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Moulin rouge (suite), nouvelle de Pierre LIEUTAUD

Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction

 teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#2)

Après des années de navigation dans le vide intergalactique, le navire, parti de  la terre dévastée à la recherche d’un nouveau monde pour accueillir les hommes, s’est enfin posé sur Earth number 2, la planète dont ils espéraient l’existence…            

Le second et quatre commandos de marine avaient pris place dans le véhicule d’exploration. Une trappe s’ouvrit en chuintant et un bras articulé le déposa délicatement sur le sol. 

-Vous pouvez démarrer, dit le commandant dans l’interphone, tout est en ordre. Bonne chance.

Véga, tel un scarabée, escala les petits rochers au pied du navire et prit sa route sur l’étendue plate et lisse au cap plein nord.

Le paysage avait changé. A bord de Vega, ils ne savaient pourquoi, ils chantaient dans le ronronnement des chenilles caoutchoutées. Des vallonnements amples comme de longues vagues  barraient l’horizon. Vega suivait son cap et atteignit ce qui paraissait être une route. 

Un homme  qui leur ressemblait était  assis au bord. Il se leva, s’inclina et leur dit « Ruojnob. Uo’d zenev souv? ».

Il semblait attendre une réponse. Mais ses mots étaient incompréhensibles. Il hésita et puis partit à reculons avec une démarche souple, sans forcer. 

Le second nota qu’il portait de drôles de chaussures, la pointe à l’arrière et qu’il avait mis sa veste à l’envers, boutonnée dans le dos. Il reculait avec une aisance étonnante, les pouces des mains tournées vers l’arrière tout en parlant :

« Ej siav ritreva sel sétirotua ed ertov eunev ».

Dans l’habitacle, c’était un silence de cathédrale. Véga suivait l’homme, un peu à l’écart, à sa vitesse. Il marchait maintenant d’un pas rapide, par moment  ils l’entendaient grommeler:

« Iueq tnos sec sneg serazzib, no tiarid  sel seganosrep nu’d xueiv mlif ».

Ils suivaient maintenant une route asphaltée, des voitures semblables à celles de la terre avançaient à reculons sans que cela ne semble poser de problème. Le second appela le navire et expliqua au commandant ce qu’ils avaient sous les yeux et la similitude avec la terre. Le commandant ne s’en étonna pas; il savait que tout était possible dans l’univers ; les vivants de cette planète auraient pu aussi bien avoir l’aspect de crapauds, de chenilles, de végétaux capables de se déplacer, de rhinocéros ou de scolopendres…Il autorisa Vega à suivre leur guide et demanda simplement qu’un message lui soit envoyé toutes les quinze minutes et qu’aucun contact ne soit pris avec les populations locales sans son accord. Pourquoi avait-il exigé ce dernier point ? Il n’en savait rien, peut être un reste de prudence, ou un regret d’être là, coincé dans le navire, obligé d’attendre sans voir, sans agir…

Le second desserra les freins et accéléra pour rejoindre leur guide… Ils longeaient des maraichages, des champs de blés, des bosquets. Ils approchaient d’une ville, une agglomération importante, des foules de gens semblables aux hommes de la terre déambulaient à reculons, sans  que cela paraisse les gêner. Un cortège funéraire passa devant eux, il aperçut, derrière les vitres d’un corbillard monumental coiffé de quatre plumeaux, un tout petit cercueil. Une limousine noire le précédait, recouverte de gerbes de fleurs, de couronnes de perles. Il essaya de déchiffrer les phrases inscrites sur des bandeaux dorés: « A erton ruetcerid », « A erton elcno iréhc », « Sel sreirvuo stnassiannocer ». Elle roulait comme le corbillard, au ralenti, en marche arrière et devant marchait, toujours à reculons, une foule de vieillards qui précédait un groupe d’enfants vêtus à l’envers, de costumes sombres, cravatés, des chaines de montre à gousset pendant de leurs gilets. Le second remarqua des décorations épinglées sur leurs revers et l’air sérieux et consterné qu’ils arboraient l’étonna…

Au croisement des rues, des feux de signalisation fonctionnaient à l’envers. Comme tout sur cette planète, pensa-t-il. Les voitures attendaient sagement au vert et démarraient en trombe en marche arrière quand le rouge s’allumait. Sur un panneau indicateur, il lut le nom de la ville « Sirap »…Tout près maintenant, une rivière coulait derrière une rangée d’arbres, il faisait chaud, des chalands passaient lentement, eux aussi en marche arrière. 

Aux carrefours, des agents de police réglaient la circulation : des enfants habillés en gardien de la paix, mais à l’air si décidé qu’il commença à perdre pied dans ce monde pourtant si semblable à celui d’où ils venaient. Et quand une grosse voiture remontant en marche arrière le boulevard s’arrêta devant lui, il ne fut pas surpris de voir un vieillard au volant et un enfant assis nonchalamment aux places arrière. La vitre descendit, l’enfant pencha la tête vers lui. Son regard bienveillant et interrogateur le mit mal à l’aise, mais le sourire qui passa sur son visage le rassura. 

«  Zetnom », lui dit-il en ouvrant la portière, « Suon snodnetta ertov  eunev siuped spmetgnol »…

Décidément, pensa le second, alors que l’enfant lui offrait un cigare, dans ce pays, les enfants semblent diriger le monde.

« Eunevneib rus htrae rebmun 2, al etenalp ellemuj ed al erret, nu ednom à srevne’l, nu ednom euqirtemys ésrevni ».

Message de Vega : « En suivant le promeneur, nous sommes parvenus à une grande ville. Tout est curieux, comme une terre à l’envers. Un homme qui est un enfant et semble un personnage important vient de nous inviter à le suivre. Que devenons-nous faire? »

Dans le navire, le commandant déroulait ses souvenirs comme une bobine. Tout cela était totalement incompréhensible, illogique, fou. Découvrir au fin fond du monde, non, au delà du monde, au milieu d’un fouillis inextricable de planètes, de galaxies, de voies lactées sans fin, une planète identique à la terre, une terre qui marcherait à l’envers…Et puis, découvrir n’était pas le mot… Earth number 2 était une destination qu’ils n’avaient pas choisie où le plan de vol automatique les avaient amenés. 

Il se souvenait de ce savant aux idées originales qui sortaient tant de la logique qu’on l’avait exilé dans  un cagibi, sous un escalier du Cnrs, seul avec ses publications que personne ne lisait… Le professeur Buissonnière parlait de mondes symétriques, d’univers en miroir, de drapages d’infinis qui se reproduisaient à l’infini…

 Message à Véga: «  Vous êtes autorisés à suivre la personne dont vous parlez dans votre message. Ne donnez aucune information sur la position du navire ou du monde d’où nous venons. Informez-moi de la suite des évènements».

Le professeur Buissonnière expliquait que l’infini était constitué de pliures d’espace, un immense accordéon qui s’ouvrait et se fermait au son d’il ne savait quoi, peut être une vibration, écrivait-il… Il comparait l’espace à des ailes de papillon aux dessins multicolores, des ailes recouvertes d’une poudre légère faite de milliards de planètes, sur lesquelles, lorsqu’elles se touchaient, s’imprimait des deux cotés le même dessin en miroir, une symétrie inversée. Une immense décalcomanie… Pendant des années, il avait cherché les axes de ces pliures, leur épaisseur, la distance entre elles, le cycle de temps entre deux fermetures,  le moment de leur accolement… Sur la partie de la pliure d’un monde où auront disparus les mers, écrivait Buissonnière, les fleuves, les forêts et les hommes se graveront les océans, les rivières, les lacs et les bois de l’autre. Ainsi se reconstitueront, revivront des vieux mondes usés, dégradés, moribonds, comme le notre. Et puis ces mondes devenus identiques s’éloigneront à nouveau et mèneront des vies séparées en évoluant différemment… L’éternel retour… La pliure qui viendra apportera à notre terre le monde d’avant, de forêts profondes, de mers émeraude, de lacs aux eaux transparentes, avec ses printemps, ses odeurs, ses bourgeons, ses fleurs nouvelles, ses chants d’oiseaux. Mais aurons-nous le temps d’attendre sa venue ? Y aura-t-il encore des hommes sur la terre au moment du prochain accolement ? Que sera le monde qui nous remplacera ? Et si les deux pliures ne sont plus que déserts arides, sans aucun homme dessus, sera-ce la fin des mondes ? 

Théorie fumeuse d’un hurluberlu coupé du monde et de sa réalité, avaient écrit les responsables scientifiques.  Pourtant, lorsque plus rien ni personne ne put empêcher leur monde de s’effondrer, ils avaient ressorti sa théorie et ses calculs. Retourner dans la pliure d’avant, retrouver le monde d’en face en espérant qu’il soit intact, était la seule issue. Et pour avoir la preuve de ce qu’affirmait Buissonnière, il fallait aller voir sur place en suivant le chemin qu’avait tracé. 

Pour sortir de notre pliure, avait-il écrit, il nous faut chercher un passage. Et ce passage ne peut être qu’un trou creusé par les amas de météorites qui cheminent dans le vide intersidéral, tout droit, traversant une pliure après l’autre au même endroit. Un navire à l’autonomie suffisante pourra rechercher cet orifice dont nous ignorons l’emplacement et sortir ensuite  par là  dans le vide intersidéral. Il naviguera pendant un temps probablement très long avant d’atteindre la pliure suivante au niveau d’un orifice symétrique de celui d’où il est sorti. Il pénétrera alors dans la pliure pour gagner Earth number2*. J’espère que les frères jumeaux de notre terre auront eu la sagesse de préserver la leur afin que les passagers du navire puissent s’y établir. Et puis, si le prochain accolement ne tarde pas trop, leur nature intacte, leurs cimes enneigées, leurs banquises, leurs villes et leurs villages, leurs lacs, leurs étangs, leurs fleuves et leurs mers s’imprimeront sur notre terre dévastée où il restera peut être encore quelques humains ». 

L’auto roulait à un train d’enfer, brûlant tous les feux verts. Le second, assis à coté de l’enfant déguisé, regardait le paysage qui défilait derrière lui…Une ville qui vivait sa vie en apparence bien réglée et tranquille, des milliers de piétons qui marchaient, le pas pressé, à reculons, des métros aériens qui passaient, en marche arrière, dans un grondement de poutrelles de métal. 

Message de Vega : Vingt dieux, commandant, nous sommes à Paris. Derrière moi, je vois l’arc de triomphe, nous remontons les champs Elysées.

«  Sirap ares sruojout Sirap », déclara l’enfant en tirant sur son cigare.

Maintenant, ils passaient devant la façade d’un vieux bâtiment où des néons rouges figuraient des ailes de moulin « El niloum eguor », murmura l’enfant en souriant…

*Pour expliquer comment le navire atteindrait Earth number 2, le professeur Buissonnière  écrivait : « J’ai programmé une trajectoire automatique que suivra le navire sitôt qu’il aura trouvé l’orifice de sortie de sa pliure : une fois positionné là, il fera le point avec la terre, en déterminant la distance qui les sépare et l’angulation (angle alpha) par rapport à l’horizontale de ce lieu. Il suivra cette ligne horizontale le temps qu’il faudra en conservant le même cap jusqu’à pénétrer par l’orifice symétrique dans la pliure précédente. Sa trajectoire sera alors corrigée de l’angle alpha et en suivant cette nouvelle route sur la même distance que celle qui séparait le navire de la terre à la sortie de sa pliure, il arrivera  à destination ». Il avait ajouté : « Tout cela, bien sûr, si mes calculs sont exacts et si existe une planète sœur de la terre, symétrique, placée exactement au même endroit que la notre dans une galaxie elle aussi absolument identique à la notre. Toutes choses dont je suis absolument certain et qui expliquent le nom que j’ai donné à ce grain d’espace infinitésimal  qui sauvera l’humanité en péril  ».

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La valise

Une création de Francis Beretti

La grande valise marron de carton, aux coins renforcés, bosselée, est presque bouclée. Petru s’affaire. Son visage hâlé est tendu. Ses mains aux doigts carrés, crevassés par les éclats de granit et le frottement du métal, puissantes, tâtonnent maladroitement dans le fouillis de ses affaires. Zia Maria, sa mère, se tient auprès de lui, figée et muette, silhouette noire et attentive, masque brun buriné par les intempéries et les travaux, vieilli prématurément. Une ampoule nue et terne baigne la pièce enfumée d’une lueur jaune sale. Sur la cheminée noircie et fissurée, deux douilles d’obus gauchement peintes flanquent un cadre naïf où s’estompent, dans des teintes sépia, deux visages flous et sévères.

Zi Antonu, le père, accablé de la fatigue du jour et d’un chagrin dont il redoute la manifestation, s’est retiré. A la recherche d’une courroie, Petru descend dans la cave. Une bouffée de terre humide, de son, de salaisons et de vin. Son cœur se serre quand le faisceau de sa lampe se pose sur les masse à débiter, les coins, les massettes, les ciseaux et les broches, ses outils délaissés, dont le métal ébréché porte encore des marques poudreuses, et le bois lisse les taches grises de sa sueur.

La nuit est longue, agitée de visions incohérentes et pénibles. Des marteaux démesurés s’abattent sans relâche sur des blocs, des regards durs le prennent en faute, et de vastes espaces boisés, rocailleux et inhabités le retiennent par enchantement. Un réveil fébrile. La brume légère du matin s’est dissipée. Le village minéral impose sa présence massive. Dans le ciel limpide, les châtaigners étalent leur splendeur rousse.

Dans la banlieue de la grande ville, Petru a trouvé un emploi stable, la sécurité sociale et un mandat mensuel, qu’il pleuve ou qu’il neige. Un studio, une chambre biscornue avec un réduit minuscule en guise de cuisine. Une seule fenêtre étroite s’ouvre sur un pan de mur brunâtre, aveugle, vertigineux. Une rue de béton, de grisaille et de néon, dont le nom dérisoire évoque le printemps.

Il travaille sous terre, dans les boulons et les rouages, à scier et ajuster des barres métalliques, à marteler des tôles, dans un fracas sans fin. Les jours s’enchaînent. Il assiste parfois, sans passion, à un bal de quartier, il fait une belote. Ses amis sont rares. Jean-Batti, à la tignasse frisée de Harpo Marx, l’amuse et l’attendrit, par ses deux visages. Le titi gouailleur et bon enfant qui jongle avec l’argot des faubourgs, et le paysan du Sud qui parle sans accent la langue maternelle, pieusement entretenue par la communauté de ses frères. L’ambiance fervente et austère des réunions syndicales l’ennuie. Il se sent différent aussi de ses camarades immigrés au teint cuivré. Il leur ressemble pourtant, du moins aux yeux des policiers qui l’ont raflé au cours d’une ratonnade.

De jour, quand il a le loisir de penser, et de nuit, quand il lui reste assez de force pour rêver, Petru s’absente de la cité empuantie par les vapeurs d’essence, grondante et agressive. Il retrouve la source enfouie dans la mousse où scintillent des paillettes d’or, la pénétrante odeur des immortelles sur les coteaux où s’accrochent la bruyère, les longues courses dans les sentiers escarpés, sous les pins au bruissement ponctué par le toc-toc des piverts têtus, l’affût sous les chênes verts des crêtes, et la seconde de joie intense quand la palombe foudroyée par les plombs explose dans un soleil blanc.

Un dimanche après-midi, il va rencontrer des compatriotes dans une commune qui n’a de bois que le nom. Brocciu, prisuttu et figatelli arrosés de vin de la plaine orientale. Les disques chantent des amours impossibles, le farniente des plages dorées, la complainte des campanili vides, des moulins décrépits et des foyers éteints, le lamento de l’exilé aux cheveux blancs qui se recueille sur les tombes ancestrales. Un sexagénaire qui n’a pas eu le cœur de revoir l’île depuis trente ans, pleure sa jeunesse et sa médiocrité. Confiné dans cette pièce, avec pour seule échappée ne courette de ciment, des murs crasseux et un coin de ciel plombé, qui volent le crépuscule, Petru est mal à l’aise.

Dans sa chambre,  il s’est surpris à fixer la valise qui lui sert de garde-robe. Les pleurnichards d’amicales l’irritent. Il ne voit que deux moyens de guérir le mal du pays. S’intégrer, c’est-à-dire se fondre, se confondre, enfin, disparaître. Ou bien retourner, mais à temps. Il a trop souvent observé sur des quais déserts, des parents trop vieux attendant, tout espoir éteint, les caisses zinguées de ceux qu’un appel instinctif, une dernière volonté, a fait échouer à jamais sur le rivage natal. Il ne comprend pas le sens du vacarme des bombes, dont le bruit lui parvient, feutré. Sa nature profonde et la longue pratique de son premier métier, le seul auquel il tienne vraiment, le portant à construire.

Petru est rentré chez lui, pour un mois. Il n’est pas dupe de l’agitation qui règne, du rite éphémère des retrouvailles estivales. Les trois petits cafés qui, au fil des ans, ont fermé leurs portes, ne sont pas prêts d’être ranimés, il le sait. Il ne connaîtra plus le flamboiement des fours à pain, des bavardages sur les marches lisses de la fontaine découpée dans le talus rocheux à l’ombre maigre d’un houx, les chuchotements complices des promenades nocturnes sur la route. Mais il est sensible au changement. Des étrangers s’installent sur cette terre que ses propres fils désertaient. Les jeunes sont moins pressés de partir. Cà et là, de nouveaux chantiers s’ouvrent et les architectes dédaignent le parpaing. Le prix de la canna  dont on peut tirer une soixantaine de moellons, atteint ders sommes que Petru n’aurait même pas pu imaginer. Les artisans sont maintenant recherchés et pourtant son père, sur qui pèsent les années, est le dernier tailleur de pierres de la région. Bientôt, plus personnes ne sera là pour assurer la relève. 

La veille de son départ, Petru étonne et inquiète son entourage par son silence et son recueillement.

A la tombée du jour, en rentrant des champs, Zi Antonu, intrigué par un filet de fumée bleue qui s’étire près de la maison, s’approche et s’arrête, de stupeur. Sur l’aire de terre battue au pied d’un châtaigner, des pommes de pin et des brindilles sèches de bruyère crépitent gaiement. Une petite flamme se reflète dans les yeux de Petru.

 Assis sur le seuil, fasciné par le feu, il regarde brûler la valise.   

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Nouvelles § Histoires courtes de Pierre Lieutaud

Il faut lire sans tarder ILLUSIONS, Nouvelles § Histoires courtes de Pierre LIEUTAUD.

par Françoise Bastien

Quatorze courts récits nous conduisent dans des territoires singuliers, de la Pologne à Israël en passant par l’Espagne, Cordoue ou Florence, par des lieux non identifiés et pourtant familiers.

Dans une langue superbe, l’auteur visite avec la sensibilité qu’on lui connait les thèmes de la mère, de l’exode, de la guerre, de la vieillesse, de la mort, mêlant subtilement le réel et l’imaginaire. Chaque histoire est vraie et pourrait être fausse ; chaque récit est inventé mais il s’inscrit pourtant dans le réel. Cette porosité entre l’illusion et la vie traverse toutes ces nouvelles.

C’est toute l’absurdité de l’action humaine qui se joue : la sentinelle qui garde seul une plage où débarque une foule de soldats ennemis, un émigré qui tente d’échapper à la surveillance d’un fonctionnaire décérébré d’un pays totalitaire, ou encore une intervention divine qui favorise la fuite vers la terre promise ou épargne la ville d’un bombardement programmé.

La sauvagerie du monde, c’est par l’imaginaire que Pierre Lieutaud s’en émancipe, en donnant vie à des figurines ou en animant les femmes d’un tableau des Offices apportant chaque nuit au peintre des ballots de ciel bleu pour colorer leur iris.

Nous voguons dans l’imaginaire et la poésie au chevet de la tragédie. A chaque page, on mesure l’absurdité du monde et la souffrance des hommes. Et pourtant, c’est sur la terre qui est parfois si jolie que l’auteur arrime chacun de ses récits. C’est dans un paysage lumineux ou hostile, sombre ou coloré mais toujours vivant que les histoires se déploient. Parce-que vous l’aurez compris, l’auteur nous donne aussi à lire des tableaux et à entendre le chant de la nature.

Il paraît que les médecins sont devenus davantage des techniciens du corps. Il fût un temps pas si lointain où l’on faisait ses humanités pour soigner les hommes. Pour notre plus grand bonheur, Pierre Lieutaud est de ceux-là.

Françoise Bastien

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Les amis ne font que passer

         

par Sylvestre Rossi

  En arrivant sur les docks où il aimait à rêvasser, Zékial glissait sur quelque chose de visqueux, près d’un conteneur de poubelles. Affalé de tout son poids sur ses deux genoux, dans la plus humble des positions, la douleur le surprenait par sa fulgurance. 

  Un sachet crevé de fraises-tagada avait atterri là, et les friandises s’éparpillaient, peu ragoûtantes, collées les unes aux autres, par deux ou par plusieurs, s’avachissant pour certaines en un bloc informe de pâte rosâtre, elles ne ressemblaient pas aux fraises-tagada que l’on chipote, primesautières, dans leur sachet neuf. Quelques fraises cependant avaient par miracle échappé au marasme, et on aurait presque pu en manger une, identiques en apparence à celles que l’on reluque en vrac dans leur bac translucide, bien fermes et autonomes, chez le confiseur, si ce n’était qu’elles trainaient au ras du sol avec d’autres saletés, tout en suscitant l’envie fugace de les avaler, imprégnées de liberté et de puanteur ambiantes. 

  Pendant qu’il se redressait précautionneusement, comme s’il en avait terminé avec un chapelet sur un prie-Dieu qui mériterait d’être rempaillé, un chat bondissait des poubelles et se plantait devant lui. Il lui semblait bien que c’était le chat qui pendant une année était passé le voir tous les jours dans sa propriété, puis avait disparu sans crier gare. Ce chat de gouttière à l’haleine épouvantable avait jeté son dévolu sur sa villa, il était noir avec de rares taches blanches et noisette sur les pattes, son museau était presque entièrement blanc avec à la hauteur du front un croissant fertile quasi parfait de couleur noisette. 

  Zékial s’était fait bien du souci pour lui, craignant qu’il n’ait été écrasé par un chauffard ou empoisonné par des boulettes de strychnine. La douleur de ses genoux congestionnés s’atténuait comme par enchantement. Au début, il avait à peine remarqué sa présence sur sa propriété, l’ayant gentiment chassé de la terrasse la fois où il s’y était aventuré, comme il le faisait avec nombre de chats qui pour la plupart appartenaient à ses voisins. Il ne s’était guère soucié de lui à vrai dire, pensant qu’après avoir laissé libre cours à son instinct de chasseur aux dépend de mulots et de merles, il réintégrerait le bercail comme les autres. Mais le chat s’était enhardi, et ne se bornait plus à stationner dans divers endroits douillets du jardin où pendant un certain temps il s’était fait tout petit. Il avait désormais pris l’habitude oblique de se prélasser près d’un massif d’hortensias, ripopée suave de mauve et de grenat, dont Zékial s’occupait aux heures vespérales, muni d’un sécateur et d’un carafon en guise d’arrosoir, non loin du canapé sur la terrasse couverte où il aimait siroter à la nuit tombante sa vodka bien tassée. 

  Le chat n’était en rien gênant au fond, et Zékial l’avait finalement autorisé à faire moult siestes sur le canapé, allongé sur le dos, les pattes écartées. Il lui devait pas mal de fous-rire, parfois matinaux, et l’avait baptisé Biaggino en souvenir d’un personnage de farce qu’il avait interprété quand il était collégien. Biaggino aimait à s’étirer sur un coussin près du bras de canapé, ronronnant dès que Zékial s’asseyait face à la table basse où siégeaient la bouteille de vodka et le carafon en cristal, et se faisait aussitôt les griffes sur ses cuisses, sans brusquerie, blotti sur ses genoux. 

  Zékial prenait son café tous les matins sur la terrasse couverte, qu’il fasse beau ou gris, qu’il pleuve ou qu’il gèle, c’était un rituel, et le chat grattait à l’huis de la cuisine dès qu’il l’entendait se lever, impatient de boire une coupelle de lait en sa compagnie. Zékial rechignait à le faire attendre, même dans ses réveils laborieux, différant jusqu’à un besoin naturel pressant, et c’est sans bougonner ni rouscailler qu’il lui ouvrait la porte-fenêtre vitrée. Le chat se faufilait prestement entre ses jambes en miaulant, se risquant dans la cuisine, puis revenait aussitôt sur ses pas, et s’enroulait autour de ses mollets, dans un mouvement à la fois cajolant et encombrant, comme s’il voulait que Zékial se dépêche sous peine de le renverser, puis il le devançait à nouveau, avant de retourner un moment entre ses jambes, et ainsi de suite jusqu’au frigo, dans un alerte va et vient. Il était le premier servi. Zékial ouvrait la porte du frigo, et s’emparait d’une bouteille de lait, puis s’en allait chercher une coupelle propre qui avait fini d’égoutter avec le reste de la vaisselle, près de l’évier en émail, et tout ça sans que ne cesse les frôlements et les miaulements. 

  Zékial vivait seul, recevant peu, et faire la vaisselle le distrayait, c’était une coupure miraculeuse dans le flux lancinant de ses pensées qui s’éternisaient sans qu’il n’y puisse rien, cette simple tache manuelle les empêchait parfois de réapparaître. Le récurage appliqué d’une casserole faisait dévier les pensées mortes de Zékial dans le bras oiseux d’un delta, alors que l’autre bras en créait d’autres, bouillonnantes d’images nouvelles, encore à l’état de fraîches esquisses. 

  Il dévissait le bouchon de la bouteille de lait, pendant que Biaggino donnait de petits coups de tête à la coupelle qui parfois se fendait en deux, ou bien c’était la bouteille qui sous ses bourrades laissait échapper du lait en trop grande quantité, barbouillant le carrelage de petites flaques qui, si on ne les nettoyait pas aussitôt, collaient aux chaussons norvégiens. Une fois, c’était la bouteille qui lui avait échappé des mains, et il avait failli s’emporter contre Biaggino, mais de s’emporter contre un chat c’est incommensurablement sot, d’autant que cette maladresse était plutôt à mettre sur le compte d’une gueule bois, il avait contenu ses nerfs, gobant deux paires de Doliprane, ça valait mieux pour tout le monde. 

  Zékial ne s’était jamais embarrassé d’un animal domestique, cependant ce matou l’avait choisi, et ça faisait un bail qu’on ne le choisissait pas aussi spontanément, sans une idée derrière la tête. Quelques larmes de lait et des restes de nourriture, c’était bien peu de chose en comparaison des cadavres de mulots que Biaggino déposait sur son paillasson. Ce n’était pas un vil profiteur, il faisait sa part de boulot. Zékial s’était insidieusement attaché à ce chat tour à tour volubile et languide, et depuis son départ les oiseaux étaient plus nombreux dans son jardin, ils étaient même revenus sur la terrasse, mais c’était différent, les volatiles ne se distinguaient pas trop les uns des autres, et il était difficile de s’attacher à l’un deux en particulier. 

  Le seul oiseau que Zékial remettait était un pic-vert ne semblant jamais quitter le haut d’un cèdre bleu, il pouvait l’observer grâce à des jumelles, et à n’en pas douter c’était toujours le même pic-vert, des détails ne trompaient pas, certes pas aussi flagrants qu’un croissant fertile de couleur noisette sur le front, mais une sorte de maintient le trahissait, le bougre avait une dégaine particulière, indéfinissable, il ne cherchait pas à être drôle, il l’était. Sa litanie de tapotements ne s’alourdissait pas de déclinaisons et de variantes, elle avait la grandeur des poèmes médiévaux. Le pic-vert possédait un genre de noblesse comique, surtout quand il faisait des haltes, sa tête houppée pivotant vers Zékial en silence, avant d’enfoncer son long bec avec régularité jusqu’à la garde, ça faisait une traite maintenant que tous deux, de loin en loin, avaient partie liée. 

  Les autres oiseaux, surtout les merles et les martinets, avaient depuis le départ de Biaggino gagné en confiance, relâchant leur ancienne attention de tous les instants. Ils étaient gras, se nourrissaient d’olives noires, et les traces de leurs fientes sur le granito fifties de la terrasse étaient tenaces, mais leur chant demeurait au plus haut de leur mystère, il se suffisait, mêlé harmonieusement à l’air humide et aux formes fantasques du jardin arboré au crépuscule. Zékial éteignait parfois son antique chaîne hi-fi Pioneer, préférant leur chant au son envoutant de la trompette de Chet Baker. Il lui arrivait dans ces moments d’extase tranquille d’oublier de terminer son verre de vodka, et de le retrouver éventé au petit matin, avec un moucheron décédé dedans. Les martinets étaient craintifs, trop distants au goût de Zékial, malgré l’attitude avenante qu’il manifestait à leur endroit. Assurément, ils étaient moins pignoufs que les merles qui lutinaient à un jet d’amandes grillées de lui, pendant qu’il prenait son digestif en solitaire. Il leur abandonnait avant de rentrer se coucher une tartine à l’houmous ou à la tapenade d’olives vertes, variant ainsi leur menu sans trop les décontenancer. 

  Avec les oiseaux, les rats des champs avaient à nouveau investi les lieux, c’était fatal, réussissant même à fissurer une vieille canalisation en fibrociment dans sa cave, et se régalant des eaux usées.  Zékial avait dû faire l’achat de plaquettes de poison, les essaimant quotidiennement dans la cave silencieuse et déserte qui s’emplissait à la nuit de petits cris insolites et inquiétants, affligé de voir que le raticide ne cessait d’être englouti, preuve que la sournoise colonie était importante, jusqu’au matin béni où les plaquettes à la puissante efficacité desséchante ne s’étaient pas dématérialisées. C’était de fait la seule façon de savoir que les rats avaient été exterminés jusqu’au dernier. Il avait fait remplacer dare-dare le fibrociment usagé par du PVC.

  Le chat tout près de lui qui le regardait sans honte particulière libérait la même haleine fétide que Biaggino. Il semblait bien que seules les montagnes ne se rencontraient pas. L’andropause détenait le fâcheux pouvoir de rendre Zékial irritable et odieux, et ce greffier avait eu le don de l’apaiser, tel un onguent sur une blessure qui peinait à cicatriser. Il avait été dévasté par l’évaporation subite de ce gentil compagnon, mais c’était derrière à présent.

  — Les amis ne font que passer ; pas vrai ? dit-il à Biaggino.

  Biaggino opinait du chef. C’était bon de l’avoir revu. Il poursuivait sa route, comme nous le faisons tous, la nourriture avait l’air bonne ici, les poubelles regorgeaient de victuailles que les gens gaspillaient, c’était une sorte d’El Dorado. Depuis toujours, les bêtes pâtissaient de nos aspirations hégémoniques quant aux biens que la nature offrait à tous les êtres, c’était leur destinée.

  Insensiblement, Zékial s’identifiait l’âge venant au vide de sa vaste villa d’architecte, il était cette enfilade de pièces, bien dans la manière du peintre Félix Vallotton, mais stylisée à l’extrême, sans une redingote ni un gibus posés sur un guéridon ou une méridienne, sans présence humaine suggérée, juste sa maison propre et bien rangée avec du soleil sur le mur du fond, et l’on devinait malgré la distance qu’il n’y avait rien sur le mur du fond, pas même une tarente immobile ou une chiure de mouche, rien que le soleil aveuglant.

                                                                                                                                  Miomo, le 26-05-2019

Articles

Corsican way of life, ed. Colonna , Joseph Antonetti, 2018

Par Marianne Laliman

Corsican Way of life ne ménage pas le lecteur.
Le recueil de Joseph Antonetti, récemment publié chez Colonna Edition, propose une trentaine de textes en corse, accompagnés de leur traduction en français. Des nouvelles, des “instantanés” bruts et certains passages qui ressemblent à une mise au point.
Le style est incisif et renforce le sentiment d’éléments livrés tels qu’ils sont, dans l’évidence de leur âpreté, de leur absurdité parfois. L’expression colle au sujet et à la manière de l’aborder. Pas de fil conducteur évident entre les textes, pas de choix narratif constant, le lecteur doit se laisser porter par l’alternance des angles de vue : ici un Je qui le fait pénétrer dans l’intime de la perversion ou de la souffrance, ailleurs une expression à la troisième personne, un regard froid et cru sur la tristesse comme sur l’horreur.

Le recueil ne ménage pas non plus les conventions.
Mort, violence, sexe, bestialité mais aussi désespoir, dégoût, regard critique porté sur l’homme et sur la société le placent aux antipodes de l’idéalisation ou encore de la nostalgie. Morceaux choisis, dans Perchè scrivu : « u passeisimu mi face cacà. U mudernisimu dinù mi face cacà », « ùn scrivu micca da discità e cuscenze (…) mancu da fà sunnià a ghjente (…) scrivu da stuzzicà a vostra mente, scrivu da favvi vede u mondu cum’ellu hè (…) da stumacavvi, da favvi rende e fegate ». On peut faire plus consensuel comme programme, mais c’est une considération qui n’entre visiblement pas dans le projet d’Antonetti, sans doute plus porté vers ce qui secoue que ce qui berce.
Une mention spéciale, toute subjective, à Settimana di Sangue et Corsican way of life, pour les confrontations inattendues que ces deux nouvelles opèrent entre Ici et Ailleurs et, peut-être, entre ce qui est et ce qui aurait pu (ou dû ?) être.
Certes, l’ensemble ne peut pas plaire à tout le monde mais il recèle une certaine variété. Pour savoir si on l’aime ou si on le déteste totalement, il faut le découvrir et, comme le souligne Marc Biancarelli qui signe la préface, on est prévenu…