En 1972, David Bowie inventait le personnage de Ziggy Stardust, messager humain d’un peuple extraterrestre. Entre délire schizophrénique et bouffée de génie, Ziggy devient rapidement l’alter ego de Bowie. Et l’icône incontestée du glam rock.

Par : Elvire Bonnard et Frédéric Lecomte

Comment ne pas évoquer avec nostalgie cette année 1972 qui vit la consécration ; en cette fin des années utopistes que furent les sixties, du glam rock incarné par l’idole Ziggy ? 

Ce  personnage fictif, créé par Bowie, irradie de sa présence tout au long de l’album The rise and fall of Ziggy Stardust and the spiders from Mars. Comète fulgurante, détruit le 3 juillet 1973 par son créateur dans un sublime “rock n’roll suicide”, entre deux prises de cigarettes ; le héros éponyme de l’album est tellement omniprésent, que les fans oublieront souvent de mentionner les « spiders from Mars ». Et ne retiendront que l’icône emblématique de la période glam que fut Ziggy/Bowie, faisant de l’appellation  Ziggy Stardust un classique du rock. Ziggy apparaît bientôt comme un double sulfureux de l’artiste, en plein délire schizophrénique poudré.

La chanson Lady Stardust serait un hommage amoureux à cette autre icône rock que fut Marc Bolan, leader déjanté de T.Rex. Cet alter ego du chanteur reflète la mise en scène de sa dualité et de son ambiguïté sexuelle. La pochette originale du disque nous le montre posant devant le K-West, une boîte gay de Londres. La comédie musicale Starmania se souviendra d’ailleurs de Ziggy. Elle en en fera le titre d’une de ses chansons racontant les déboires d’une jeune femme amoureuse de son ami homosexuel. De plus, sans le savoir, Bowie préfigure le mouvement New Wave. La chanson « Ziggy Stardust » sera ainsi reprise par le groupe cold-wave Bauhaus.

Fascination cosmique

Pochette de l'album Ziggy Stardust
Pochette de l’album The rise and fall of Ziggy Stardust and the spiders from Mars, de David Bowie

Le personnage est propice au terrain du fantasme, de l’outrance. Mais aussi à la prétendue dépravation des mœurs, faisant de Ziggy/ Bowie un héritier du dandysme baudelairien (pour qui le dandysme est un acte d’héroïsme dans un contexte de décadence). Cette théâtralité prend toute son aisance dans ce mouvement provocateur qu’est le glam rock. Non sans paradoxe. Car si musicalement, le glam se veut un retour à la simplicité du rock n’roll (en réaction aux envolées lyriques d’un rock progressif flirtant souvent avec l’élitisme) ; c’est dans l’excentricité vestimentaire et la frivolité arrogante qu’il va s’épanouir. Il rappelle ainsi le dandysme anglais de la fin du XVIIIe siècle impertinent et révolté contre l’ordre bourgeois.

Schizophrénie et réflexion sur la modernité

Ce jeu sur l’être et le paraître, cette question du miroir (Ziggy double narcissique de Bowie), est inséparable d’une réflexion sur la modernité. Le mouvement glam exploite le lien avec la science-fiction. Le quatrième album de l’artiste se situe dans la continuité de Life on Mars et de l’album Space Oddity. Ce dernier était initialement intitulé Man of world, man of music). Cette fascination cosmique et astrophysique trouve son apogée dans le titre même ; avec ses « poussières d’étoiles » et ses « araignées de Mars, ainsi que dans la chanson Moonage daydream et dans l’émouvant Starman (« être étoilé qui flotte en plein ciel »).

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De même, le personnage androgyne de Ziggy n’est que le prolongement schizophrénique du Bowie travesti en Lauren Bacall posant sur la pochette de l’album Hunky Dory en 1971. Ces dédoublements successifs sont inséparables de la personnalité de Bowie. Ce dernier, dont le vrai nom est David Jones, a créé le nom de Bowie à partir du couteau du personnage de western Bowieknife. Le prénom Ziggy, lui, est le nom d’un tailleur qui avait pignon sur rue dans la banlieue de Londres ; et que le jeune David croisait dans la capitale britannique. Stardust a pour origine Legendary Stardust. Un cowboy fracassé qui enregistrait des disques inaudibles et fabuleux, que Bowie avait vu sur scène accompagné d’un trompettiste unijambiste.

Pochette de l’album Hunky Dory, de David Bowie

Ziggy, star androgyne du futur

Pour la petite histoire,  dans la chanson Ziggy Stardust, lorsque Bowie écrit : « Ziggy jouait  de la guitare, il jouait de la main gauche et il est allé trop loin » ; le double référent n’est pas Jimmy Hendrix, comme on pourrait le penser, mais Vince Taylor. Un rockeur vêtu de noir, croisé un jour à Londres sur Tottenham Court Road, figé au beau milieu de la rue entre des voitures roulant dans les deux sens, une carte à ses pieds répertoriant tous les sites nucléaires de la planète.

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Ziggy, star androgyne du futur, incarne à merveille ce que le magazine Time considère comme un des 100 plus grands albums de tous les temps. Il est à noter que l’année 1972, décidément prolixe, voit Bowie et son acolyte guitariste Mick Ronson produire l’album Transformer de Lou Reed. Sur le séminal Walk on the wild side, Bowie sort son saxophone. Il pulvérise cet hymne décadent au firmament des souterrains de velours. Cet exercice de style illustre la créativité et la popularité de Bowie en pleine effervescence. Quelques mois plus tard, cet artiste anglais décidément au chevet de ses démiurges américains, va colmater les brèches de Raw Power d’Iggy Pop, dont il mixe les pistes vénéneuses. Chapeau bas Mr. Bowie. 

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