Nommée au prix Nobel de littérature en 1948, présidente de l’Académie Goncourt en 1949, Colette est sans doute la plus célèbre des femmes de lettres françaises. Retour sur le parcours d’une écrivaine sulfureuse.

Par : Catherine Vincensini

Gabrielle Sidonie Colette naît en janvier 1873 dans une Bourgogne dont elle conservera l’accent. Elle passe ses dernières années condamnée à l’immobilité, à Paris, écrivant sous un « fanal bleu ». Extrait : « Si je suis immobile ce soir, je ne suis pas sans dessein, puisqu’en moi bouge un sévice bien moins familier que la douleur, une insurrection qu’au cours de ma longue vie j’ai plusieurs fois niée, puis déjouée, finalement acceptée, car écrire ne conduit qu’à écrire. Avec humilité, je vais écrire encore » (Le fanal bleu). Sa vie fera scandale sans qu’elle s’en soucie. En 1954, les obsèques religieuses seront refusées à la famille.

Sa vie amoureuse, agitée, se retrouve dans ses écrits. À propos de sa propre jalousie, par exemple, elle la définit comme «…un purgatoire gymnique où s’entraînent tour à tour tous les sens (…) je parle bien entendu de la jalousie motivée, avouable (…) culture de l’ouïe, virtuosité optique, célérité et silence du pas, odorat tendu vers les parcelles abandonnées dans l’air par une chevelure, une poudre parfumée, le passage d’un être indiscrètement heureux ». (Le Pur et l’Impur). Les personnes qu’elle croise notent son regard mélancolique. « Émue, elle fredonnait à mi-voix, pour qu’il n’entendît pas que le fil de sa voix vacillait comme un jet d’eau sous le vent… » (La Seconde)

L’aube en récompense

Sa mère, personnage dévoué à la nature sera déterminante quant à sa perception du monde ; « à l’appel de Sido le vent du sud se levait devant les yeux de mon âme »; comme Sido, elle observe avec une attention aiguë et tendre végétaux et animaux. « J’aimais tant l’aube déjà que ma mère me l’accordait en récompense ». Cet univers qui l’enchante a accompagné son écriture. Colette voit, touche, écoute, sent, sensible à tout ce qui réjouit les sens. Le mot « gourmandise » lui va à ravir.

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Très respectueuse de son métier d’écrivain, elle polit ses phrases avec une patience d’artisan consciencieux, avançant lentement, déchirant, recommençant. Elle se méfie du lyrisme, de la ciselure ou redondance. Son style est vif. À une amie qui lui demande ce qu’il faut mettre dans un livre elle répond : « ne l’ayant jamais su très bien moi-même, je peux au moins te dire ce qu’il ne faut pas mettre. Ne peins que ce que tu as vu. Ne regarde jamais ce que tu n’aimes pas ; mais contemple longuement ce qui te fait de la peine. Crains les guirlandes, crains l’indiscrète poésie… On n’écrit pas un livre passionné pendant qu’on fait l’amour. Mais pense à lui juste assez pour qu’il t’empoisonne un peu l’existence »)

Un chant poétique

Elle n’est pas attirée par la poésie, mais de sa prose jaillit toutefois un chant poétique fait d’images. « Le bouchon de brume se retira soudain, aspiré en l’air, comme un drap qu’on lève du pré, en laissant une frange d’eau éphémère à chaque glaive d’herbe, une rosée de perles aux feuilles pelucheuses, un vernis humide aux feuilles glabres », (Le blé en herbe).

Elle fait preuve d’humour. « Deux habitudes m’ont donné le pouvoir de retenir mes pleurs, celle de cacher ma pensée et celle de noircir mes cils au mascara ». Et sait se montrer moqueuse : « Je n’étais pourtant pas vieille, et surtout je ne paraissais pas mon âge véritable. Mais une vie intime assombrie, incertaine, une solitude qui ne ressemblait pas à la paix m’ôtaient la vivacité, l’aménité du visage. Je n’ai jamais été moins remarquée par les hommes qu’en ces années-là, dont je dissimule ici le millésime. C’est bien plus tard qu’ils m’ont rendu la bonne chaleur offensante des regards ». (La lune de pluie)

Membre de l’académie Goncourt

Diverses pratiques rédactionnelles : outre les romans, des nouvelles, des textes pour les journaux, des chroniques pour la radio, elle donne des conférences. Son roman La Vagabonde est adapté en film, ainsi que Le blé en herbe. En 1945 elle est élue membre de l’académie Goncourt, après Judith Gautier, décédée en 1917. Quelques années plus tard, elle en devient la présidente. Elle n’est militante d’aucune cause et rejette les « chimères idéologiques ». Elle mène un combat individuel pour sa propre autonomie. Dans l’histoire de la littérature elle est volontiers classée dans la littérature d’évasion par la terre (à côté de Giono), et de romancière de l’amour, elle qui conclura « l’amour n’est pas un sentiment honorable ».

Des écrivains du siècle témoigneront :

Valery : « Colette sait qu’écrire est un art, le possède et confond quantité d’hommes qui l’ignorent ».
Montherlant (plutôt misogyne) : « Colette est la seule personne à propos de qui j’ai parlé de génie ».

Quant à Aragon, il pensait qu’elle était un des plus grands écrivains du XXe siècle.

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