Qu’est-ce qui rend les clichés sur les nations si présents, à un moment de notre histoire où la liberté de circulation et de déplacement auraient dû les faire disparaître ? Dans cet ouvrage, Des images qui collent à la peau, publié aux éditions Alain Piazzola, le professeur Eugène Gherardi s’est entouré de spécialistes bretons, basques, corses, occitans, guyanais, provençaux afin de comprendre la vitalité de ces stéréotypes. 

Ce que nous voulons faire, c’est bien de l’histologie ethnique.

Charles Péguy, Notre jeunesse

L’ouvrage Des images qui collent à la peau résulte du colloque organisé par le professeur Eugène Gherardi, à l’Université de Corse, les 4 et 5 décembre 2019. Il réunissait une vingtaine d’auteurs, issus de domaines différents, tous réunis par le désir d’analyser, dans leurs disciplines respectives, “l’anatomie de l’ethnotype” (P.16), soit son fonctionnement dans les arts, dans la société et dans les sciences sociales. L’ethnotype est formé de deux termes différents : l’ethnos, le peuple, et le type, une catégorisation morale et physique. L’ethnotype chercherait à catégoriser des individus en les ramenant à une ethnie, soit au peuple auquel ils se rapportent. Par conséquent, l’ethnotype aurait une vocation pédagogique ; il chercherait à découvrir le fonctionnement des êtres et des peuples.

Un colloque qui a pour but de décrypter le fonctionnement du stéréotype

Néanmoins, le fondement de cette typologie des peuples relève bien souvent de critères figés, sentences, proverbes, contre-vérités, qui ne se fondent pas sur l’expérience mais sur l’essentialisation. En d’autres termes, l’ethnotype est une classification morale et physique des individus, mais une classification fondée sur le préjugé. Dès lors, si l’ethnotype assure une représentation falsifiée des peuples, il nous faut connaître son utilité : le stéréotype permet la valorisation d’un peuple par le biais du lieu commun. Cela peut être perçu de manière positive : le stéréotype assure à une collectivité un ensemble de valeurs permettant de s’instituer en tant que peuple. Néanmoins, il peut être aussi considéré de manière négative : l’ethnotype est alors utilisé à des fins discriminantes. Des personnes utilisent des arguments d’autorité afin d’exclure ou de blesser d’autres individus sur des critères liés à l’appartenance ethnique. 

Reste donc à montrer comment cet ouvrage analyse le fonctionnement et l’utilité des stéréotypes dans nos vies. 

Si l’ethnotype doit nous permettre de mieux découvrir les caractéristiques de chaque peuple, il semble attribuer à ces mêmes peuples des critères ineptes, fondés sur l’erreur et la mauvaise foi historique. Le but est alors de définir les fondements d’un peuple, soit pour créer les conditions d’une unité nationale, soit pour conduire à la discrimination d’une ethnie. 

L’ethnotype, un outil de compréhension des peuples

L’ethnotype est avant tout créé afin de saisir la spécificité de chaque peuple. Avec l’émergence de la question nationale au XIXe siècle, opposée aux cultures de la noblesse, l’ethnotype joue un rôle essentiel de saisie et de compréhension du folklore, soit des cultures et des pratiques populaires.

Un projet pédagogique

Le premier but de l’ethnotype se veut avant tout pédagogique. Comme le souligne Anne-Marie Thiesse, l’ethnotype a la volonté d’ “expliquer” ce qui constitue le propre d’un peuple. Pour cela, l’historienne se fonde sur les propos de Paul Griéger, fondateur du terme d’ethnotype dans les années 60. “Comprendre un peuple, écrit-il, “c’est justement saisir en lui son authentique originalité ; c’est le traiter comme un être vivant, doué d’un style propre et incomparable”. “Comprendre”, tel est le but premier de ce mot. Il s’agit de regrouper l’ensemble des éléments susceptibles de révéler au lecteur l’originalité d’un peuple. 

Les critères moraux de classifications des peuples

Pour saisir cette originalité des peuples, il reste à élaborer des critères de sélection qui permettent de classer de manière raisonnée et éclairée les peuples. Telle est, au commencement, la définition de l’ethnotype, à savoir une catégorisation des peuples. Ce classement repose, par conséquent, sur des critères. Ces critères reposent sur l’étude des mœurs, telle qu’elle a été initiée par Aristote dans L’Ethique à Nicomaque, puis par Théophraste dans son étude des Caractères. Les mœurs se définissent comme les habitudes et la morale d’un individu ou d’un peuple. Or tout le problème se trouve dans cette attention portée au caractère ethnique : comment fonder objectivement les caractéristiques morales d’un objet, le peuple, aussi hétérogène et mouvant ? Théophraste le soulignait dès le début de son ouvrage : 

“J’ai admiré souvent, et j’avoue que je ne puis encore comprendre, quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce étant placée sous un même ciel, et les Grecs nourris et élevés de la même manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs”. 

Théophraste soulignait la dimension disparate, diverse, dissemblable, des coutumes et de la morale des Grecs, si bien qu’une étude ethnique, fondée sur des critères raisonnables, semblait particulièrement difficile à établir.

Statue de Théophraste
La recherche de critères scientifiques de sélection des peuples

Pourtant, les théoriciens du caractère ethnique ont toujours cherché à donner des critères objectifs à leur propos. Ces derniers, que ce soit Aristote ou encore Montesquieu, tentaient ainsi de rendre légitime leurs considérations sur la question. Anne-Marie Thiesse remémore l’importance du climat dans l’étude du caractère des peuples par Aristote. Les peuples du Nord seraient froids, en raison des températures basses ; les gens du sud chaleureux, en raison des températures chaudes. L’historienne ajoute que l’argument climatique a été utilisé à son tour par Montesquieu, dans De l’esprit des lois. Elle cite cet extrait du Livre XXIV : 

“C’est que les peuples du nord ont et auront toujours un esprit d’indépendance et de liberté que n’ont pas les peuples du midi, et qu’une religion qui n’a point de chef visible convient mieux à l’indépendance du climat que celle qui en a un”.

Il est clair que l’enjeu climatique désire éclairer l’étude culturelle des peuples. Cette quête de légitimité repose, comme le révèle le professeur Melgrani, sur le fait que “l’intérêt pour les caractères des hommes et la tendance à une lecture “ethnologique” des peuples étaient passés d’une attention pour la “culture” à une attention pour la “nature””. De plus en plus, les critères physiques sont considérés comme une manière de prouver la spécificité de chaque peuple. Cette analyse repose sur un argument fallacieux au demeurant, qui qualifie l’étude de la nature comme “une science de l’expérience contre une sorte de philosophie de la conjecture” (P.91). Il s’agit bien sûr d’une procédure d’essentialisation particulièrement dangereuse où le culturel tend à être explicité par la nature. 

Cette essentialisation atteste de l’échec pédagogique de l’ethnotype, à savoir de détailler aux lecteurs la spécificité de chaque peuple selon des critères objectifs. Elle révèle alors la nature arbitraire et dangereuse de l’ethnotype. 

L’ethnotype est un classement biaisé des peuples

L’ethnotype ne repose sur aucun fait, sur aucune observation. Convenons-en d’emblée, il est le fruit du préjugé et de l’imagination. 

Les bandits corses
L’ethnotype, un escamotage de la preuve scientifique

Si l’ethnotype cherche à comprendre la singularité d’un peuple, il fonde cette compréhension sur une vacance de la pensée, que l’historienne Anne-Marie Thiesse nomme “un court-circuit intellectuel”, soit un “escamotage de la preuve scientifique”. “Escamotage”, le terme est intéressant à bien des titres. Escamoter revient à ruser, à dissimuler, à tromper. Le terme signale au lecteur une expérience trafiquée afin d’obtenir un résultat escompté. L’ethnotype serait, en ce sens, bien plus le résultat de la mauvaise foi et de l’erreur que de la science. 

À lire : L’histoire de l’école en Corse présentée par Eugène Gherardi

L’ethnotype, le fruit de la mémoire collective

Par ce biais, l’ethnotype participe à l’élaboration de ce que l’historien Eugène Gherardi nomme “l’imaginaire” du peuple, soit “ce monde qui naît du réel et de la mémoire, et qui se nourrit de sensations et de vérités, de réminiscences et de divination” (P.453). Une image bâtie non pas exclusivement sur la bêtise, mais sur l’inexactitude, des observations déformantes, mal comprises ou exagérées. L’imaginaire affecte et trouble le réel. Cet imaginaire, c’est le double du réel, soit un vaste ensemble d’images qui définit la représentation que nous possédons du peuple, et qui résulte de l’ondoyant tissage de la mémoire collective. Ce tissage est le fruit d’une série de souvenirs, constamment réinterprétés selon des époques, des peuples et des personnalités différentes.

La réinterprétation de ces images forme le pré-jugé, qui n’est autre que la manière d’allouer des qualités et des défauts à un individu ou un groupe sans l’éprouver. Chaque génération renégocie le degré de “figement” de l’ethnotype afin de concevoir sa propre mémoire “simplifiante” du peuple, pourrions-nous écrire, en reprenant le terme de Jean-Guy Talamoni, empruntée à Edgar Morin.  

À lire : L’article de Marie-Jeanne Verny sur le centre d’étude de la langue et de la culture d’Oc

L’ethnotype repose sur les formes sentencieuses

Si l’ethnotype est “une pensée simplifiante”, c’est qu’il repose sur un type de discours simplifiant. Il s’agit des “dictons topiques”, étudiés par la linguiste Muriel Poli. Cela revient à traiter des “proverbes, dictons, sentences, maximes et phrases proverbiales dans leur ensemble”. Ces derniers définissent les critères d’appartenance d’un groupe. Ces propos possèdent une valeur universalisante (P.150). L’absence de déterminant, l’apposition, le présent gnomique, l’usage de pronoms neutres… Tous ces éléments participent à l’élaboration d’un discours sentencieux prenant la forme de “loi populaire” ou de “principes moraux” nécessaires à l’identification d’un groupe donné. Pour ne citer qu’un exemple utilisé par Muriel Poli, évoquons celui des habitants d’Urtaca : Urtaca, traîtres. Dans ce cas, il est clair que la forme sentencieuse s’avère particulièrement importante dans l’élaboration d’un ethnotype. Elle permet de figer linguistiquement la représentation d’un peuple donné dans ce que le chercheur Christophe Luzi nomme “un effet de discours”. 

Cet effet de discours assure le figement d’une représentation populaire “jouée d’avance” (Luzi, p.60). Nous sommes piégés dans un discours. Pour autant, la question de la représentation mérite d’être dépassée afin de comprendre l’importance de l’ethnotype dans le processus d’identification.

L’ethnotype est une classification fausse, mais particulièrement efficace

Comme le souligne le professeur Eugène Gherardi, “la fiction se moque bien de la réalité, les ethnotypes aussi” (P.16). Par cette phrase, il souligne une chose essentielle, que le chercheur Fabrice Landron évoque également, à savoir que la question de la vérité est moins importante, concernant l’ethnotype, que la question de son utilité.

L’ethnotype repose sur la différenciation

Le premier critère de l’ethnotype est celui de la différenciation. Comme le souligne Anne-Marie Thiesse, “l’ethnotype repose sur une co-ethnipysation”. Il sert à valoriser un peuple en le comparant à un autre peuple. Ainsi, le Corse violent, étudié par Serena Talamoni, ou encore le brigand balanin, analysé par l’historienne Laetizia Castellani, sont autant de clichés réactivés dans le discours afin de minorer un peuple par rapport à un autre. L’ethnotype joue également un rôle dans la différenciation des genres, dépendant fortement de stéréotypes. Dominique Verdoni  montre que “les médiations masculines, ou familiales, ont longtemps projeté de maintenir les femmes asservies à leurs lourdes tâches traditionnelles” (P.163).

L’ethnotype a bien une utilité, différencier pour mieux hiérarchiser les peuples entre eux ; mais aussi hiérarchiser des groupes au sein d’un même peuple selon des critères fallacieux. Cette différenciation est le fruit d’une polémique. Il s’agit d’un conflit des représentations où se joue la question du pouvoir et de la liberté. 

L’ethnotype, forge des nations

L’ethnotype est une hiérarchie fondée sur l’imaginaire ; il ne faut jamais manquer de signaler, outre son caractère mensonger, une chose. Le stéréotype occupe une place essentielle dans la constitution des nations. Anne-Marie Thiesse renvoie à la définition de Benedict Anderson qui considérait la nation comme une “communauté imaginée”. Le terme voulait montrer qu’une nation est avant tout “une communauté mise en images, en sons, en textes”. En ce sens, le stéréotype joue un rôle identitaire très important parce qu’il forge l’imaginaire d’une collectivité. La professeure Davia Benedetti montre combien la représentation d’un “corps pudique” était associée à la corsité : 

Ce qui est ainsi décrit à propos de ces danseurs de quadrille, c’est l’incorporation comme ethnocorps corse, d’un corps pudique, maîtrisé par le regard et assujetti à la norme sociale. Cette incorporation résulte d’une manière collective d’appréhender la corsité et d’habiter l’île, et pour l’individu de s’y pro-jeter en dépassant son individualité (P.142).

L’ethnotype sert de socle à la nation. Il assure l’institutionnalisation d’un peuple autour de marques culturelles qui, bien sûr, peuvent être et doivent être, comme nous l’avons évoqué, dans toute dispute sur la représentation, renégociées. Il se présente comme une “querelle des idoles nationales” où est interrogée la constitution de nos rôles sociaux.

Benedict Anderson, auteur de L’imaginaire national, publié en France aux éditions de la Découverte

 

La performativité est le fondement du stéréotype

Dans cette optique nationale, si un effet est particulièrement recherché par l’ethnotype, c’est celui de performativité. L’individu est assimilé à un peuple selon des critères spécifiques. Celui-ci trouve dans cette image qui lui est renvoyée le reflet de lui-même. L’ethnotype nous assigne, et en nous assignant, il nous délivre une marque dont il est impossible de se défaire. Une image qui nous colle à la peau. L’image de la “pourriture”, utilisée par Gwendal Denis, nous semble particulièrement probante pour qualifier l’influence de l’ethnotype.

Qu’on le veuille ou non, l’ethnotype dit une part de nous.Nous souhaiterions l’éviter ; pourtant, l’ethnotype, plus encore que parler de nous, nous parle à travers les mots de l’autre ; et par l’attention que nous lui accordons, il nous touche, nous atteint, et nous empoisonne. L’ethnotype génère en nous une résistance, et cette résistance lui assure sa persistance. 

En savoir plus

Eugène Gherardi (dir.), Des images qui collent à la peau, Ajaccio, Piazzola, 2020, 15 euros, 537 pages.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *