La pandémie a provoqué une mise à l’arrêt de notre monde. En cela, elle constitue à la fois un chaos et un saisissement de vie. Un changement brutal, dont s’empare Marie Murcia dans un acte théâtral unique.

Par : Sophie Demichel-Borghetti

Et soudain, il arrive que les cieux s’écroulent. Sans comprendre pourquoi, nous sommes en guerre. « Covid mon amour » nous happe dans cette histoire-là, dans notre histoire. Tout nous saisit dans un chaos, un cri, comme un cauchemar. Mais ce chaos n’est pas un rêve.

Expérience artistique « hybride », parce que née d’un événement là survenu, « Covid mon amour » est avant tout un saisissement de vie. Et un saisissement lié aussi à cet endroit, dont la puissance d’ouverture sait faire naître tant de visions du multiple.

Marie Murcia

Parce qu’avec cet acte théâtral, Marie Murcia a su faire éclore du chaos, de la panique, du vide laissé par l’arrêt de l’ « habitus », une puissance de vie. L’arrêt de notre monde, devenu dangereux, épidémique, sidérant  pour des êtres seuls, cloîtrés, arrive devant nous ; nous qui y sommes pris, jusqu’à l’angoisse d’abord. Mais si nous, regardant là,  ne sommes pas les voyeurs de ces vies qui se délitent, mais en sommes aussi touchés, inquiets et parfois, enfin, soulagés, c’est que les comédiens sont là dans une écoute absolue, radicale.

Les fantômes des morts

Ils portent les défenses, la peur du pire, les fantômes des morts, des amis éloignés, mais le portent et nous l’offrent ensemble. Dans leurs solitudes qui se relient, ils vont tenter de «défaire le confinement par ce qui nous rend humains : la parole partagée. ». Quand les corps se font lourds, c’est à la scène de faire mouvement vital de cette immobilité.

Il arrive que les références fassent écho :

« Apprendre la durée exacte du temps. Savoir comment le temps parfois se précipite, puis sa lente retombée inutile qu’il fait néanmoins endurer, c’est aussi, sans doute, apprendre l’intelligence. »

Marguerite Duras aurait, là, senti que c’est aussi apprendre l’espérance.

Interview

 SDB : « Marie Murcia, on voit dans « Covid mon amour » un travail de votre part particulièrement fort, celui sur les corps, leur immobilité poussée à l’extrême, puis une recherche du mouvement ?

MM : Nos corps sont les lieux de nos sidérations. Et ce travail porte sur la sidération, ce qu’elle provoque, ce qu’elle modifie, comment on commence par se taire… et là, oui, le travail sur les corps est essentiel. 

SDB : Pour cette parole, vous vous êtes nourrie de textes comme ceux de Frédéric Lenoir, Albert Camus, Edgar Morin, Wajdi Mouawad, Barbara Stiegler,  et d’autres, mais aussi de témoignages vécus, recueillis en réseaux ?

-MM : Oui, nous avons lus, nous sommes plongés dans ces approches multiples. Mais le texte est écrit, totalement, intégralement, précis. L’inspiration fut source, mais les mots, tous les mots sont là parce qu’il le faut, parce qu’ils sont à leur place, justes. 

SDB : Dans ce chagrin collectif immense, vous avez ouvert volontairement un espoir ? Vers une reconstruction ?

MM : La volonté d’ouvrir vers l’espérance, que la catastrophe qui fonde l’expérience a suspendue, est une vraie décision. Je voulais dire l’acceptation vers la poursuite d’un « être ensemble », d’un mieux être ensemble, même s’il faut en passer par ces épreuves. Nous avons eu envie de chansons, de danses. Même si les silences sont là, essentiels, comme pour ouvrir au public présent, bien sûr ; mais qui répondent aussi au travail du musicien, qui a su entendre les pauses et respirations des comédiens, attendre les regards.

Un texte pensé en séquences

La recherche d’écoute, de poser des silences marquants est bien une décision de mettre le temps en suspens. Parce que le texte est pensé en séquences : de « nous sommes en guerre », « isolés ».., à la danse des masques, au « quizz », qui marquent le possible retour de l’espoir.

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Est venue d’abord la vision d’un monde, d’un lieu, d’un immeuble, où se fait la lumière sur des êtres seuls, séparés, sidérés. Puis l’humanité revient avec le changement, l’échange des regards.

« Il était essentiel d’aller de la panique au jeu, d’accentuer les bouleversements ressentis par chacun seul ; puis quand ils se croisent, se rencontrent pour provoquer, oui, l’écoute du vide, les besoins d’amour et le message d’un univers, d’une Terre qui, si elle nous parle durement, laisse un avenir possible. »

Propos recueillis le 8 août 2021 par :Sophie Demichel-Borghetti

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