En publiant aux éditions Albiana Les Cahiers théâtraux, Jacques Thiers, Leonardo Sole, Antoni Arca, Guidu Cimino et Marco Cini proposent une anthologie de textes ambitieuse. Transcription de quinze pièces ayant été mises en scène de 1997 à 2010, dans l’ordre Itaca! Itaca! (1997), Ciclopu (1998), A Memoria di l’acqua (1999), Tutti in Pontenovu (1999), U Medicu stranieru (2001), U Labirintu (2001), Troilu è Cressida (2002), I spechji di a Funtana (2004), U Topupinnutu (2004), Furmiculini in Vignale I (2005), U Ponte (2006), A Scusa si Pasquale Paoli (2007), A Vindetta (2008), Frades (2010), Don Chisciottu (2010), ce projet plurilingue, à la fois corse, français, italien, sarde, s’inscrit dans une collaboration européenne ayant pour but de soutenir et de dynamiser la vie culturelle et théâtrale italiques. J’entends par cela la mise en oeuvre d’une entreprise littéraire ayant pour but de constituer un régionalisme critique qui, au-delà de ce que peut imaginer Gayatri Spivak, ne serait pas uniquement institutionnel et politique, mais surtout culturel; car en proposant des pièces de théâtre qui reviennent aux fondements de la culture populaire insulaire, dans le cas du personnage de Minutu, Ribombu ou bien sûr Pasquale Paoli, méditerranéenne, dans le cas du Cyclope, d’Agamemnon, de la Vierge et des Anges ou encore d’Ulysse, et enfin inter-insulaire, dans un dialogue sardo-corse où l’altérité se trouve directement questionnée, c’est une défense du texte au centre de la dramaturgie qui est formulée contre tous ceux qui ont privilégié pendant de nombreuses années des textes qui ignoraient la scène, je dirais même, la représentation de l’action à celle de la parole.

Il se trouve au centre de ce projet une dimension romantique majeure. Non pas celle que l’on attend d’habitude lorsque l’on évoque la Corse, mais une perspective proche de celle du théâtre dans un fauteuil d’Alfred de Musset, si tant est que l’on s’arrête à la provocation du dramaturge, désirant rendre à la parole toute sa légitimité. C’est aussi, le choix d’un romantisme en faveur des mythes et légendes du peuple écrits dans des langues vulgaires et non classiques à la manière de l’épopée d’Ossian. Dans ce rapport, ce métissage entre les langues dites minorées, que présente cet ouvrage, la volonté de Jacques Thiers et des autres dramaturges me semble claire: rendre à la culture méditerranéenne un patrimoine théâtral qui lui a été confisqué, renouer avec une tradition d’un théâtre populaire, villageois, profane, hérité de la Commedia dell’Arte dont Eugène Gherardi, dans Esprit et Romantisme en Corse, détaille les raisons de son émiettement en convoquant la politique culturelle et linguistique désastreuse de l’Abbé Grégoire. C’est en quelque sorte, derrière ce régionalisme critique, derrière ce patrimoine que les dramaturges se réapproprient, derrière ces mythes de l’exil et de la disparition comme Ulysse, le désir de raconter une identité déchirée, un impossible Ithaque dont les héros, autant que les auteurs, rêvent un jour de voir retrouver par le concours de la précieuse Pallas Athénée.

Informations utiles

Leonardo Sole, Antoni Arca, Guidu Cimino, Marco Cini,  Ghjacumu Thiers, Vicini in amicizia creativa, Ajaccio, éditions Albiana, 2016, 368p., 15 euros. 

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