Une immersion dans la casbah d’Alger des années 1930, où l’on rencontre Camus et Le Corbusier. Une réflexion mêlée d’émotion sur les figures du père et du grand-père. C’est l’objet du roman de Claro, La Maison indigène. Jean-Pierre Castellani nous raconte cette passionnante enquête.

Par : Jean-Pierre Castellani

Ce livre fait partie des naufragés du mois de mars 2020. Lorsque toutes les librairies ont fermé et que la distribution des nouveautés littéraires s’est arrêtée brutalement du fait de l’épidémie de coronavirus. Raison de plus pour en parler maintenant, au nom de la critique libre. L’occasion aussi de revenir ainsi au contact des auteurs pour suppléer la suspension des rencontres, salons et entretiens qui, d’habitude, permettent  aux livres de vivre.

 La Maison indigène est un ouvrage hybride, entre documentaire précis, enquête érudite, roman familial, autobiographie et discours poétique.

Il s’agit très simplement des recherches que mène l’auteur, lorsqu’il apprend que son grand-père maternel, Léon Claro, fut l’architecte qui a construit cette maison à Alger, en 1930, pour célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie.

Alger, années 1930

Le récit oscille sans arrêt, et parfois dans une certaine confusion, entre le discours classique propre à un guide touristique ; en l’occurrence l’évocation d’une maison singulière de la Casbah d’Alger, qui a toujours fasciné le voyageur occidental ; et une réflexion personnelle sur les rapports avec le grand-père, le père (on remarquera la quasi absence des mères dans ces retours en arrière) et finalement sur la notion essentielle de hasard dans le destin individuel des hommes.

L’intérêt principal de ce livre, passionnant à tous égards, est que, dans une sorte de puzzle, le fil que tisse l’auteur le conduit tour à tour, dans un désordre bienveillant, du personnage peu connu de son grand-père à tous les membres de cette société des années 1930 à Alger. Se détachent les figures d’Albert Camus jeune, du poète Jean Sénac, de l’urbaniste et peintre Jean de Maisonseul. Mais aussi celles de l’architecte Le Corbusier ou de l’éditeur libraire Edmond Charlot.

Absence de conscience pied-noir

Cette quête coïncide curieusement avec d’autres livres publiés récemment. Ils reviennent tous à cette Algérie d’avant la Seconde Guerre mondiale, avec son foisonnement de créations architecturales, artistiques et intellectuelles. Pensons au merveilleux roman de Jean-Marie Blas de Roblès Dans l’épaisseur de la chair (Zulma, 2017), à la Correspondance entre Albert Camus et ses amis Bénisti (Bleu autour, 2019). Ou encore au récent recueil collectif L’Algérie en héritage (Bleu autour, 2020). Tous parlent de l’Algérie, l’évoquent à travers la figure du père, auquel ils rendent hommage.

Cela dit, le point de vue de Claro est tout à fait différent. Chez lui, aucune conscience de pied-noir. Il n’a jamais vécu en Algérie. Et il ne donne l’impression ni de le regretter ni de vouloir traverser la mer pour la connaître. Son point de vue, de départ du moins, est strictement informatif. Il cherche à comprendre pourquoi son grand-père architecte a édifié cette  maison indigène.

Où l’on redécouvre Camus

Au cours de cette recherche, qui se lit comme un roman policier ; avec ses nombreux rebondissements, ses secrets dévoilés dans les archives ; il croise toutes les ombres, ce qu’il appelle justement les fantômes qui planent sur cette construction singulière, représentative de l’Algérie coloniale. Il retrouve, comme toujours quand on parle de l’Algérie de cette époque, la figure d’Albert Camus.

Albert Camus, années 1930

Ce n’est pas le moindre mérite de La Maison indigène que de nous inciter à relire ou à lire même ; comme c’est le cas pour de nombreux lecteurs de Camus, ce texte de jeunesse de 1933 et publié seulement en 1973 sous le titre de La Maison mauresque. On y lit des phrases clés pour comprendre Camus. Avec déjà des réflexions mélancoliques sur le bonheur, la souffrance, la mort (Camus, Œuvres Complètes, I ,1931-1944, Bibliothèque de la Pléiade, 2006, p. 967-975).

Une « maison devant le monde »

Le rapport entre les deux maisons est évident. Avec cette « Maison devant le Monde », bien réelle aussi, où Camus se réfugia, après son divorce, en 1936, accueilli par quelques femmes originales, et où il écrivit La Mort Heureuse et ébaucha Caligula et L’Envers et l’Endroit. La phrase finale de l’essai de Camus est une bonne introduction au texte de Claro. « Elle est maintenant édifiée et je me désespère de la sentir se dérober à moi, de la voir, avec une criante lucidité, rejoindre lentement, inéluctablement, l’abîme où, insoucieuse de l’homme qu’elle protégeait, elle n’aura pour tout crépi que la brumeuse magie du souvenir ».

À lire aussi : Je voulais leur dire mon amour

La Maison indigène est constitué de 37 chapitres, assez courts en général. Avec des titres tels que « Chanter pour apaiser » ; formule poétique, description et historique de la maison indigène et définition de son projet. « Je vais à reculons en espérant que le mur de cette maison aura la tiédeur d’un ami ». L’intitulé singulier de plusieurs de ces chapitres illustre la présence d’un discours littéraire qui caractérise l’ensemble.

La description précise la situation de la Maison dans la Casbah ; cette fantaisie orientaliste avec façade, terrasse, escalier, ses pièces principales, son esthétique néo-mauresque. À la fin de ce premier chapitre, le « je » du narrateur apparaît clairement par une allusion à son père et à son grand-père.

Entre Europe et Méditerranée

Les chapitres qui suivent portent sur un rappel de l’histoire de la Casbah ; depuis les ottomans jusqu’à la bataille d’Alger et au film qui en fut tiré, sur la mort de son grand-père, l’architecte Léon Claro, en 1992.

Remise des prix aux Beaux-Arts d’Alger, juin 1963. Léon Claro en lunettes noires.

Notons qu’il exprime, dès le départ, son refus de la généalogie, de la quête des origines, des sources familiales, ce qu’il appelle cette demeure fantôme qu’on nomme origine. Très vite, la notion de hasard apparaît avec la coïncidence d’une information sur le texte de Camus et celle de la figure de l’architecte Léon Claro. Les rappels historiques se succèdent.

La référence à Camus enclenche une analyse détaillée du texte La maison mauresque, qualifié de long poème intense, dialectique de l’ombre et du soleil. S’établit alors une correspondance entre le Camus de la Maison devant le monde et de la Maison mauresque et le destin de son grand-père qui fut à l’origine de la construction de nombreux bâtiments à Alger. Dans la mouvance de cet essor urbanistique qui caractérise l’Alger des années 30, et est à l’origine d’une superposition de styles, mélange de monde oriental et de monde occidental. Une ville à la fois méditerranéenne et européenne.  

Refus de la « nostalagérie »

Au fil des pages il cite tous ces fantômes de l’école d’Alger. Mais il refuse la notion d’héritage, réfute toute tentation de nostalgie ou de « nostalgérie ». Il dit : «  je connais mal le chemin de mémoire, j’ignore l’heure du souvenir mais me méfie des legs ». Il avoue, d’ailleurs, qu’il va trop vite. Trop de cartes à battre et très peu d’atouts en vérité.

« Sans y prendre garde je passe d’un père à l’autre, d’un ami à un autre.» Il n’hésite pas à citer des correspondances de son père avec le poète Jean Sénac. De même qu’il reproduit le journal de Le Corbusier, entrant ainsi dans l’intimité de ces personnes. Il intègre dans son texte des photographies de l’époque, ce qui souligne le côté authentique de son récit.

Sa formule pour définir le but de son livre : « défroisser sa propre vie, en lisser les plis.»

L’un des chapitres est centré sur un ami de son père, Michel, de Marseille.  La narration détaillée de la rencontre avec cet homme est très réussie. « Je vais au fond de strates miraculeusement entretenue, là où la mémoire refuse de capituler. » Cetami lui parle de son père : « J’enregistre, je capte. J’accroche. Je suis un mouchard perdu dans ma propre amnésie ».

Souvenirs d’école

L’apparition de cet ami le conduit à engager des recherches aux archives municipales de Marseille pour consulter le fonds Jean Sénac. Le déroulé de cette recherche est précis, bien écrit, avec même une pointe d’humour. « Je  n’ose imaginer quelle vie aurait été la mienne si mon père avait travaillé dans une ménagerie. ». Nous sommes assez proches, par exemple, des textes de l’écrivain espagnol Javier Cercas qui nous entraîne toujours dans un labyrinthe mémoriel.

À lire aussi : L’Art de perdre , Alice Zeniter

De  nombreux thèmes sont abordés lors de cette errance dans le passé familial. Le rapport compliqué avec l’Algérie : « j’ai oublié l’Algérie comme on oublie une fenêtre par laquelle on n’a jamais regardé ». Le destin du poète Jean Sénac, qu’il relie à l’assassinat de l’arabe sur la plage dans L’étranger de Camus. Apparaissent alors d’autres amis Algérois, des personnalités comme le libertaire Serge Michel et Sauveur Galliéro. On suit Michel dans ses souvenirs d’école, la trace des professeurs qu’ils avaient au lycée. Du rôle des francs-maçons dans l’Algérie de l’époque, sujet important à peine ébauché.

Le destin du Corbusier

Un long chapitre reprend le destin de l’architecte Le Corbusier qui se rend à Alger en 1931. Il y rencontre Jean de Maisonseul et visite l’atelier d’architecture du grand-père et son école des Beaux-Arts, aménagée au pied de la Casbah, dans une ancienne mosquée. Des documents précis sont proposés. Comme les souvenirs de Le Corbusier, une lettre de son grand-père Léon Claro à propos de cette visite et une lettre de Jean de Maisonseul qui raconte la visite de Le Corbusier.

le corbusier
Le Corbusier en 1937. Photo : Centre Pompidou.

Il consulte une thèse sur l’Algérie de Le Corbusier et d’autres constructions comme la Villa E-1027. Il réfléchit à toutes ces maisons dans lesquelles il s’introduit « pour ainsi dire en contrebande, dans le but d’inavouable d’en dérober quelque chose, à moins que ce ne soit pour y déposer quelque chose, faire une offrande ».

La réflexion sur le père s’impose, élargie aux pères en général. Thème dominant de la fin du livre jusqu’au  dernier chapitre au titre jeu de mots : (D)ébauche du Père.

L’auteur ne va pas à l’enterrement de son père. Le livre s’achève sur un dernier souvenir de ce père, place de la Contrescarpe, à Paris. Il se dégage de ce dernier mouvement une indiscutable émotion. Le récit est envahi par la réflexion sur le père. La dernière page reproduit le in memoriam sur le tombeau de H. C, dessin maladroit et authentique de Maison indigène, qui clôt le livre.

Réflexion sur le père

Cette recherche sur la Maison Indigène n’est-elle pas, en définitive, un prétexte pour donner cours à un retour au père ? Il avoue : « je ne crois presque pas à cette chimère qui me permet de lier mes ancêtres à ceux de Camus ». Une pirouette qui met en doute toute cette construction faite de hasards. Et qui culmine sur un dernier jeu de mots, en conclusion : autant pour moi/au temps pour moi. Et relie cette démarche à sa production antérieure. « Mais avant de faire claquer notre briquet mémoriel tel une lampe d’Aladin et d’inhaler sans réfléchir la fumée assassine du souvenir, il faudrait remonter les rues pentues de cette casbah qu’est  l’arbre des lignées,  se hisser de branche en branche jusqu’aux plus lointains aïeux. » 

L’histoire de l’architecte Le Corbusier donne, dit-il,  les clés de sa démarche : « mais je divague : je ne bâtis rien. Ce sont ruines que je bricole, des ruines dont les strates successives, de livre en livre, s’écrasent l’une l’autre ou s’interpénètrent. Aucune maison où habiter, même de papier. »

À le lire, on découvre un écrivain original et indépendant. On comprend mieux son refus de figurer sur la liste du Prix Renaudot 2020.

Un livre déroutant d’une profonde sincérité. On apprécie les nombreux documents iconographiques qui participent de l’effet de réel du récit : photographies, cartes postales, extraits de presse, archives cinématographiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *