des questions pertinentes après deux heures d’échanges, l’auteur-invité L. Gaudé aura le mot de la fin en louant l’Association Musanostra en ces termes:  » non seulement vous organisez des rencontres mais en plus vous formez les esprits ! ».
Quel plus bel hommage pouvait-on espérer pour Musanostra
AnneMarie Sam‏ @annemarie_sam 30 sept. Musanostra :
Rencontre avec Laurent Gaudé double Prix Goncourt et proche de ses lecteurs . Merci à lui et au public si nombreux !
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A la fin de la rencontre, la voix de Jacky Micaelli, chanteuse décédée  il y a peu, s’est élevée avec la chanson de L Ferré traduite par Jacques Fusina « Quellu affissu ziffratu »
Une magnifique interprètation
 

 
 
 

Articles

Le Soleil des Scorta, (Prix Goncourt)Laurent Gaudé


  par  Noëlle FRATICELLI 

La lignée des mangeurs de soleil

L’ouvrage s’ouvre sur une transmission peu banale. Il va s’agir d’une soustraction d’héritage qui, faisant surgir le don de l’objet rien (il ne restera rien aux trois héritiers Scorta), introduit les personnages au manque à être et donc au désir qui est, en soi, une réelle transmission)

Il faut souligner que à cet objet « rien » qui amène le dénuement s’adjoint l’amour sous la forme d’une trace énigmatique laissée dans le souvenir d’une petite fille : son père, après s’être allégé d’un héritage indûment accumulé en le donnant à l’église pour le laver de son ignominie veut qu’il soit redistribué à la convenance du prêtre. Alors qu’il sait qu’il doit mourir, Rocco Scorta Mascalzone, passant auprès de sa fille, lui caresse les cheveux d’un geste tendre et qui restera unique. De ce geste la question de l’amour jaillit qui perdurera durant toute la vie de Carmela. Aussi immatérielle qu’une caresse, mais non moins fondamentale est la transmission de la parole donnée : ainsi ne reste-t-il rien aux Scorta sauf la promesse de funérailles grandioses à la mort de chacun d’eux.

À l’héritage en moins s’ajoute le don d’amour de Korni aux enfants Scorta à l’heure où, refoulés de Stone Island, ils ne pourront prendre pied aux USA où ils avaient précocement espéré « se faire une vie ». Le vieil émigré polonais sans descendance transmet à Carmela qui l’a assisté dans ses derniers moments, 8 pièces d’or et une pelote de (faux) souvenirs « américains » que la fratrie fera siens pour affronter, à leur retour d’exil, la communauté villageoise indifférente ou hostile. Les mots de Korni ont élevé les enfants de la Muette (par ailleurs issus d’une lignée de taiseux) à la dignité d’êtres parlants, ce qui les humanise. Ces paroles les nouent à jamais entre eux et leur imposent un devoir de transmission à leurs descendants. Pour Carmela, par ce don, Korni endosse la fonction d’un père qui nomme. Par là même il la distingue et la tire du néant. En « voix off » (et en italiques) le monologue de Carmela court par ailleurs tout au long de l’ouvrage renouant les fils des destins morcelés des membres d’un clan qu’unit une solidarité avant tout organique née du manque initial que fut la soustraction de jouissance du père, en effet :
« si Rocco avait pu faire disparaître les siens, il l’aurait fait. Tout ce qui était à lui devait mourir avec lui […].
Sais-tu à quoi tu les condamnes ? demanda encore le curé qui voulait aller jusqu’au bout.
• Oui, répondit froidement Rocco. À vivre sans repos. »

Le style épuré est au service de l’objet à suivre à la trace : celui qui cause le désir entre les générations. Ainsi cet objet « rien » ressurgit de la première à la dernière phrase du roman.
Or ce qui cause notre désir est un objet évanescent, impossible à dire. Que l’écriture soit dépouillée (des Pouilles ?) permet le surgissement de cet objet. Ce point d’articulation qui court entre les lignes donne cette cohérence originale et originelle au texte. Il s’agit d’un tour de force de l’auteur qui s’affronte à dire le réel d’une subjectivité qui s’enroule.

On retrouve l’autre point d’articulation noué à l’objet cause : ce sont les valeurs de survie du groupe familial restreint auxquelles ils restent fidèles, chacun à sa manière, tout au long de leur vie.

Se présentent des moments de bascule où, tour à tour, chacun souhaite transmettre cet essentiel à un neveu, à un enfant : le verbe est concis et son empan énigmatique. Les traits saillants des personnages le sont d’autant plus qu’ils sont soulignés pour chacun par un élément préférentiel :
• la terre et les oliviers pour Domenico,
• le soleil et la mer pour Raffaele et Donato,
• le vent pour Carmela qui se définit, par ailleurs, dans cette proclamation altière : « je suis la sécheresse du soleil et le désir de la mer ! ».

La force des choses se conjugue ainsi au caractère rugueux de ces gens de la terre. Ils puisent leur « dur désir de durer » dans l’univers âpre qui les entoure, dominés qu’ils sont par le minéral, le végétal et la mer. Lorsqu’ils disparaissent, le réel de la nature continue sans eux avec leur plein assentiment.

C’est un livre lumineux sur la destinée humaine, réduite à sa dimension de transmission de rien qui impose d’agir pour faire à son tour « quelque chose » de sa vie avant de s’abolir dans une nouvelle transmission. Ce ressort vital ainsi dénudé est essentiel. Les personnages, tour à tour se cramponnent au paysage, à sa lumière, à ses odeurs, aux éléments qui, eux perdurent.

On assiste à une réelle montée au zénith de l’objet cause du désir, à savoir ce à quoi un sujet s’arrime dans la vie. Ainsi le roman qui s’ouvrait sur un don de « rien » accolé à un geste d’amour se termine sur l’image d’un couple uni par un don de même nature : amoureux repoussé de Maria à qui il offrait pourtant « tout », Elia, le fils de Carmela n’est reconnu et aimé de celle-ci qu’à partir du moment où il incendie tout son bien et ne peut dès lors lui offrir qu’une vie de labeur et de sueur. Le tout se retourne de nouveau en « rien » :

« – Tout est parti en fumée ?
-Tout.
– Qu’as-tu à offrir maintenant ?
– Rien
– C’est bien, reprit Maria. Je suis à toi si tu veux de moi.
 

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Laurent Gaudé le 30 septembre à Ville (salle des fêtes, hameau de Guaitella, 17h30 ). Pour seul cortège a été l'un des coups de cœur de Nathalie Malpelli

Pour seul cortège
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Avoir l’audace d’écrire un roman sur Alexandre le Grand est déjà en soi culotté mais écrire sur ses derniers jours l’est plus encore! Voilà le sujet auquel Laurent Gaudé s’est attelé dans ce roman paru aux éditions Actes sud. Laurent Gaudé, est à mon sens, l’un des meilleurs écrivains français. Il s’est distingué à de nombreuses reprises notamment avec La Mort du roi Tsongor (Prix Goncourt des lycéens 2002) ou avec Sous le soleil des Scorta (prix Goncourt 2004). J’attendais avec impatiences ses livres  et ne suis jamais déçue.
Le récit  est mené de façon originale avec trois voix narratives et trois temporalités différentes : celle d’Alexandre, celle d’Ericleops et enfin celle de Dryptéis, fille de Darius. Cette polyphonie engage d’emblée le récit dans une dimension épique et forcément quoi de plus normal pour un récit de cette ampleur, pour un homme qui se situe à présent aux confins de la légende. On connaît le parcours dantesque d’Alexandre. Héritier du puissant Philippe II de Macédoine, éduqué pour gouverner, Alexandre va consolider l’empire macédonien et commencer une marche guerrière qui va le mener au-delà de ce que l’on pouvait imaginer alors. Mais ce sont les siens qui lui feront défaut et il sera forcé de renoncer. Le rêve unificateur de cet homme se brise et à seulement trente deux ans il meurt. Gaudé a choisi de situer son récit au moment de l’agonie d’Alexandre. En plein banquet à Babylone, au faîte de sa gloire, Alexandre s’effondre pris de terribles fièvres. Autour de lui, c’est l’effervescence et déjà ses plus fidèles généraux se disputent sa succession et le privilège d’emporter sa dépouille. Dans le même temps, un messager venant des Indes se hâte vers Babylone pour rejoindre Alexandre. Très loin, dans un temple éloigné des hommes, on vient chercher une recluse, une jeune femme de sang royal pour qu’elle accomplisse son destin en faisant partie du cortège qui accompagnera une dernière fois Alexandre. Ainsi commence le récit…
Dans ce roman, l’épique côtoie le mythe. Gaudé par la force de son écriture ramène dans le monde des hommes Alexandre le rendant terriblement humain, terriblement mortel. La fiction romanesque retisse l’histoire du conquérant avec des scène aussi inédites qu’intenses notamment l’impressionnant cortège des pleureuses qui accompagnera le dernier voyage de l’homme qui ne savait pas mourir. L’Histoire se mélange à l’histoire romanesque avec un soin, une délicatesse et poéticité rarement atteints dans un récit. Il y a quelque chose qui est de l’ordre de l’incantation dans la narration et qui emporte inévitablement le lecteur. On se surprend à perdre le souffle à chaque râle du héros tant les mots nous étreignent.
Pour finir, je dirai également, que Gaudé est un auteur rare car il sait à chacun de ses romans se renouveler en convoquant des univers très différents les réinventant à chaque fois. En outre, plus qu’un autre, il nous parle de choses qui nous sont familières car sa dimension solaire, méditéranéenne ne nous aura pas échappée.
Incontestablement Pour seul cortège est un grand roman.

Nathalie Malpelli