En 2009, Cécile Trojani nous donnait à lire sa critique du roman de Jérôme Ferrari, Un dieu un animal, publié aux éditions Actes sud. 

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RÉSUMÉ

C’est l’histoire d’une vie brisée, une existence tuée dans l’oeuf, celle du personnage principal, qui restera anonyme jusqu’au bout, un jeune homme lambda vivant chez ses parents dans un village, lui aussi anonyme et agonisant, décrit de manière récurrente à travers le réseau métaphorique du cimetière. S’il est essentiellement focalisé sur ce jeune homme, le roman met pourtant en scène deux destins croisés, le sien et celui de Magali, son premier amour, rencontrée un été au village et qui lui a laissé un souvenir ébloui. Ce souvenir apparaîtra, pour les deux personnages et au même moment, comme la seule issue, le seul moyen de donner une signification et une direction à leur existence. Alors que lui cherche sans trouver, de quoi remplir sa vie, entre un village désert et des missions de mercenaire qui l’entraînent aux quatre coins du monde dans un crescendo de violence, Magali, elle, est devenue chasseur de têtes pour une grande entreprise et court aussi après ce qu’elle ignore sans le trouver, bien sûr ! Elle aussi perd son temps et son énergie dans cette quête, sa vie s’égarant dans des exigences tyranniques de vaine rentabilité. C’est au retour d’une guerre lointaine lors de laquelle il a perdu Jean-Do, son ami d’enfance et ses dernières illusions, que le héros pense trouver son salut dans le retour vers Magali et la pureté qu’elle incarne. Il lui écrit une lettre d’amour exaltée. Ils se rencontrent : pour elle, c’est une révélation, pour lui ça ressemble à l’ultime fiasco qui va précipiter la chute…. 

Superposée à la mise à sac de ces deux destins, il y a un supplice religieux, scène hallucinante de réalisme et à la dimension quasi hallucinatoire : il s’agit du supplice d’un saint musulman qui revient du début à la fin du roman comme un leitmotiv lancinant aux accents mystiques et barbares. Ce mirage cauchemardesque qui structure le tissu romanesque lui donne son énergie et son rythme pulsionnel, liant fortement le motif de la guerre et de la violence avec celui de la pureté et du martyr et faisant de l’ambivalence le terreau de la fiction, au point qu’aimer, tuer et mourir ne font plus qu’un.

SPÉCIFICITÉS DU ROMAN

La violence en question et son traitement:

On ne sort pas totalement indemne de cette lecture parce s’y ancre justement une réflexion sur la violence et sur l’ambivalence des pulsions. Or comment interroger la violence sans la mettre en scène, sans mettre en scène jusqu’à sa beauté sombre et l’énergie vitale à laquelle elle est profondément liée ? Comment la questionner sans interpeller violemment le lecteur ? Sans lui faire mal ? C’est ce qui dérange sans doute dans les écrits de Jérôme, qui ne sont en aucun cas une apologie du chaos, mais le douloureux constat d’un triptyque en béton armé : « homme/dieu/animal », voilà ce que nous sommes et si nous l’oublions, nous nous condamnons au désastre. « Qui veut faire l’ange fait la bête », disait déjà Pascal : le roman de Jérôme pourrait constituer une glose de cette sentence.

Ce qui dérange, je pense, dans ce roman, c’est qu’il nous renvoie en plein visage nos propres démons. Mais écrit-on pour brosser le lecteur dans le sens du poil et le rengorger dans sa perfection ? J’espère que non ! Ce roman de Jérôme, comme le précédent, Balco Atlantico, raconte combien les idéologies sont carnassières quand elles se coupent de l’humain dans chacune de ses dimensions.  D’ailleurs comment l’idéologie pourrait-elle ne pas s’en couper ?

Pour peindre l’homme triple, tu pulvérises les fondements classiques du récit : implosion des structures romanesques:

  • Eclatement des chronologies : les temporalités se fragmentent, on assiste à l’entrelacement permanent des différentes strates de la fiction qui semblent naître les unes des autres dans une sorte d’enchaînement spiralaire > La lecture exige une nécessaire recomposition.
  • Traitement atypique des personnages : personnages comme fluctuants, aux délimitations vagues, comme manquant de détermination même s’ils sont déterminés, personnages non arrimés véritablement au tissu romanesque. Ce marquage flouté dit justement quelque chose de leur identité : une identité trouble, manquante, cristallisée autour de l’absence et du néant.
  • L’invention du tu très efficace et perturbante pour le lecteur qui se retrouve malgré lui dans la peau du personnage principal, plus profondément encore que s’il disait je. Foudroyante interpellation qui nous positionne de gré ou de force au centre de la scène et au sein du carnage, comme une caméra plantée en lieu et place du monstre que nous sommes et qui se trouve démasqué.
  • En même temps, grande proximité et infinie tendresse du TU, de ce dialogue père/fils, créateur/créature, auteur/personnage. 
  • Les enchâssements permanents des univers mis en parallèle : le monde de la guerre et celui de l’entreprise, le supplice du saint et le martyr guerrier du héros, l’amour et la destruction, le passé et le présent qui se répondent et dont le statut est volontairement brouillé.

Conséquences :

  • L’enchevêtrement des identités qui semblent accoucher l’une de l’autre : avant d’être un personnage réel, Magali apparaît comme une virtualité, objet du fantasme de TU
  • L’entrelacement spatio-temporel qui tend à annuler le réel en l’évoquant : construction d’un univers aussitôt comme suspendu.
  • Le lecteur se retrouve face à l’éternel retour d’un Même impossible. La lecture devient conscience douloureuse d’une immobilité qui ressemble au néant et se dilue pourtant dans son contraire. Un monde existe malgré tout !

IMPRESSIONS ET HYPOTHÈSES DE LECTURE

Un roman désespéré ?

Ce n’est pas comme ça que je l’ai ressenti. Certes, le héros y perd ses illusions l’une après l’autre, perdant aussi toute chance d’appréhender sa cohérence et son unité, mais l’ensemble est porté par une exaltation, un souffle qui me semble incompatible avec la torpeur du vrai désespoir.

Un roman mystique ?  

 Si souffle mystique il y a, il faut l’entendre comme ce qui embrasse toutes les ambivalences et réunit toutes les contradictions dans l’effroyable boucle du Même impossible. Le roman rendrait compte du dialogue improbable entre Dieu et sa créature comme une immense extase, alliant cruauté et sainteté, perversion et innocence. La barbarie des hommes répond à celle du Dieu absent dans un élan de totale Réversibilité.

Un roman de la perte ?  

Un dieu un animal est aussi le roman d’une quête : son héros court après l’objet obscur d’un désir torturé et tortueux, objet insaisissable et inconnu qu’il sait avoir déjà et définitivement perdu (si on n’avait pas peur des gros mots, on se risquerait presque à une analyse lacanienne ?). La quête est donc vaine, barrée d’avance, et si le héros sombre c’est bien parce qu’il l’ignore, du moins au début.

Epreuve initiatique ?  

C’est une initiation monstrueuse au langage de Dieu et à la jouissance du désastre qui sévit dans toutes les guerres, celles de la religion comme celles de la consommation. Dans tous les cas, entre chair à pâté et chair à canon, « il faut que les âmes aussi passent à tabac » selon la poétique formule de notre ami Louis-Ferdinand Céline. Un Dieu un animal est un nouveau Voyage au bout de la nuit : il raconte l’immense dépucelage de l’horreur.

Ecriture balsamique ?  

J’ai été très sensible à la tendresse qui traverse le roman, y compris dans les scènes les plus barbares : le scénario de l’autodestruction ne s’en départit jamais complètement et l’écriture s’avère balsamique malgré tout, habitée par un vent de chaleur et d’humanité palpable. Voir le très beau final où se construit enfin le dialogue direct entre Dieu et sa créature réconciliée.

Poétique du roman ?  

Pour finir, je voudrais évoquer un éventuel obstacle de lecture qui a constitué pour moi un plaisir véritable : la forme épurée du roman, l’éclatement des structures narratives, le traitement des personnages et la fameuse réversibilité peuvent désorienter le lecteur et compliquer un peu le processus d’identification. Le roman se déroule sans solution de continuité, d’une seule traite, d’un seul trait, dans le rythme pulsionnel de l’urgence vitale. Peu de respiration, mais des plages d’accalmie et de ravissement sombre qui alternent avec d’intenses précipitations. Je l’ai lu, pour ma part, non seulement comme un roman, mais comme un grand poème en prose, les deux ne s’excluant pas. Un dieu un animal tend parfois vers une forme d’abstraction séduisante, une nouvelle forme romanesque, entre l’essai et la poésie.

QUELQUES PASSAGES

  • Ouverture : p 11-12
  • Devenir prêtre : p 37-39
  • Folie : p 50-51
  • Entrelacement des carnages  (justes après l’explosion du checkpoint) : p 63-65
  • Réconciliation : p 101

 
Informations utiles
Jérôme Ferrari, Un dieu un animal, Arles, Actes sud, 2009, 112p., 12,20 euros.
 

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