Dante est à l’honneur. Il est plus que jamais étudié et commenté. Il vient d’être traduit en langue corse. En 2021, partout dans le monde, seront commémorés les 700 ans de la mort de Dante, le « Père de la langue italienne ».

Musanostra propose à cette occasion un cycle sur « Dante dans l’art et l’illustration » qui débute par une analyse de l’œuvre de Domenico di Michelino par Janine Vittori.

Dans la nef de la Cathédrale  Santa Maria del Fiore, à Florence, se trouve une oeuvre de Domenico di Michelino (1417-1491) La commedia illumina Firenze.

Florence c’est cette ville qui a banni le poète Dante Alighieri, l’a condamné à passer presque vingt ans séparé de sa terre de naissance, a étendu à ses fils la proscription infamante, lui a refusé toute amnistie, l’a laissé mourir, loin de chez lui, à Ravenne le 14 septembre 1321. Et voilà qu’elle place, au centre de la ville, dans le monument sacré qui selon Alberti peut «abriter sous son ombre tous les peuples de la Toscane », un tableau dont Dante est le héros : elle décide d’honorer celui qu’elle avait rejeté. Le fils renié devient le plus célèbre de ses enfants.

Cette peinture à tempera sur toile, de grande dimension ( 232 cm X 29O cm ), a été exécutée en 1465 d’après un dessin conçu par Alesso Baldovinetti. 

Au moment de la réalisation de ce tableau Domenico di Michelino est un artiste reconnu. Disciple de Fra Angelico il a déjà peint des oeuvres pour l’Hôpital des Innocents. Il reçoit cette commande prestigieuse à l’occasion de la célébration du bi-centenaire de la naissance de Dante et termine son travail pour les festivités organisées au printemps de l’année 1465.

 Installée dans la Cathédrale, aux côtés des capitaines valeureux peints par Uccelo et Andrea del Castagno, mais aussi près des saints et des anges qui peuplent l’édifice religieux, la peinture consacre le poète et La divine comédie. Elle donne à Dante le statut d’un « saint laïc » et à son oeuvre majeure la valeur d’un « évangile ».

Au centre de la toile, Dante est peint, en pied, grandeur nature, de manière frontale. 

Vêtu d’une robe rouge il porte en dessous une tunique bleu nuit et des chausses noires. La couronne de laurier ainsi que la toque à rabat complètent cette tenue devenue traditionnelle.

Le poète tourne son visage vers la droite du tableau. Son regard semble perdu dans le lointain. Il paraît indifférent à sa ville natale qui maintenant le transforme en personnage emblématique. Il est aussi haut que Florence entourée de ses murailles. La cité offre la vision de ses monuments prestigieux: Santa Maria del Fiore et la coupole de Brunelleschi, le Palazzo Vecchio, les campanile de la Bahia et du Bargello. Mais ce n’est pas la ville qui rayonne ; c’est le Livre, La divina commedia, que Dante tient dans sa main gauche. Le recueil est ouvert à la page de l’incipit. Et il est aisé d’y lire les premiers vers:

«  Nel mezzo del camino di nostra vita

Mi ritrovai per una selva oscura,

Chè la diritta via era smarrita.

Ahi quanto a dir qual era è cosa dura

Questa selva selvaggia ed aspra e forte

Che nel pensier rinno… »

 L’or rayonnant jaillit du livre et fait briller sur Florence une lumière divine. La dignité et la gloire du poète illuminent véritablement la ville qui enfin répare son ingratitude.

Dante est représenté dans une attitude christique, sa main droite, paume ouverte, vers le spectateur. Le peintre convertit une représentation laïque au modèle de l’iconographie religieuse. 

Dante par le pouvoir de son livre, nouvelle écriture sacrée, se transforme en saint ou en prophète. Les vers composés par Victor Hugo dans La fonction du poète semblent écrits pour lui:

« Il rayonne! Il jette sa flamme

Sur l’éternelle vérité!

Il inonde de sa lumière

Ville et désert.. »

La divine comédie est sanctifiée par le pouvoir de la peinture et le poète visionnaire accède au divin.

La main ouverte de Dante montre une porte. Elle répond à celle de la cité qui paraît bien petite face à l’autre, monumentale, du seuil de l’Enfer. Les roches vertigineuses et les figures hybrides, mi-homme mi-animal, démons armés d’instruments de torture, piques, torches enflammées et serpents, préfigurent le sort qui attend le cortège qui se dirige vers le séjour souterrain. Des hommes et des femmes, infortunés aux visages terrifiés, sont assaillis par des insectes « stimolati molto/ Da mosconi e vespe » . Les piqûres de guêpes et de taons font couler sang et larmes sur les visages. Ces êtres, les Lâches et les Indifférents, qui ne surent faire ni le bien ni le mal, n’ont aucun endroit qui les reçoive après leur mort. Ils sont rejetés partout. Ils doivent suivre la bannière jaune, enseigne diabolique, qui les précipite vers Lucifer. Michelino, qui prend ici des libertés avec le poème, choisit de  représenter ce dernier entouré de flammes, conformément à l’iconographie conventionnelle. Dans le texte de Dante il est pourtant immergé dans la glace.

Derrière l’Enfer, à la hauteur de la main droite du poète, commence le Purgatoire. Ce lieu d’expiation des péchés est séparé du premier plan par un espace qui figure d’abord la terre puis la mer. Le Purgatoire flotte sur cette mer de l’hémisphère austral. Le peintre s’est attaché à en donner une vision très fidèle au texte . 

 Un mont de pierre blanche, tel un cône tronqué, surplombe les eaux. Précédé d’un Antipurgatoire il se compose de sept corniches. Tout au sommet triomphe le Paradis.

Devant une majestueuse porte dorée se tient un ange. Le chromatisme de ses ailes est peint avec une grande délicatesse. De la pointe de son épée il touche une femme qui se présente devant la porte. Est-ce Beatrice qui s’engage sur le chemin qui la conduira jusqu’au Paradis?

Le Purgatoire est représenté avec beaucoup de précision. Michelino en détaille chaque corniche: les Orgueilleux chargés de lourdes plaques de marbre, les Envieux revêtus de cilice et dont les paupières sont cousues de fil de fer, les Coléreux aveuglés par la fumée, les Indolents condamnés à courir perpétuellement, les Avares et les Prodigues qui rampent à plat ventre, les Gourmands tourmentés par la soif et la faim et enfin les Luxurieux dont le corps est entouré de flammes. La composition de Michelino est toujours conforme aux Chants de Dante. Cependant au sommet de la montagne du Purgatoire dominée par le Paradis terrestre il ne fait pas apparaître la Dame du ciel et Beatrice mais Adam et Eve. Suivant le texte biblique ils apparaissent, nus, près de l’arbre de la connaissance. 

Toute la partie supérieure du tableau étend les nuances bleues du Paradis. Les dix ciels et leur planète où demeurent pour l’éternité les âmes justes, les croyants et les Saints, échelonnent leurs teintes aériennes. Sur la toile on distingue, de manière très distincte, sept ciels. Le septième ciel, ciel de Saturne, accueille les âmes des Contemplatifs. C’est le séjour idéal pour le repos éternel d’un poète. Dans son septième ciel Beatrice est, à n’en pas douter, tout près de lui. 

Janine Vittori

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