Extrait – Patrizia Gattaceca nous propose un extrait du roman de Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta, publié aux éditions Actes sud.

La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d’août pesait sur le massif du Gargano* avec l’assurance d’un seigneur. Il était impossible de croire qu’en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l’eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu’une vie animale ou végétale ait pu trouver – sous ce ciel sec – de quoi se nourrir. Il était deux heures de l’après-midi, et la terre était condamnée à brûler.

Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l’air brûlant qu’il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s’abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L’homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. La bête s’acquittait de sa tâche avec une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre après mètre, sans avoir la force de presser jamais le pas, l’âne engloutissait les kilomètres. Et le cavalier murmurait entre ses dents des mots qui s’évaporaient dans la chaleur. “Rien ne viendra à bout de moi… Le soleil peut bien tuer tous les lézards des collines, je tiendrai. Il y a trop longtemps que j’attends… La terre peut siffler et mes cheveux s’enflammer, je suis en route et j’irai jusqu’au bout.”

Les heures passèrent ainsi, dans une fournaise qui abolissait les couleurs. Enfin, au détour d’un virage, la mer fut en vue. “Nous voilà au bout du monde, pensa l’homme. Je rêve depuis quinze ans à cet instant.” La mer était là. Comme une flaque immobile qui ne servait qu’à réfléchir la puissance du soleil. Le chemin n’avait traversé aucun hameau, croisé aucune autre route, il s’enfonçait toujours plus avant dans les terres. L’apparition de cette mer immobile, brillante de chaleur, imposait la certitude que le chemin ne menait nulle part. Mais l’âne continuait. Il était prêt à s’enfoncer dans les eaux, de ce même pas lent et décidé si son maître le lui demandait. Le cavalier ne bougeait pas. Un vertige l’avait saisi. Il s’était peut-être trompé. A perte de vue, il n’y avait que collines et mer enchevêtrées. “J’ai pris la mauvaise route, pensa-t-il. Je devrais déjà apercevoir le village. A moins qu’il n’ait reculé. Oui. Il a dû sentir ma venue et a reculé jusque dans la mer pour que je ne l’atteigne pas. Je plongerai dans les flots mais je ne céderai pas. Jusqu’au bout. J’avance. Et je veux ma vengeance.”

L’âne atteignit le sommet de ce qui semblait être la dernière colline du monde. C’est alors qu’ils virent Montepuccio. L’homme sourit. Le village s’offrait au regard dans sa totalité. Un petit village blanc, de maisons serrées les unes contre les autres, sur un haut promontoire qui dominait le calme profond des eaux. Cette présence humaine, dans un paysage si désertique, dut sembler bien comique à l’âne, mais il ne rit pas et continua sa route. Lorsqu’il atteignit les premières maisons du village, l’homme murmura : “Si un seul d’entre eux est là et m’empêche de passer, je l’écrase du poing.” Il observait avec minutie chaque coin de rue. Mais il se rassura rapidement. Il avait fait le bon choix. A cette heure de l’après-midi, le village était plongé dans la mort. Les rues étaient désertes. Les volets fermés. Les chiens même s’étaient volatilisés. C’était l’heure de la sieste et la terre aurait pu trembler, personne ne se serait aventuré dehors. Une légende courait dans le village qu’à cette heure, un jour, un homme remonté un peu tard des champs avait traversé la place centrale. Le temps qu’il atteigne l’ombre des maisons, le soleil l’avait rendu fou. Comme si les rayons lui avaient brûlé le crâne. Tout le monde, à Montepuccio, croyait en cette histoire. La place était petite mais à cette heure, tenter de la traverser, c’était se condamner à mort. L’âne et son cavalier remontaient lentement ce qui était encore, en cette année 1875, la via Nuova – et qui deviendrait plus tard le corso Garibaldi. Le cavalier, manifestement, savait où il allait. Personne ne le vit. Il ne croisa même pas un de ces chats maigres qui pullulent dans les immondices des caniveaux. Il ne chercha pas à mettre son âne à l’ombre, ni à s’asseoir sur un banc. Il avançait. Et son obstination devenait terrifiante. “Rien n’a changé ici, murmura-t-il. Mêmes rues pouilleuses. Mêmes façades sales.”

C’est à ce moment-là que le père Zampanelli le vit. Le curé de Montepuccio, que tout le monde appelait don Giorgio, avait oublié son livre de prières dans le petit carré de terre contigu à l’église qui lui servait de potager. Il y avait travaillé deux heures le matin et l’idée venait de naître en lui que c’était là, bien sûr, sur la chaise en bois, près de la cabane à outils, qu’il avait posé le livre. Il était sorti comme on sort durant un orage, le corps recroquevillé, les yeux plissés, se promettant de faire le plus vite possible pour ne pas trop exposer sa carcasse à la chaleur qui rend fou. C’est là qu’il vit l’âne et son cavalier passer sur la via Nuova. Don Giorgio marqua un temps d’arrêt et, instinctivement, il se signa. Puis il retourna se protéger du soleil derrière les lourdes portes en bois de son église. Le plus étonnant ne fut pas qu’il ne pensa pas à donner l’alarme, ou à héler l’inconnu pour savoir qui il était et ce qu’il voulait (les voyageurs étaient rares et don Giorgio connaissait chaque habitant par son prénom), mais que, revenu dans sa cellule, il n’y pensa même plus. Il se coucha et sombra dans le sommeil sans rêve des siestes d’été. Il s’était signé devant ce cavalier comme pour effacer une vision. Don Giorgio n’avait pas reconnu Luciano Mascalzone. Comment l’aurait-il pu ? L’homme n’avait plus rien de ce qu’il avait été. Il avait une quarantaine d’années mais ses joues étaient creuses comme celles d’un vieillard.

Luciano Mascalzone déambula dans les rues étroites du vieux village endormi. “Il m’a fallu du temps mais je reviens. Je suis là. Vous ne le savez pas encore puisque vous dormez. Je longe la façade de vos maisons. Je passe sous vos fenêtres. Vous ne vous doutez de rien. Je suis là et je viens chercher mon dû.” Il déambula jusqu’à ce que son âne s’arrête. D’un coup. Comme si la vieille bête avait toujours su que c’était ici qu’elle devait aller, que c’était ici que prenait fin sa lutte contre le feu du soleil. Elle s’arrêta net devant la maison des Biscotti et ne bougea plus. L’homme sauta à terre avec une étrange souplesse et frappa à la porte. “Je suis là à nouveau, pensa-t-il. Quinze ans viennent de s’effacer.” Un temps infini s’écoula. Luciano pensa frapper une seconde fois mais la porte s’ouvrit doucement. Une femme d’une quarantaine d’années était devant lui. En robe de chambre. Elle le dévisagea longtemps, sans rien dire. Aucune expression ne parcourait son visage. Ni peur, ni joie, ni surprise. Elle le fixait dans les yeux comme pour prendre la mesure de ce qui allait advenir. Luciano ne bougeait pas. Il semblait attendre un signe de la femme, un geste, un froncement de sourcil. Il attendait. Il attendait et son corps s’était raidi. “Si elle fait mine de refermer, pensa-t-il, si elle n’esquisse qu’un seul petit geste de repli, je bondis, je défonce la porte et je la viole.” Il la mangeait des yeux, à l’affût du moindre signe qui rompe cet état de silence. “Elle est encore plus belle que ce que j’avais imaginé. Je ne mourrai pas pour rien aujourd’hui.” Il devinait son corps sous la robe de chambre, et cela faisait croître en lui un appétit violent. Elle ne disait rien. Elle laissait le passé remonter à la surface de sa mémoire. Elle avait reconnu l’homme qui se tenait devant elle. Sa présence ici, sur le pas de sa porte, était une énigme qu’elle n’essayait même pas de démêler. Elle laissait simplement le passé l’envahir à nouveau. Luciano Mascalzone. C’était bien lui. Quinze ans plus tard. Elle l’observait sans haine ni amour. Elle l’observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à lutter. Elle lui appartenait. Puisque après quinze ans il était revenu et avait frappé à sa porte, peu importe ce qu’il lui demanderait, elle donnerait. Elle consentirait, là, sur le pas de sa porte, elle consentirait à tout. Pour rompre le silence et l’immobilité qui les entouraient, elle lâcha la poignée de la main. Ce simple geste suffit à sortir Luciano de son attente. Il lisait maintenant sur son visage qu’elle était là, qu’elle n’avait pas peur, qu’il pouvait faire d’elle ce qu’il désirait. Il entra d’un pas léger, comme s’il ne voulait laisser aucun parfum dans l’air. Un homme poussiéreux et sale entrait dans la maison des Biscotti, à l’heure où les lézards rêvent d’être poissons, et les pierres n’y trouvèrent rien à redire.

Luciano pénétra chez les Biscotti. Cela allait lui coûter la vie. Il le savait. Il savait que lorsqu’il sortirait de cette maison, les gens seraient à nouveau dans les rues, la vie aurait repris, avec ses lois et ses combats, et il devrait payer. Il savait qu’on le reconnaîtrait. Et qu’on le tuerait. Revenir ic i, dans ce village, et entrer dans cette maison, cela valait la mort. Il avait pensé à tout cela. Il avait choisi d’arriver à cette heure écrasante où même les chats sont rendus aveugles par le soleil, car il savait que si les rues n’avaient pas été désertes, il n’aurait même pas pu atteindre la grande place. Il savait tout cela et la certitude du malheur ne le fit pas tressaillir. Il pénétra dans la maison.

 Ses yeux mirent du temps à s’habituer à la pénombre. Elle lui tournait le dos. Il la suivit dans un couloir qui lui sembla interminable. Puis ils arrivèrent dans une petite chambre. Il n’y avait pas un bruit. La fraîcheur des murs lui sembla une caresse. Il la prit alors dans ses bras. Elle ne dit rien. Il la déshabilla. Lorsqu’il la vit nue, ainsi, devant lui, il ne put réprimer un murmure : “Filomena…” Elle tressaillit de tout son corps. Il n’y fit pas attention. Il était comblé. Il faisait ce qu’il s’était juré de faire. Il vivait cette scène qu’il avait mille fois imaginée. Quinze années de prison à ne penser qu’à cela. Il avait toujours cru que lorsqu’il déshabillerait cette femme, une jouissance plus grande encore que celle des corps s’emparerait de lui. La jouissance de la vengeance. Mais il s’était trompé. Il n’y avait pas de vengeance. Il n’y avait que deux seins lourds qu’il prenait dans la paume de ses mains. Il n’y avait qu’un parfum de femme qui l’entourait tout entier, entêtant et chaud. Il avait tant désiré cet instant que maintenant, il s’y plongeait, il s’y perdait, oubliant le reste du monde, oubliant le soleil, la vengeance et le regard noir du village. Lorsqu’il la prit dans les draps frais du grand lit, elle soupira comme une vierge, le sourire aux lèvres, avec étonnement et volupté, et s’abandonna sans lutter.

Luciano Mascalzone avait été toute sa vie ce que les gens de la région appelaient, en crachant par terre, “un bandit”. Il vivait de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs. Peut-être même avait-il tué quelques pauvres âmes, sur les routes du Gargano, mais cela n’était pas certain. On racontait tant d’histoires invérifiables. Une seule chose était sûre : il avait embrassé “la mauvaise vie” et il fallait se tenir à l’écart de cet homme-là. A l’heure de sa gloire, c’est-à-dire à l’apogée de sa carrière de vaurien, Luciano Mascalzone venait fréquemment à Montepuccio. Il n’était pas originaire du village, mais il aimait cet endroit et il y passait le plus clair de son temps. C’est là qu’il vit Filomena Biscotti. Cette jeune fille d’une famille modeste mais honorable devint une véritable obsession. Il savait que sa réputation lui interdisait tout espoir de la faire sienne, alors il se mit à la désirer comme les vauriens désirent les femmes. La posséder, ne serait-ce qu’une nuit : cette idée faisait briller ses yeux dans la lumière chaude des fins d’après-midi. Mais le sort lui interdit ce plaisir brutal. Le matin d’un jour sans gloire, cinq carabiniers le cueillirent à l’auberge où il s’était installé. On l’emmena sans ménagement. Il fut condamné à quinze ans de prison. Montepuccio l’oublia, content de s’être débarrassé de cette mauvaise engeance qui lorgnait les filles du pays. En prison, Luciano Mascalzone eut tout le temps de repenser à sa vie. Il s’était livré à de petits larcins sans envergure. Qu’avait-il fait ? Rien. Qu’avait-il vécu qui puisse lui tenir lieu de souvenir dans sa geôle ? Rien. Une vie s’était écoulée, nulle et sans enjeux. Il n’avait rien souhaité, rien raté non plus, parce que rien entrepris. Petit à petit, dans cette vaste étendue d’ennui qu’avait été son existence, son désir pour Filomena Biscotti lui parut être le seul îlot qui sauvait le reste. Lorsqu’il avait frémi en la suivant dans les rues, il avait eu le sentiment de vivre jusqu’à l’asphyxie. Cela rachetait tout le reste. Alors oui, il s’était juré qu’à sa sortie, il assouvirait ce désir brutal, le seul qu’il ait jamais connu. Quel qu’en soit le prix. Posséder Filomena Biscotti et mourir. Le reste, tout le reste, ne comptait pour rien.

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