Entre sentiment de permanence et inéluctable mouvement, Kévin Petroni nous raconte sa Balagne dans cet essai inspiré d’un vers du poète italien Giuseppe Ungaretti.

Inexorablement remuée par le meuglement des vaches, et le braiment des ânes, et l’incessant coassement des crapauds, même elle, cette nuit, perturbée des quelques minces réverbérations des maisons de Cateri, passera. Il n’y a pas de peau enroulée dans les draps froissés, pas de rires écrasant le silence des plaines, pas de doute enfoncé dans le brouillard des nuits d’hiver, qui, aussi profond et important qu’il soit, durera. Dans le poème de Giuseppe Ungaretti, Noia, prédomine le sentiment que tous ces moments, les nuits de séparations et de retrouvailles, de solitude et d’amitié, de rencontres et d’amour, sont promis à une constante et implacable mécanique : tout passe toujours. Même ce qui nous semble long ; car dans ce vers réside une autre idée que celle de l’éphémère, l’idée que ce temps, infiniment long, et infiniment collant, lourd et pesant, ce temps qui semble nous séparer de nos désirs les plus intimes et les plus vivaces, qui paraît condamné à rester là, inexorable, nous plongeant dans l’en-nuit, ne finira jamais, ne se départira pas de nous, alors qu’il nous fuit toujours, secrètement.

Combien de nuits passées, sur cette terrasse d’Aregno, à contempler la permanence de ces heures qui se préparaient pourtant à nous quitter, trop présentes en nous et déjà si vaines à l’échelle du temps ? Une année passée, la tête tournée vers les montagnes, à saisir cette mécanique implacable du paysage de la Balagne, celle de la permanence. Tout dans ce mot, jusqu’à son étymologie, semble annoncer les routes d’altitude partagées avec les chiens de troupeau et les noires brebis, le long des églises romanes et des arbres centenaires. Per manere, ou encore per manoir en ancien français, ce qui prend le chemin de la durée ; et il convient, à mes yeux, de maintenir le sens de la direction, tant ce qui est permanent est avant tout pensé ici pour être transmis et conservé.

Il y a ces pierres qui accompagnent la chapelle de Sainte Restitude, martyre chrétienne du IVe siècle, dont le souvenir caresse toujours les branches des oliviers de Calenzana, ou encore celles qui tracent les chemins des terrasses, sur les hauteurs de Lumio et de Moncale, aujourd’hui abandonnées. Le vent et le maquis peuvent chercher à s’immiscer dans les quelques espaces concédés à l’usure, elles continuent de se dresser devant leurs héritiers comme le signe d’un immémorial testament. Il s’agit du testament des pasteurs, ayant de leur labeur et de leur fatigue, façonné ces parcelles de terre que seuls les randonneurs et les touristes parcourent toujours pour rejoindre Montemaggiore, Cateri, ou les sentiers du GR20.

Puis, quand les hommes ne bâtissent pas la permanence, ils vont la chercher dans la nature, plus encore sur ce littoral minéral, où la roche, travaillée sans cesse par la terre et le vent marin, est recouverte du jaune des immortelles. Immortelles, que dire de plus pour évoquer la permanence ? Cette plante tient son nom du fait qu’elle ne meurt jamais, et surtout, qu’à la moindre de ses caresses, elle confie à notre peau un peu de son éternité ; elle la cicatrise, elle la régénère, elle ralentit son vieillissement. Se baigner au milieu de ces plantes éternelles, elles-mêmes portées sur ces rochers rongés depuis des siècles par le mouvement continu des vagues, donne l’impression, ou disons, me donne l’impression, de ravir une temporalité qui ne nous appartient pas. En traversant ces fleurs jaunes, à quelques pas du bleu des vagues et du gris des roches, l’on se sent si petit et si étranger à cet inexorable. Pourtant, autour de nous, rien n’échappe au langage de la durée. Du vivant aux morts, des pierres aux végétaux, des églises aux littoraux, tout l’espace forgé par nos pères destine notre corps et notre esprit à la permanence. À des jours et des nuits qui ne passeront pas.

Et pourtant, ils passent ; et c’est précisément parce qu’ils passent que la Balagne crée cette mécanique de la durée. La vie ne se maintient pas ; elle se répète. Cela veut dire que les choses viennent de nouveau à nous, donc pas tout à fait de la même façon ; car de nouveau marque à la fois le connu et l’inconnu, ce qui revient mais ce qui revient autrement. Or si le fait qu’une chose se reproduit permet à notre esprit de mieux s’imprégner de son fonctionnement, ce sont ces moments de rupture, de surprise, d’étonnement, qui nous permettent de mieux saisir la vie en mouvement, la vie dans ses crises. Les saisons ont beau se ressembler, les maisons demeurer, les animaux conserver leur chemin près des églises, il n’y a rien d’identique, d’absolument immuable là où je vis.

Tout d’abord, il y a la brutalité des changements de saison. La vie touristique des mois d’été et d’automne prend le bateau, à la fin du mois d’octobre ; elle restitue alors les places d’église et de village aux enfants des écoles maternelles, aux jeunes cadres et aux agriculteurs qui y vivent à l’année. À mesure que les saisons se répètent, le mécanisme des villages, à la fois périphérie des villes et lieu de villégiature, se révèle. Périphérie des villes en hiver, les villages accueillent toutes les personnes qui ne parviennent pas à accéder à une location ou à la propriété en ville. Taxes moins chères, loyers plus abordables, ils deviennent les banlieues des villes côtières, si bien que les maires construisent de plus en plus d’habitats à loyer modéré afin d’installer de nouveaux arrivants et d’assurer ainsi le dynamisme démographique de leur commune. Lieux de villégiature en été, ils sont particulièrement prisés des propriétaires désireux de louer avantageusement aux touristes français ou étrangers, si bien que les villages font l’objet d’une très forte spéculation immobilière. La banlieue de travail cohabite avec la banlieue touristique.

Pour autant, ces deux phénomènes récents se passent encore près des côtes ; ils ne concernent pas la Balagne de l’intérieur, celle de Feliceto, de Muro, de Speloncato, dont les grandes propriétés situées sur le bord des routes ont du mal à cacher les établissements fermés, et la vie qui se raréfie. Dans ces lieux, il y a beaucoup de permanence ; car la permanence dissimule aussi la désertification, l’abandon ou la disparition. Ces villages sont loin d’être abandonnés, des jeunes essaient de reprendre des bars, d’installer leurs troupeaux, d’amener des festivités, des activités culturelles ou musicales ; mais force est de constater que l’intérieur, autrefois le lieu même de la vie sociale, culturelle, économique de la région, s’appauvrit ; et si des cadres souhaitent s’installer dans des villages, il s’agit souvent de villages situés à moins d’un quart d’heure des deux grandes villes, Calvi ou Île-Rousse, dans des régions où les services de proximité ne sont pas trop rares. En tout cas, pas dans ces villages. Ici, point de salut. Pire encore, un grand sentiment de résignation, voire d’impuissance, se devine. Au fond, peut-être que derrière l’euphorie du dynamisme démographique des villages, se loge l’agonie de la ruralité, son lent remplacement par la ville.

Puis, il y a le rognement des plaines. Autrefois, les paysans fuyaient les maladies venues des étangs et des navires ; de nos jours, toute la plaine semble peu à peu accaparée par le béton et les briques. Les petits lotissements, disséminés sur les anciens terrains de pâturage, surgissent au milieu de rien ; et remplacent un peu plus un mode de vie par un autre, pas toujours adapté au péril de la sécheresse, du traitement des eaux usées et de la raréfaction des sources d’énergie fossile. Pour autant, tout semble perdurer. Les villas et les piscines jaillissent, près de rivières sèches et du maquis brûlé, là où le sang des animaux sous les roues des 4×4 de luxe témoigne un peu plus de la vie qu’on écrase au soleil. Les anciens nous ont laissé des chemins, nous les avons transformés en gouttières pour maisons d’hôte ou hôtels de luxe. Nous n’avons pas le même sens du verbe perdurer. Nous voulons maintenir un rythme de vie effréné, alors que les anciens nous léguaient tout juste le travail, long et douloureux, concédé par la terre à leurs efforts. Je dis bien nous parce que personne n’échappe à ce triste constat, et surtout pas moi, enfant des villes, et de son confort, ignorant tout de la douleur et de la difficulté de l’existence rurale. Il faut bien vivre, et il faut bien que les gens vivent de leur travail, et moi qui prends toujours la route, je vois le travail venir, des longues files de camionnettes, filant vers les chantiers de la région. Je ne tiens pas à ce que ce défilé cesse, je me demande seulement s’il n’y a pas des moyens plus adaptés pour conserver les eaux de pluie, pour construire sans condamner un terrain, pour moins éparpiller des lotissements sur des tronçons de route coûteux en énergie. Je me demande seulement si nous ne pouvons pas habiter autrement avant que nous ne rendions ces espaces inhabitables.

Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas la Balagne, seulement un versant de la région, le symptôme d’un mal plus grand qui touche l’ensemble de l’île et de son siècle. J’appartiens à une génération qui commence ses phrases par « on ne va surtout pas réfléchir », le nez prostré sur l’écran à gérer les amours, les soupirants et soupirantes, les amis et les affaires, capable de confondre tous les jours la vodka avec le gin, le gin avec le vin, le vin avec la liqueur, au milieu des volutes de tabac, quand ce n’est pas autre chose, pour ne surtout pas chercher du sens. J’appartiens à une génération qui se donne la nausée, une génération qui se donne fièrement envie de vomir, avant d’imaginer compenser ses addictions, le temps qui passe et les maladies à venir par quelques stories en montagne ou à la plage. Face à cet univers de fête, la Balagne est un refuge.

Parce qu’enfin, il y a les gens. De Moncale à Aregno, j’ai rencontré des travailleurs, des hommes et des femmes désireux de réhabiliter les chemins des anciens qui reliaient le Niolu au littoral, d’installer des épiceries et des restaurants à l’année sur les routes de montagne, de faire vivre les boulangers et les biscuitiers travaillant les arômes, les vins et les herbes de la région ; des gens humbles et brillants qui, tout en étant contraints de concilier le travail de la terre et celui du tourisme, inscrivent leurs pas dans ceux de leurs pères, veillent sur leurs seniors, et leurs petites maisons, composées au rez-de-chaussée de la cuisine, au premier étage du salon et au deuxième des chambres. Ils accompagnent ces bergers qui laissent leurs bêtes gambader près des églises romanes, sous l’ombre des branches courbées d’olives noires, recelant sans doute, si nous laissons notre imagination divaguer, les tombes chrétiennes mariées aux dépouilles romaines. Ce sont ces mêmes églises qui servaient de maison provisoire aux pasteurs, sur le chemin du Niolu, et de lieux de justice aux potentats de la région, à Aregno, par exemple, dans d’autres temps. Et si faut-il vivre, où vivre si ce n’est dans ce bleu orné de l’or du couchant, près de ces plaines verdoyantes qui viennent mourir dans le bleu marin des crépuscules, au bruit des cloches des brebis et des aboiements des chiens perdus dans le lointain ; où vivre, et aimer si ce n’est dans ce monde qui fait perdurer un peu les troupeaux des anciens au milieu du bitume et des hôtels de plage ?

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