Affichage : 1 - 5 sur 5 RÉSULTATS
Articles

Mental

    Par Sylvestre Rossi                                                                    

  De 19** à 2000, j’ai été un malade mental, je le sais aujourd’hui car alors je n’avais pas voulu l’entendre. Disons que ma conscience ne s’était pas éveillée, j’ai guéri, mais le réaliser pleinement m’a pris du temps.

  Aujourd’hui, c’est-à-dire vingt années plus tard, je n’ignore plus que de 19** à 2000 j’ai été un malade mental, je le dis à présent sans ambages, et même je l’affirme en toutes lettres, sans toutefois livrer le nombre scandaleux d’années pendant lesquelles cette maladie a déplacé un angle essentiel de ma compréhension du monde. 

  Je me confesse aujourd’hui à la façon de Fédor Dostoïevski dans sa correspondance avec son frère Mikhaïl. Dostoïevski était plus intelligent que je ne le suis, plus intelligent que la plupart des gens, et plus clairvoyant aussi, et peut-être que sa maladie mentale était plus grave que la mienne, c’est probablement pour ça que dès son extinction établie, il a pu prendre toute la mesure de sa fortune, en livrant aussitôt l’information brute à son frère Mikhaïl. 

  Pas moi. J’ai juste guéri, ce qui signifie que je me suis mis à aller mieux, mais sans me retourner pour regarder en face ma maladie mentale désormais fantomatique. Je n’ai pas éprouvé le désir de lui rendre une ultime visite, ni même me soucier de son absence, je ne suis pas revenu sur ce qui s’était passé pendant ces années **, elles ont basculé dans l’oubli, un oubli souverain, qui s’est joliment emparé de mes rêves et de mes cauchemars. 

  Ce contretemps loufoque avait fait son temps. Pourquoi y aurais-je ajouté une névrose ? Si à la place de cette maladie mentale, j’avais fait ** années de taule, en même temps qu’une guerre en première ligne, la nostalgie se serait-elle approprié une telle aberration ? 

  Certainement pas. Pas dans les deux décennies qui avaient suivi son extinction, en tous cas. Une toute autre époque, bien différente, et pour tout dire un nouvel ego, construit de bric et de broc au début, s’était au fil du temps mis en place après le tarissement de cette maladie, et mon existence, dorénavant acquise, semblait sans rivale de poids. 

  Certes, d’autres vies se manifestaient dans mes songes, aussi bien que dans des constructions conscientes à ma table de travail, mais jamais mes souvenirs n’étaient réinvestis sans réticence, ils se zébraient au contraire de réminiscences inédites et de projets lumineux. 

  De fait, je n’avais plus de souvenirs de cette époque révolue, ils s’étaient éclipsés. J’ignorais l’objet de ma maladie mentale volatilisée, de quel non-sens elle s’était parée, et je l’ignorerai peut-être toujours. M’avait-elle joué un sinistre tour ? 

  J’ai fini par comprendre au bout des deux décennies qui lui ont succédé, dédiées à une certaine insouciance existentielle, que j’avais bel et bien été fou de 19** jusqu’à l’an 2000. Je l’ai ressenti en tombant malade à nouveau, mais le déclic n’a eu lieu qu’après quelques mois d’inconsciente altération, alors que ma vie venait de verser pour la deuxième fois dans un abîme funeste. Peut-on jamais reconnaître un bouleversement mental, quel qu’il soit, au moment même où il prend naissance ?

  Qu’il s’agisse d’une période heureuse qui s’enclenche, déployant bientôt un bien-être spirituel que l’on accomplira probablement en couple, à la faveur d’une grâce impromptue, ou que l’on se débatte au plan individuel au cœur d’un épisode misérable dont il faudra panser les séquelles, c’est au même empire allusif, après coup, que l’on se trouve confronté. 

  Les devins en ce domaine sont rares, mais un cataclysme duquel je ne garde aucun souvenir s’était déjà produit par le passé, et une sorte de qui-vive enchanté venait de m’aviser une fois de plus, une fois de trop, que la maladie accaparait mon mental, à cette différence près qu’elle allait durer moins longtemps cette fois-ci, et pour peu que je m’arrête à la sonder, elle n’annihilerait pas l’ego neuf que pendant tant d’années j’avais eu du mal à échafauder, après la stricte perte de l’originel.

  Le temps était probablement venu de m’interroger avec acuité. Je ne l’avais jamais fait. Et ma transformation de 19** à 2000, pas plus que celle qui advenait vingt ans après, n’avait d’histoire en soi. L’anonymat paraissait marquer le début de toute entreprise.

  Il semblerait que tout ait véritablement commencé par une promenade nocturne et solitaire sous une pluie battante, même si à la vérité mon mental s’était dégradé un peu avant cela. Je ne faisais rien de mes journées depuis quelques temps, lesquelles commençaient très tard, mon auto était cabossée comme celle d’un ivrogne, et de fait je bringuais beaucoup. 

  Des tas de gens font la fête, mais ça ne les empêche pas d’avoir une passion qu’ils assouvissent, dans leurs moments de sobriété ou dans un état second, tel n’était pas mon cas. Je n’avais pas d’idées, ni d’envies. Et dans ma tête, un petit vélo avançait à la vitesse de l’éclair vers l’enfer, ne s’arrêtant qu’à partir du troisième whisky bien tassé. 

  Je pleurais bruyamment cette nuit-là, alors qu’au loin grondait le tonnerre, pendant que je marchais à bon pas sur une petite route de montagne, haussant le regard à chaque fois que les ténèbres s’illuminaient fugacement au dessus de la mer en contrebas, dévoilant un pan de l’horizon. 

  J’habite à la campagne, et cette route départementale peu fréquentée serpente d’un lieu-dit à l’autre la rocaille déserte sur quelques kilomètres. 

  Au fur et à mesure que je m’aventurais sur la chaussée pentue, la brume s’épaississait, et la pluie abondante inondait mon visage intrigué par le mouvement des cieux sur les crêtes. De rares véhicules roulaient prudemment devant moi, et leurs phares, en mode feux de croisement, transperçaient laborieusement l’atmosphère gothique des lieux. 

  A me lire, on pourrait s’attendre à ce que je confie maintenant de bizarres appétences de sorcier, communiant avec les éléments déchaînés, dans un rituel connu de moi seul. Mais il n’en était rien, j’ignorais tout bonnement ce que je faisais. Je le faisais, c’est tout. 

  J’étais habillé en tenue de ville cette nuit-là, chaussures Church’s, pantalon jaune canari à poches cavalières, chemise bleu roi en mousseline de soie, et veste de tweed gris clair à coudières, je me dissimulais quelque peu dès que j’apercevais au loin deux points lumineux, donnant juste à voir mon dos quand l’auto passait à ma hauteur.

  J’aurais pu m’atteler à comprendre ce qu’il m’arrivait, pourtant cela ne m’a pas traversé l’esprit. Du moins, pas tout de suite. C’est ainsi que se décline une maladie mentale. Elle s’installe, pendant que l’esprit s’affaire à son orée, la délaissant, la négligeant. 

  Des constructions mentales du plus bel effet s’étaient ébauchées, peu de temps après mon étrange balade, je m’étais découvert de nouvelles ambitions, encore secrètes, mais sur le point de voir le jour. Je changeais. Et ce changement occultait la dangerosité de ma maladie, j’étais pétri de poésie, étincelant au plus profond de moi, encore compétent à me dédoubler, à condition toutefois de ne pas trop tirer sur la corde. Avec désinvolture, je faisais de ma vie quotidienne un art voué à ma seule attention. 

  La cabalistique de l’univers se dévoilait casuellement au travers d’une minuscule fente quelque part, je tournais les choses selon mon ressenti, et cet abandon entretenait imprudemment ma maladie mentale, la confortant dans son enracinement cérébral. Tout ce qui ressemblait à une fente dans un no man’s land, une coquille de noix ou la pénombre, réelle ou imaginée, happait une bonne part de mon énergie vitale, générant un engouement risqué.

  Je me fourvoyais, la maladie bousculait mes défenses ensommeillées, mais contrairement à vingt ans en arrière, je pressentais d’en venir à bout, elle ne s’éterniserait pas. Une lézarde luminescente, comme un bref éblouissement après un effort physique intense, apparaissait au fil des jours, réfrénant mon désir de me libérer, mais tout portait à croire que je saurais le moment venu me débarrasser de cet éclaircissement néfaste. Je prenais mon mal en patience. 

  Le risque d’anéantissement de ma vie spirituelle si durement rebâtie était grand, mais j’excluais de me retrouver en plan comme la fois précédente, avec pour maigre indice d’une emprise pernicieuse, l’épreuve d’une amnésie-en-soi, sans rien d’autre de tangible. J’ignorais de quoi était faite mon ancienne maladie, si ce n’était que je ne l’avais pas mise de côté, ainsi que je m’apprêtais à le faire avec celle-ci, et n’imaginais pas qu’après un tel intervalle, je pourrais à nouveau toucher du doigt le mystère d’une expérience similaire. 

  Les visages, les timbres de voix, ainsi que les noms de mes camarades d’antan m’échappaient encore, et le regard de mon amante d’alors demeurait invisible, elle avait habité de sa folie mon mental, notre passion n’ayant su faire l’économie d’un déséquilibre, mieux valait en conséquence s’abstenir de s’attacher à sa réincarnation. Il était trop tard, de toute façon.  

  Je ne pouvais me permettre de prendre à la légère ce sanctuaire en embuscade, dont l’incarnation au regard alerte m’exprimait toute sa joie de me retrouver. 

  — Je suis aussi folle que votre amante oubliée, me disait-elle d’une voix assourdie.

  Elle se rapprochait, et son parfum était semblable à celui de la dame au regard invisible, je reculais de deux pas, elle marquait l’arrêt, quasi boudeuse. 

  —  Barney, disait-elle, dans un souffle.

 Je me nomme Barnum Job Stella, docteur en études religieuses et sorcelleries, et seuls ceux qui m’ont connu dans ma prime jeunesse emploient encore ce sobriquet affectueux. Les yeux de l’étrangère étaient soudainement devenus violets et sans âme, comme ceux d’un animal familier, identiques aux œillades de la folle oubliée. 

  Ne pas m’en préoccuper, juste m’accommoder de ses tentatives évanescentes, car s’y adonner, après tout ce temps, équivaudrait au saccage de ma personnalité, elles me rappelaient une somme de sensations évacuées, et je saurais me prémunir de leur charme vénéneux. 

  L’air du dehors s’engouffrait dans le salon grand ouvert de ma maison de campagne, apportant à l’humidité ambiante une touche d’idéal. C’était comme une renaissance, une résurrection, qu’il fallait endiguer à tout prix. Il était bien trop tard. 

  J’aimais le mois de mars naissant, le soleil pointait fièrement à l’horizon, au travers d’un chapelet d’îlots montagneux, se faufilant sans cérémonie entre les nuages gris, illuminant d’une clarté puissante la mer bleue-pétrole, j’ai toujours chéri ce bleu étrange et poignant. 

                                                                                                                                       Miomo, 27-03-2020

Articles

Gravité

Nouvelle par Sylvestre Rossi

  Souvent je m’enjoins à vivre ce rêve pour trouver le sommeil, mais peut-être n’est-ce pas un rêve, juste un souvenir heureux, un très vieux souvenir, puisé dans une époque lointaine, je suis seul alors sur une étendue déserte, le ciel est jaune comme les blés, la roche violette et l’herbe orangé, l’eau des torrents est rouge lie-de-vin, et limpide, incommensurablement limpide, mon vaisseau est en panne, et je n’arrive à communiquer avec ma hiérarchie qu’une minute par jour. 

  Des années seront nécessaires pour tirer cet incident mécanique au clair, et cela ne m’inquiète pas, au contraire, j’ai de quoi manger à ma faim, grâce à des pilules de survie en nombre conséquent, je suis seul, délicatement seul, avec mon vaisseau-wigwam pour me protéger du froid et de la chaleur excessive.   

  La solitude tant convoitée m’enveloppe enfin, par la plus étrange des providences, elle est l’aboutissement d’une jeunesse paresseuse.

  Et tout comme mes aînés, je vais vraisemblablement aussi rencontrer des naufragés, habités pour certains d’occurrences mémorables, pour d’autres d’oubli quasi instantané. 

  Un temps, une naufragère, dotée de jambes infinies, et d’un visage semblable à celui de la comédienne Capucine, comble mes vagues projets. Son sourire scintille à la place des étoiles mortes dans le ciel d’or. 

  C’est un renversement des valeurs que je vis, l’or est en haut, inaccessible, et la spiritualité tente sa chance au ras du sol. 

  Une atmosphère spéciale ralentit agréablement mes mouvements. Capucine et moi avons chacun des gélules nutritives et une capsule spatiale à l’arrêt, sans dommages irrémédiables.

  Son vaisseau-yourte provient d’une planète aux aspirations matriarcales, mais nos pannes semblent identiques, et nous parlons tous deux fort heureusement le volapuk.

   Le ciel en soirée est souvent safran, et ocre parfois au crépuscule, puis la nuit marron-glacé se peuple de soupirs de ptérodactyles. 

  Campés sur notre quant-à-soi, en contrebas d’un bel à-pic où nous a amené nos pas, nous papotons, bercés par le clapotis du rivage, la marée est imperceptible, et son écume a l’aspect d’une mousse au cassis, de minuscules poissons volants virevoltent comme des moucherons chromés, affleurant le gravillon détrempé. L’horizon ne se donne pas à deviner, c’est une perspective-en-soi, parcourue de mirages. Nous n’avons pas de combinaison de bain dans notre paquetage, et n’osons pas nager nus.

  Capucine manie avec dextérité l’art de la conversation, complimentant beaucoup son entour professionnel dont elle narre les interventions routinières, renvoyant milles ascenseurs gratuits, un peu comme une poule qui continue à courir avec la tête coupée, et cela ne manque pas de charme sur le moment, probablement parce qu’elle cherche à m’être agréable, tout en donnant du temps au temps. 

  Je ne peux évidemment entendre le monde absurde auquel elle se réfère, personne ne le pourrait réellement, mais j’apprécie qu’entre nous rien ne presse. 

  J’ai toujours aspiré à ce que les choses aillent lentement, très lentement, c’est pour cette raison que j’ai choisi le métier de cosmonaute. 

  Naviguer dans l’espace pendant de longues périodes, à des années-lumière de la terre, était mon plus cher désir, et je l’ai réalisé, non sans efforts d’importance, m’y reprenant à deux fois pour réussir le concours des Hautes Etudes Spatiales, échouant à ma première tentative par manque de réalisme, puis me perfectionnant les années suivantes, en tant que pilote d’essai et plongeur sous marin, prenant des risques répétés au point de marquer au fer rouge mes camarades de promotion, et quand enfin je me suis senti prêt à concourir, c’est la toute première place que j’ai décrochée, très loin devant les autres. 

  Je n’ai pas hésité entre les diverses possibilités d’exercer mon métier, choisissant résolument celle d’explorateur solitaire sur les longues distances.

  Sur terre, les femmes de mon âge étaient trop excitées, il était bon que je les retrouve dans quelques décennies, quand elles seraient plus à même de satisfaire mes désirs spéciaux en matière de rapprochement, d’entente et de fusion. 

  En attendant, j’étais disposé à toutes les communions bizarres avec un être aussi aventureux que moi.

  Des mois à présent que je fréquente Capucine, et ce coin de planète m’est de plus en plus familier, grâce au roadster électrique qu’elle a emporté dans son vaste vaisseau-yourte, et dans lequel elle m’invite à faire des reconnaissances, il nous est cependant impossible dans ce véhicule à l’autonomie limitée de nous éloigner de notre point de chute. 

  On fait pas mal de choses à deux, mais pas toujours, je procède aussi à des relevés de terrain, en me servant de ma trottinette pliable, une mire en bandoulière. La chance, le miracle même, c’est notre point de chute commun, tel un pittoresque lieu-dit en rase campagne. Nous aurions très bien pu échouer à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.

  L’endroit parait hospitalier, il y a de l’eau douce, des frondaisons, un climat tempéré. L’eau entre les cailloux est joliment rose au matin, puis s’altère au fur et à mesure que le jour décline, jusqu’à atteindre la nuance « pelure d’oignon », une vapeur en suspens à hauteur d’homme masque en permanence le soleil, rendant le ciel uniformément jaune-or. 

  Les hauts feuillages peuplés de maigres branches, aussi solides que des câbles, soutiennent d’imposants régimes de noix ovales, de la taille d’un ballon de rugby. Sur des arbustes nains, nombres de baies aux couleurs variées chatoient, comme huilées par l’atmosphère. De fait, on se sent cireux, la peau aussi douce que celle d’un bébé.   

  D’étranges animaux à poil ras colonisent les parages, sans qu’aucun ne garde longtemps la station à quatre pattes, ils ressemblent vaguement à des kangourous et à des singes, vivant manifestement de cueillette, ils ne sont pas très grands ni bruyants, et plutôt nonchalants d’allure. 

  Les oiseaux ne paraissent guère avoir évolués depuis l’ère préhistorique, ce sont pour la plupart des ptérodactyles au plumage criard, de la taille de faucons, qui se nourrissent de minuscules marsupiaux, et de poissons volants, fort nombreux en bord de rivage. 

  Je remarque avec un certain désappointement que Capucine se ferme quelquefois au monde, et dans ces moments-là, ses iris disparaissent, je peux très clairement observer que ses yeux pivotent lentement vers l’intérieur de son visage, prenant dès lors l’apparence de ceux des statues grecques, et par un effet de mimétisme quasi immédiat, se donnent la même teinte que la peau, sans la moindre veinule discernable.

  L’existence de Capucine alors se verrouille à double tour, ça ne dure pas, mais il est impossible de communiquer avec elle, parfois pendant quelques heures. Et dans ces plages-là, elle émet des gémissements de plaisir, sans se préoccuper de ma présence, telle Aphrodite, ainsi qu’auraient pu l’imaginer les sculpteurs de l’antique Ionie. Elle instaure idéalement la distance qui sied à une déesse envers un simple mortel. 

  Je suis malgré tout l’happy few de ses transports en solo, et l’interlude terminé, l’intimité ayant secrètement gagné un cran entre nous, chacun réinvestit à reculons son quant-à-soi. 

  Au loin, l’horizon parait moins flou, et la sémantique de Capucine se fait moins convenue, son timbre de voix aussi s’accorde un surplus de naturel. 

  Tout m’a très tôt ennuyé, me confie-elle, il en a été ainsi tout au long de mes jeunes années, sans que je puisse efficacement remédier à ce désastre sensoriel, et déjà je rêvais de tournoyer sans vis-à-vis autour d’une planète lointaine. 

  Intrigué, je dodeline du chef.

  Puis, je suis devenu une demoiselle collet-monté, aimant à s’attabler aux terrasses de cafés peu animés, mais ensoleillés, beaucoup trop ensoleillés pour si peu de monde. Un confident falot m’accompagnait parfois, et j’étais agacé par le bruissement furtif du papier bleu qui recouvrait son Lagarde et Michard, autant que par les bruits de succion de pipe du commissaire Maigret à la télévision. Pourquoi les considérations prosaïques sont-elles toujours rythmées de petits bruits répugnants ? 

  Je souris. 

  Fort heureusement, dit-elle, les quais étaient un délice de silence, qui s’enrichissait au soir d’une légère brise que les autochtones nommaient l’ambada. Même l’album Imagine de John Lennon, sorti l’année de mes quinze ans, m’avait désolé, un peu comme s’il venait d’être enregistré dans un vieux garage en tôle, accentuant le son déglingue d’un style englouti. Seule une conjugaison toute personnelle de chamanisme et d’ingénierie allaient parvenir à bousculer ma morne destinée.

  Son laïus terminé, je me dis in petto : Quel monde étrange que celui dans lequel nous venons de chuter ! C’est un drôle de monde, vraiment, ni menaçant ni parfumé, impavide à tous égards.

  Je me déshabille en toute sérénité, entièrement nu dans mes brodequins délacés que j’abandonne en bord de rivage, après avoir foulé un tapis de gravillons. Une escouade de poissons-volants pirouette au ras du sol, chatouillant mes jarrets, pendant que j’entre précautionneusement dans l’onde, intimidé par le grisant désir de me baigner. La natation était une activité sportive que j’affectionnais particulièrement sur terre, été comme hiver.

  L’eau est excessivement salée, comme dans la mer morte, les yeux me piquent, et sa température est à l’image du système climatique de cette planète, modérée, sa consistance est agréablement lubrifiante. Est-ce une mer ou un lac ? 

  Capucine me détaille, j’aime la façon dont elle s’y prend, bien sagement installée sur un rocher rond comme un aérolithe, dans sa combinaison à col Claudine.

  Je suis fier de mon corps longiligne à la musculature peu saillante, de mes attaches fines, ainsi que de mon cou de cygne, et particulièrement de mes longues mains cachectiques. Elle n’esquisse pas le moindre mouvement pour me rejoindre, ne perdant rien de mes gestes gauches au contact des gravillons revêches quand je sors de l’eau. 

  Je frémis sous l’accolade de la vapeur ambiante, et sans me courber chausse mes brodequins, me dirigeant vers l’amas textile que forme à même la grève poisseuse ma combinaison ignifugée.

  Capucine vient à présent à ma rencontre, comme dans la chanson, et s’assoie près de moi, m’enveloppant de son regard. Elle se saisit de ma main qu’elle garde tendrement dans la sienne, et presque aussitôt s’endort, en position accroupie, puis bascule de tout son poids sur le sol. 

  Son soudain sommeil ressemble davantage à une perte de connaissance qu’à un endormissement, et son visage pâlit à vue d’œil, quasi diaphane. 

  Ses paupières prennent une teinte vert-de-gris, mais sa respiration est régulière. Elle semble gentiment épuisée, la bouche entr’ouverte, les dents comme ointes de miel translucide. 

  Une délectable odeur d’huitre ouverte flotte dans l’air venté, et de curieux borborygmes dans le ciel réussissent un tour mélodieux, dissipant la vapeur, une pluie fine se donne libre cours, éclairant notre lieu-dit d’une luminosité métallique. Capucine ouvre les yeux.

  Nous somme seuls au monde, baignant dans l’espoir de n’être jamais déçus ni lassés, tirant sans hâte des plans sur la comète.

                                                                                                                           Miomo, le 01-02-2020

Articles

L’Infante ensevelie, Anna Maria Ortese « Actes Sud/un endroit où aller ».

par Sylvestre Rossi

Par les temps qui courent, si sourds à la grande littérature, il est heureux de pouvoir se plonger dans l’univers onirique d’Anna Maria Ortese. Son art d’un raffinement singulier, semble composé sous les auspices hardis du dieu Pan, sensuel et effrayant, les princes charmants y sont squelettiques, et parfois l’amant est Dieu le père, puissant et triste. Si on a la larme facile, mieux vaut avant de s’aventurer dans son monde fantasque se munir d’un paquet de mouchoirs jetables.
La musicalité de son écriture est avant tout érotique, toute de ressenti, mais sans bruit de piston, pas porno, pas rock. Ecoutons-là :
« Passion était le nom de ce personnage incroyable, populaire comme la misère, sympathique comme l’oisiveté, dangereux comme la rhétorique, et pourtant capable de consolation, et presque aussi léger et ineffable que la lune. C’est à ce personnage illusoire et poignant, qui apparaissait et disparaissait, qui était partout et de nulle part, et dont le nom n’était tu que parce que sa puissance était inscrite partout, que cette ville, décapitée de toute pensée ou semblant d’ordre mental, devait sa beauté morbide et hallucinante »

Difficile d’être aimée d’une époque qui préfère à un univers unique, issu de l’imagination d’un grand artiste, une prose édifiante, digne des pages « rebonds » ou « débats » d’un quelconque organe centralisateur.

Anna Maria Ortese se fait connaître très tôt, à vingt-trois ans à peine, avec « Angelici dolori » (douleurs angéliques), mais elle est présentée d’emblée comme un cas clinique. Et assez rapidement les italiens, charmés d’abord puis décontenancés, se retournent contre elle. La gloire est aussitôt suivie de disgrâce. Le peuple italien est un des peuples les plus réalistes du monde. Et Anna Maria Ortese n’entend pas le réalisme. Peut-être même le déteste-t-elle. Dans ses écrits, les morts reviennent nous regarder avec douceur, et tout ce qui existe possède une âme, jusqu’aux animaux. « Les animaux sont comme des rêves », nous confie-t-elle étrangement.

La muflerie de ses compatriotes est en marche, elle ne s’atténuera que bien des années plus tard, lorsqu’il sera devenu dérisoire et surtout irréaliste de nier l’exceptionnelle qualité de son œuvre. Elle gagne contre les siens, mais ne sera jamais riche.
Anna Maria Ortese ne reconnait pas la philosophie, pas seulement ses nombreux avatars que Tchékhov qualifiait de « philosophaïellerie », mais la philosophie elle-même qu’elle considère comme une discipline seconde, ne pouvant par nature se hisser au niveau d’un Art.

Elle ne s’est jamais mariée, seule et libre comme un chat. Je ne peux donner la vie à personne, assène-t-elle, ni l’enlever.
Née dans une famille modeste, sa jeune existence est une suite de déménagements, à cause des diverses affectations de son père qui était militaire. Adulte, elle continuera l’errance, Naples, Rome, Venise. En 1978, elle pose ses valises à Rapallo, non loin de Gènes, où elle vivra jusqu’à sa mort en 1998. On lui décernera le prix Elsa-Morante en 1988.

Anna Maria Ortese quitte l’école à quatorze ans, cela ne l’intéresse pas, mais elle lit, y compris en français, langue qu’elle apprend toute seule, comme l’espagnol. Il n’y a rien qu’un être ne puisse faire de son propre chef. Enfant, elle est toujours seule, sans argent pour rien, pas même pour des vêtements, mais de vieux livres trainent chez elle, avec un piano.

Elle décide de devenir professeur de piano. Mais l’année de ses dix-huit ans, un de ses frères meurt en mer. Elle cesse immédiatement le piano, et se met à sa machine à écrire, elle deviendra écrivain. Elle écrit beaucoup de textes courts, publiés d’abord dans des revues et des journaux, puis rassemblés en recueils.

Pour elle, le monde est une apparition. Je ne me sens pas fille de cette terre, nous dit-elle, j’ai trop le sens de l’illimité, le seul bonheur finalement, c’est d’être jeune, et quand on écrit on est jeune.
Anna Maria Ortese sera toujours un écrivain dérangeant, cet usage constant de la bizarrerie et de l’abstraction, dans un pays qui n’aime guère cela, a valu à ses onze livres un étrange destin : des attaques et des polémiques d’une grande violence, puis sur le tard la redécouverte de sa langue, enfin célébrée pour sa pureté et son éclat.

Le titre d’un de ses ouvrages « L’Infante ensevelie », qui est aussi le titre d’une nouvelle qui le compose, selon une tradition propre aux recueils de nouvelles, évoque pour moi avec mélancolie la personnalité même d’Anna Maria Ortese, dont l’œuvre est fortement marqué de son amour pour Naples, la plus hispanique des villes italiennes, éternellement humiliée et oppressée par les dominations étrangères, d’où sa forte identité si originale.
Naples, ville des déshérités, de la promiscuité et de la superstition, où fut inventée dès le XIIème siècle le théâtre de rue, la farce de la vie.

• L’œuvre d’Anna Maria Ortese est publiée en France chez « Actes Sud/un endroit où aller ».

Articles

La lettre,

par Sylvestre Rossi  

  L’adolescent rêvait d’être un auteur de BD et se baladait souvent le soir au bord du canal. Il y avait un canal bordé de talus dans la petite ville où il vivait, avec des buissons piquetés de fleurettes pâles, mais le plus souvent juste des talus bruts en guise d’accotements où les abeilles oubliaient de bourdonner ; ils étaient recouverts d’herbe que les cantonniers tondaient régulièrement et dessus on apercevait parfois des arbres, comme attroupés, des troènes généralement, avec un banc public sous leurs feuillages. Mais ces petits attroupements étaient fort éloignés les uns des autres, soulignant l’incongruité de l’ombre qu’ils prodiguaient, l’ambiance était au désir de lumière, et ces obstacles végétaux sonnaient comme des chinoiseries dans un vaste appartement épuré. 

  Il faisait souvent gris dans le pays, le ciel était bas, et aussi loin que portait le regard, dans la mesure où dégarni de brume le regard pouvait s’aventurer au loin, tout était plat. L’adolescent aimait son pays, il n’en avait jamais connu d’autres, et rêvassait le long du canal, sous un ciel sans éclat et un horizon neutre. Le temps était doux ce soir, presque chaud, et il transpirait légèrement. 

  Comme tous les soirs, à la sortie des cours, ses copains l’avaient hélé, le pressant bruyamment de rejoindre leur compagnie, mais comme à son habitude, il avait préféré déambuler seul, en pensant confusément à son avenir, le visage baigné de crachin. 

  Il finirait à force d’efforts quotidiens par acquérir le coup de crayon de ses dessinateurs préférés, et se voyait en auteur de BD réaliste, il pensait surtout à Gérald Forton qui réussissait si bien les chevaux, il donnerait un deuxième souffle au western, emportant le morceau avec ses cow boys à cheval dans des déserts brulants, et peut-être qu’un beau matin on lui téléphonerait d’Amérique pour lui proposer un contrat, à condition toutefois qu’il accepte, comme Gérald Forton, de vivre en Californie du sud, au bord de l’océan pacifique, dans une coquète villa sur pilotis, non loin du studio qui l’emploierait. 

  Gérald Forton était le petit fils de Louis Forton, créateur des pieds nickelés, l’hérédité était là, et elle avait son importance, personne n’existait ex nihilo, pas plus Alexandre le grand que Michel Polnareff. L’adolescent avait eu un grand père et un père qui savaient dessiner, bien que tous deux aient embrassés une autre profession. Son grand père qui était transporteur n’avait jamais cessé de dessiner à la plume des Christ en croix, quand à son père, il exerçait de son vivant le métier d’architecte, et les encres de Chine à la technique irréprochable qu’il avait réalisées dans sa jeunesse, principalement des scarabées et des langoustes, trônaient dans leur cadre soigné chez ses frères. Il suffisait à l’adolescent pour les admirer d’aller saluer ses oncles. 

  Il gambergeait depuis quelques jours, gagné par l’inquiétude, étant tombé par miracle, en feuilletant au hasard un livre ennuyeux appartenant à sa grande sœur, sur un passage qui remettait en cause ses certitudes sur l’art du dessin. Il était dit dans ce livre à la couverture cartonnée, et aux pages en papier vélin, que dans la Chine médiévale les dessinateurs étaient dénichés très tôt en vertu de leurs dons purement virtuoses, puis leurs professeurs leur demandaient de croquer tous les jours le même objet jusqu’à ce que leur style propre apparaisse. Et ça durait ainsi des années. 

  L’adolescent dénommé Joseph Schärl dit Sepp présumait que si Cocteau avait dessiné la même tourterelle tous les jours dans ses jeunes années, comme un forçat, celle-ci aurait pu soutenir la comparaison avec la tourterelle de Picasso, et il ne se serait pas fait chambrer par le maître espagnol duquel il voulait à toutes forces être reconnu. 

  C’était optimiste comme concept, se disait Sepp, travailler son coup de crayon, juste son coup de crayon, en dessinant toujours la même chose jusqu’à ce qu’un style inédit et puissant apparaisse, sans avoir à se préoccuper d’autre chose, le plus naturellement du monde, en faisant le vide, mais pour peu qu’un pessimisme idiosyncratique fasse des siennes ; comment savoir ce que ça donnerait au final ? 

  Peut-être que Cocteau, même acharné à remettre le métier sur l’ouvrage toute une vie, aurait échoué à transfigurer ses tourterelles, Sepp connaissait pourtant une fille canon qui les trouvaient plus belles que celles de Picasso, la fille assurément se trompait, mais elle était séduite par la patte de Cocteau, et ça c’était l’aspect positif de toute chose. 

  Sepp avait une ambition paradoxalement démesurée, il souhaitait être pour la grosse décennie qui s’annonçait un auteur de BD au coup de crayon excellemment réaliste. Il progressait bien et sans efforts insupportables, et sentait qu’il toucherait au but dans un délai raisonnable. Quand il saurait dessiner parfaitement un cheval, un avenir radieux lui sourirait. 

  Rien ne pressait pour qu’il se défasse d’une certaine fadeur de style, il sera bien temps de se préoccuper d’acquérir le style singulier cher aux génies, en s’acquittant le moment venu de gribouillis plus proches des tourterelles de Picasso que de celles de Cocteau. Le grand Pablo n’avait-il pas dit « J’ai mis quatre vingt ans à savoir dessiner comme un enfant ». Le temps travaillait pour Sepp, en attendant seul l’aspect techniquement irréprochable de ses dessins lui importait. 

  Il aimait à rêver qu’un producteur l’appellerait avec dans sa musette un bon scénariste qu’il venait d’embaucher, un sacré raconteur d’histoires qui arrivait du roman western, bourré d’imagination et d’humour, pas un scénariste ordinaire, plutôt un dialoguiste aux saillies percutantes qui enchantaient le public du deep-south et du middle-west, un petit juif râblé avec un pseudonyme irlandais, dont les blagues elliptiques dans le plus pur style des films de John Ford faisaient florès, il deviendrait aux dires du producteur le meilleur trousseur de comics des USA. On avait bougrement besoin de Sepp. Il fallait séance tenante au producteur un dessinateur animalier d’exception, chevaux, coyotes, vautours, bisons, à la mesure de son scénariste vedette, Sepp en outre serait déchargé des décors par l’équipe de dessinateurs du studio, ainsi que de la finition de certains personnages, leurs noms n’apparaîtraient pas, sauf celui d’un coloriste rare, un brésilien, qui n’avait pas son pareil pour insuffler aux déserts du far west et aux ciels nuageux une mélancolie poignante. 

  Le producteur peinait à trouver aux USA un dessinateur de chevaux au dessus du lot, Gérald Forton et Sy Barry avaient un contrat en béton avec la concurrence, personne ne semblait à la hauteur des ambitions du Pulp magazine qu’il s’apprêtait à lancer, et ceux qui pourraient l’être ne s’intéressaient qu’à la science-fiction et aux machines volantes, Sepp était l’homme de la situation, pour tout dire il tombait à pic, et on lui faisait un pont d’or. 

  Pendant que ses copains chahutaient en vidant nombre de pintes de bières-Picon, Sepp s’étourdissait en spéculations de ce genre, tout en marchant à bon pas, et des gouttelettes de sueur germaient à présent sur ses pommettes et ses tempes maculées de bruine. Il était temps qu’il rebrousse chemin, un chemin sans frondaisons éloquentes, sans collines ni vallons, sans perspective autre que le flou de la grisaille, fendu ça et là de rares fleurettes au jaune franc, comme de rocambolesques étoiles, à la fois minuscules et toutes proches.

  En dehors de ses balades solitaires à des heures indues qui le rendait bizarroïde aux yeux de ses copains, Sepp avait une petite amie qui ne faisait pas davantage l’unanimité parmi eux, c’était une irrégulière dans l’air du temps qui s’affranchissait volontiers de soutien-gorge, elle se parfumait au patchouli et teignait au henné son épaisse chevelure bouclée. 

  Sepp aimait l’odeur de son cou poupin, et le goût de sa langue, et aussi sa poitrine qui à n’en pas douter s’affaissait, malgré son jeune âge, et il ne l’en aimait que plus, la caressant sous son pull en mohair avec une infinie lenteur, très étrangement, presque anormalement, comme quelque chose d’excessif qu’il lui était donné de soupeser, et dont il fallait se pénétrer pour longtemps, il aimait aussi voir sa poitrine à l’occasion, sa blancheur lui paraissant inédite, sans qu’il soit en mesure alors d’admettre qu’elle l’était à jamais. 

  Indolemment, il s’attardait sur ses seins massifs, fragiles et beaux, un peu trop au goût de cette fille qui probablement aurait préféré qu’il passe aux choses plus sérieuses, une fois pourtant, sous le coup d’une fougue impromptue, il les avait pelotés avec vigueur, générant en elle une folle excitation, ses traits d’expression instantanément métamorphosés en grimaces déconcertantes, elle haletait avec tapage, mais Sepp au lieu de continuer sur sa lancée, apeuré par ce que sa gaillardise impliquait d’engagement immédiat, avait repris ses caresses langoureuses et prolongées, comme si la force des habitudes de sa jeune vie devait reprendre le dessus. 

  Il savait qu’elle couchait avec n’importe qui, et s’en fichait complètement, il aimait son rire et son intelligence, elle aimait sa bouche.

  Une fin d’après midi identique aux autres se profilait, entre chien et loup. Il venait de contrarier une fois de plus ses camarades dans leur tentative de le retenir pour une beuverie, et marchait sans hâte sur le sentier qui longeait le canal, ses rêveries reprenant délicieusement naissance, à la manière d’une crinière de cheval sous son fusain. Sur le sol, une feuille de papier quadrillée, comme celle des cahiers de texte, attirait son attention, elle était pliée en quatre avec méticulosité, et Sepp se prenait à croire que la personne qui l’avait laissée tomber de sa poche ou de son sac à main s’était évertuée à appuyer sur les plis avec l’ongle du pouce. 

  Il l’ouvrait sans cérémonie, et ce qu’il lisait le décontenançait, c’était un tissu de grossièretés, manifestement écrites par une fille à un garçon, elle lui demandait, elle l’implorait même, de lui faire des choses olé-olé, se dépréciant incroyablement aux yeux de l’élu de son cœur, elle s’offrait à lui comme un objet sexuel, prête à tout accepter, même des choses auxquelles sans doute son boy-friend n’avait jamais pensé, l’invitant à l’attraper en levrette dans les bois où elle pourrait hurler tout à loisir, comme une louve. Sepp pensait au bosquet de troènes à quelques pas, et ralentissait l’allure. L’écriture était joliment calligraphiée, presque gothique, les lettres étaient grandes, quasi démesurées et bien reliées entre elles, à la manière de ce que reproduisent les très jeunes filles, ce n’étaient pas des pattes de mouche, les points sur les i étaient des ronds, comme sur le i de Walt Disney, il y avait beaucoup de points d’exclamation, des tas, parfois en file indienne, et des cœurs aussi, bizarrement. Elle adorait visiblement le mot empalée, il revenait à allure un brin réglementaire. 

  Sepp était époustouflé par le style enlevé de la missive aux accents anachroniques, sa respiration s’accélérait, elle n’était pas signée, juste un D majuscule griffé au bas de la page noircie recto-verso, suivi d’un petit point, le prénom du garçon à qui elle était adressée n’était pas non plus mentionné, elle l’appelait régulièrement mon bourreau, et se gratifiait elle-même de la locution ton vide-couilles adoré, c’était une lettre d’amour d’un autre type, cette fille était cultivée, ça se sentait, malgré les mots orduriers qu’elle employait, comme pour s’enivrer de sa propre audace, ce n’était à l’évidence pas une pauvrette qui voulait embrasser le plus vieux métier du monde sous la houlette d’un hareng en herbe. Probablement, était-elle issue d’un milieu bourgeois, en proie à un accès incontrôlable de nymphomanie vénéneuse, la lettre sentait le patchouli, il bandouillait, ça aurait pu être sa bonne amie, mais il ne connaissait pas de fille dont le prénom commençait par D

  Ce coup du sort à la nuit tombante sur ce sentier mort désorganisait l’agencement de ses considérations habituelles, et gâchait quelque peu ses délires de gloire. Il se sentait freiné par de douteuses addictions à venir, comme pris dans une lame de fond impossible à endiguer, mais peu disposé pour lors à céder à un lâcher-prise fâcheux. Peut-être tiendrait-il bon encore un peu… Cocteau ne parlait-il pas « d’éternel retour », bah, au diable Cocteau et ses absurdités pontifiantes, Sepp ne savait plus trop où il en était, tout en touchant du doigt quelque chose d’irrémédiable. 

  Il ne saurait y avoir de choix assidu, pressentait-il, ni d’entremêlement bénin de perspectives. Où se situait-il alors ? Quelle serait sa place dans le monde ? 

                                                                                                                                        Miomu, 14-08-2019

Articles

Les amis ne font que passer

         

par Sylvestre Rossi

  En arrivant sur les docks où il aimait à rêvasser, Zékial glissait sur quelque chose de visqueux, près d’un conteneur de poubelles. Affalé de tout son poids sur ses deux genoux, dans la plus humble des positions, la douleur le surprenait par sa fulgurance. 

  Un sachet crevé de fraises-tagada avait atterri là, et les friandises s’éparpillaient, peu ragoûtantes, collées les unes aux autres, par deux ou par plusieurs, s’avachissant pour certaines en un bloc informe de pâte rosâtre, elles ne ressemblaient pas aux fraises-tagada que l’on chipote, primesautières, dans leur sachet neuf. Quelques fraises cependant avaient par miracle échappé au marasme, et on aurait presque pu en manger une, identiques en apparence à celles que l’on reluque en vrac dans leur bac translucide, bien fermes et autonomes, chez le confiseur, si ce n’était qu’elles trainaient au ras du sol avec d’autres saletés, tout en suscitant l’envie fugace de les avaler, imprégnées de liberté et de puanteur ambiantes. 

  Pendant qu’il se redressait précautionneusement, comme s’il en avait terminé avec un chapelet sur un prie-Dieu qui mériterait d’être rempaillé, un chat bondissait des poubelles et se plantait devant lui. Il lui semblait bien que c’était le chat qui pendant une année était passé le voir tous les jours dans sa propriété, puis avait disparu sans crier gare. Ce chat de gouttière à l’haleine épouvantable avait jeté son dévolu sur sa villa, il était noir avec de rares taches blanches et noisette sur les pattes, son museau était presque entièrement blanc avec à la hauteur du front un croissant fertile quasi parfait de couleur noisette. 

  Zékial s’était fait bien du souci pour lui, craignant qu’il n’ait été écrasé par un chauffard ou empoisonné par des boulettes de strychnine. La douleur de ses genoux congestionnés s’atténuait comme par enchantement. Au début, il avait à peine remarqué sa présence sur sa propriété, l’ayant gentiment chassé de la terrasse la fois où il s’y était aventuré, comme il le faisait avec nombre de chats qui pour la plupart appartenaient à ses voisins. Il ne s’était guère soucié de lui à vrai dire, pensant qu’après avoir laissé libre cours à son instinct de chasseur aux dépend de mulots et de merles, il réintégrerait le bercail comme les autres. Mais le chat s’était enhardi, et ne se bornait plus à stationner dans divers endroits douillets du jardin où pendant un certain temps il s’était fait tout petit. Il avait désormais pris l’habitude oblique de se prélasser près d’un massif d’hortensias, ripopée suave de mauve et de grenat, dont Zékial s’occupait aux heures vespérales, muni d’un sécateur et d’un carafon en guise d’arrosoir, non loin du canapé sur la terrasse couverte où il aimait siroter à la nuit tombante sa vodka bien tassée. 

  Le chat n’était en rien gênant au fond, et Zékial l’avait finalement autorisé à faire moult siestes sur le canapé, allongé sur le dos, les pattes écartées. Il lui devait pas mal de fous-rire, parfois matinaux, et l’avait baptisé Biaggino en souvenir d’un personnage de farce qu’il avait interprété quand il était collégien. Biaggino aimait à s’étirer sur un coussin près du bras de canapé, ronronnant dès que Zékial s’asseyait face à la table basse où siégeaient la bouteille de vodka et le carafon en cristal, et se faisait aussitôt les griffes sur ses cuisses, sans brusquerie, blotti sur ses genoux. 

  Zékial prenait son café tous les matins sur la terrasse couverte, qu’il fasse beau ou gris, qu’il pleuve ou qu’il gèle, c’était un rituel, et le chat grattait à l’huis de la cuisine dès qu’il l’entendait se lever, impatient de boire une coupelle de lait en sa compagnie. Zékial rechignait à le faire attendre, même dans ses réveils laborieux, différant jusqu’à un besoin naturel pressant, et c’est sans bougonner ni rouscailler qu’il lui ouvrait la porte-fenêtre vitrée. Le chat se faufilait prestement entre ses jambes en miaulant, se risquant dans la cuisine, puis revenait aussitôt sur ses pas, et s’enroulait autour de ses mollets, dans un mouvement à la fois cajolant et encombrant, comme s’il voulait que Zékial se dépêche sous peine de le renverser, puis il le devançait à nouveau, avant de retourner un moment entre ses jambes, et ainsi de suite jusqu’au frigo, dans un alerte va et vient. Il était le premier servi. Zékial ouvrait la porte du frigo, et s’emparait d’une bouteille de lait, puis s’en allait chercher une coupelle propre qui avait fini d’égoutter avec le reste de la vaisselle, près de l’évier en émail, et tout ça sans que ne cesse les frôlements et les miaulements. 

  Zékial vivait seul, recevant peu, et faire la vaisselle le distrayait, c’était une coupure miraculeuse dans le flux lancinant de ses pensées qui s’éternisaient sans qu’il n’y puisse rien, cette simple tache manuelle les empêchait parfois de réapparaître. Le récurage appliqué d’une casserole faisait dévier les pensées mortes de Zékial dans le bras oiseux d’un delta, alors que l’autre bras en créait d’autres, bouillonnantes d’images nouvelles, encore à l’état de fraîches esquisses. 

  Il dévissait le bouchon de la bouteille de lait, pendant que Biaggino donnait de petits coups de tête à la coupelle qui parfois se fendait en deux, ou bien c’était la bouteille qui sous ses bourrades laissait échapper du lait en trop grande quantité, barbouillant le carrelage de petites flaques qui, si on ne les nettoyait pas aussitôt, collaient aux chaussons norvégiens. Une fois, c’était la bouteille qui lui avait échappé des mains, et il avait failli s’emporter contre Biaggino, mais de s’emporter contre un chat c’est incommensurablement sot, d’autant que cette maladresse était plutôt à mettre sur le compte d’une gueule bois, il avait contenu ses nerfs, gobant deux paires de Doliprane, ça valait mieux pour tout le monde. 

  Zékial ne s’était jamais embarrassé d’un animal domestique, cependant ce matou l’avait choisi, et ça faisait un bail qu’on ne le choisissait pas aussi spontanément, sans une idée derrière la tête. Quelques larmes de lait et des restes de nourriture, c’était bien peu de chose en comparaison des cadavres de mulots que Biaggino déposait sur son paillasson. Ce n’était pas un vil profiteur, il faisait sa part de boulot. Zékial s’était insidieusement attaché à ce chat tour à tour volubile et languide, et depuis son départ les oiseaux étaient plus nombreux dans son jardin, ils étaient même revenus sur la terrasse, mais c’était différent, les volatiles ne se distinguaient pas trop les uns des autres, et il était difficile de s’attacher à l’un deux en particulier. 

  Le seul oiseau que Zékial remettait était un pic-vert ne semblant jamais quitter le haut d’un cèdre bleu, il pouvait l’observer grâce à des jumelles, et à n’en pas douter c’était toujours le même pic-vert, des détails ne trompaient pas, certes pas aussi flagrants qu’un croissant fertile de couleur noisette sur le front, mais une sorte de maintient le trahissait, le bougre avait une dégaine particulière, indéfinissable, il ne cherchait pas à être drôle, il l’était. Sa litanie de tapotements ne s’alourdissait pas de déclinaisons et de variantes, elle avait la grandeur des poèmes médiévaux. Le pic-vert possédait un genre de noblesse comique, surtout quand il faisait des haltes, sa tête houppée pivotant vers Zékial en silence, avant d’enfoncer son long bec avec régularité jusqu’à la garde, ça faisait une traite maintenant que tous deux, de loin en loin, avaient partie liée. 

  Les autres oiseaux, surtout les merles et les martinets, avaient depuis le départ de Biaggino gagné en confiance, relâchant leur ancienne attention de tous les instants. Ils étaient gras, se nourrissaient d’olives noires, et les traces de leurs fientes sur le granito fifties de la terrasse étaient tenaces, mais leur chant demeurait au plus haut de leur mystère, il se suffisait, mêlé harmonieusement à l’air humide et aux formes fantasques du jardin arboré au crépuscule. Zékial éteignait parfois son antique chaîne hi-fi Pioneer, préférant leur chant au son envoutant de la trompette de Chet Baker. Il lui arrivait dans ces moments d’extase tranquille d’oublier de terminer son verre de vodka, et de le retrouver éventé au petit matin, avec un moucheron décédé dedans. Les martinets étaient craintifs, trop distants au goût de Zékial, malgré l’attitude avenante qu’il manifestait à leur endroit. Assurément, ils étaient moins pignoufs que les merles qui lutinaient à un jet d’amandes grillées de lui, pendant qu’il prenait son digestif en solitaire. Il leur abandonnait avant de rentrer se coucher une tartine à l’houmous ou à la tapenade d’olives vertes, variant ainsi leur menu sans trop les décontenancer. 

  Avec les oiseaux, les rats des champs avaient à nouveau investi les lieux, c’était fatal, réussissant même à fissurer une vieille canalisation en fibrociment dans sa cave, et se régalant des eaux usées.  Zékial avait dû faire l’achat de plaquettes de poison, les essaimant quotidiennement dans la cave silencieuse et déserte qui s’emplissait à la nuit de petits cris insolites et inquiétants, affligé de voir que le raticide ne cessait d’être englouti, preuve que la sournoise colonie était importante, jusqu’au matin béni où les plaquettes à la puissante efficacité desséchante ne s’étaient pas dématérialisées. C’était de fait la seule façon de savoir que les rats avaient été exterminés jusqu’au dernier. Il avait fait remplacer dare-dare le fibrociment usagé par du PVC.

  Le chat tout près de lui qui le regardait sans honte particulière libérait la même haleine fétide que Biaggino. Il semblait bien que seules les montagnes ne se rencontraient pas. L’andropause détenait le fâcheux pouvoir de rendre Zékial irritable et odieux, et ce greffier avait eu le don de l’apaiser, tel un onguent sur une blessure qui peinait à cicatriser. Il avait été dévasté par l’évaporation subite de ce gentil compagnon, mais c’était derrière à présent.

  — Les amis ne font que passer ; pas vrai ? dit-il à Biaggino.

  Biaggino opinait du chef. C’était bon de l’avoir revu. Il poursuivait sa route, comme nous le faisons tous, la nourriture avait l’air bonne ici, les poubelles regorgeaient de victuailles que les gens gaspillaient, c’était une sorte d’El Dorado. Depuis toujours, les bêtes pâtissaient de nos aspirations hégémoniques quant aux biens que la nature offrait à tous les êtres, c’était leur destinée.

  Insensiblement, Zékial s’identifiait l’âge venant au vide de sa vaste villa d’architecte, il était cette enfilade de pièces, bien dans la manière du peintre Félix Vallotton, mais stylisée à l’extrême, sans une redingote ni un gibus posés sur un guéridon ou une méridienne, sans présence humaine suggérée, juste sa maison propre et bien rangée avec du soleil sur le mur du fond, et l’on devinait malgré la distance qu’il n’y avait rien sur le mur du fond, pas même une tarente immobile ou une chiure de mouche, rien que le soleil aveuglant.

                                                                                                                                  Miomo, le 26-05-2019